M^e Eugène Burnouf a donné à la Bibliothèque nationale
J'ai besoin de ce volume pour collationner. Le tout à l'adresse de Straker, 443, West-strand. Tu mettras au roulage accéléré pour Calais et Londres. C'est moins cher que la diligence.
Adieu, ma chère amie, je t'embrasse mille fois, toi et tes enfants.
Eug. BURNOUF.
A M""' Eugène Burnouf, à Paris.
Londres, lundi 4 mai 1835.
Ma chère amie, Je t'écris uniquement pour te donner de mes nouvelles, car je n'ai rien de bien nouveau à t'apprendre; mais je pense que, si vous désirez aussi vivement entendre parler de moi que je le désire de vous, je ne puis trop souvent vous écrire. J'avouerai que je commence à être inquiet de votre silence. Depuis ta lettre du 23 avril, à laquelle mon père avait fait une addition, je n'ai rien reçu. Cependant vous avez l'ambassade, ou, s'il y avait quelque chose de pressé, la poste, qui vient en trois jours par un bon temps, ou au plus tard en quatre. Serait-ce que vous êtes malades, que le rhume de maman ne va pas mieux? Je fais
« l'exemplaire relié du Vendidad lithographie, » ce grand volume sur lequel Eugène Burnouf a mis en trois encres différentes la collation de trois manuscrits du Vendidad conservés à la Bibliothèque de la Compagnie des Indes.
les suppositions les plus tristes, n'ayant ici personne à qui communiquer même mes conjectures. Je te supplie de me tirer de cette incertitude, et de me répondre au reçu de cette lettre, soit par la poste, soit par l'ambassade. Dans l'isolement où je vis, j'ai besoin de la plus grande sécurité de votre côté.
Je t'ai écrit samedi la suite de ma vie. Depuis ce temps il n'y a rien de neuf. J'ai été prendre le thé samedi soir chez Rosen, avec Lenz et Brockhaus ; nous ne nous séparons guère que pour travailler le jour, depuis onze heures et demie environ jusqu'à quatre heures. A ce moment nous nous réunissons pour dîner, excepté Rosen, qui est occupé à donner des leçons. Ce soir, je reçois dans mon domicile ces trois Germains, plus un Anglais d'Oxford, notre ami, le révérend William Gureton, chapelain de Ghrist-Church, professeur dans le même collège, fellow de l'Université, etc., etc., et, qui plus est, homme fort aimable, et qui m'a si bien fêté à Oxford. Tu comprends que je mets aujourd'hui les petits plats dans les grands. Je vais acheter des oranges fraîches et des petits gâteaux à thé, si j'en trouve, car tu sauras qu'il n'y a pas de pâtissiers ici. On n'y mange qu'une espèce de croquette, que tu connais, avec un peu de citron. Rien n'est plus misérable que la pâtisserie anglaise. Je m'en vais dépenser une quinzaine de schellings pour n'avoir rien qui vaille, quand, avec dix francs à Paris, chez le célèbre Quillet, j'aurais deux magnifiques gâteaux au rhum. Rien ne peut te donner une idée de certaines boutiques à Londres. Il n'est pas rare de voir le même marchand vendre des brosses à tête, du fromage, des bottes et des œufs. Un autre vend du lard,
de la flanelle et du beurre frais ; un autre des drogues, de la parfumerie, des soieries et des balais; celui-là des couteaux, des pots à l'eau, des briquets phosphoriques et des manteaux imperméables. Il n'y a de vraiment beau que les boutiques de soieries, de mousselines et la quincaillerie pour le feu, ce qui est un grand ornement d'une chambre et d'un salon anglais. Ils travaillent aussi l'argent d'une façon merveilleuse. Ils donnent aux pots les plus simples, aux pots de chambre, passez-moi le mot, les couleurs les plus riches et les plus variées. C'est une chose fort agréable . qu'un thé anglais, et je compte, quand je serai revenu, me monter de tous les ustensiles nécessaires pour un thé confortable.
Hier dimanche, jour essentiellement anglais, c'està-dire ennuyeux, j'ai vu Barclay, qui dans la semaine est introuvable, il est dans son suif. Il dînait en ville. J'ai retrouvé mes Allemands ; j'ai dîné sur un énorme morceau de saumon et un large bifteck, et après nous sommes allés chez un nommé Very, de Regent-street, où nous avons pris des glaces à la française ; mais ces glaces sont énormément petites et bien moins bonnes que les nôtres; elles ne coûtent que six pences ou douze sous; c'est la seule chose bon marché que j'aie encore trouvée ici.
Ce matin je t'écris avant d'aller prendre mon déjeuner d'huîtres, et de pain et de beurre, avec une bouteille de soda, pour de là me rendre à la poste, ensuite chez Straker, puis à la Compagnie. Je commence à connaître passablement Londres, dans les parties où j'ai été déjà. Je suis merveilleusement logé, quant à la position; j'ai tout sous la main, Regent-street
et le quartier fashionable, Waterloo -PI ace, Saint- James, les parcs de Hyde et Régent, enfin le Strand, qui est ce grand fleuve, sillonné de voitures et de piétons, par lequel s'écoule tous les jours, le matin, le flot des marchands qui vont à la Banque, pour remonter le soir vers West-End et le quartier fashionable.
Adieu, ma chère amie, je te renouvelle ma prière de m'écrire de bien longues lettres, dans lesquelles tu me diras surtout comment vous vous portez, ce que tu fais, ce que tu penses, etc. Prie aussi papa de me mettre un mot sur ce qu'on a fait à la Société asiatique. Je vais dînera celle de Londres samedi prochain.
Tout à toi, ton ami de cœur,
Eug. BURNOUF.
A M""® Eugène Burnouf, à Roissy.
Londres, mercredi 6 mai 1835. Ma chère amie,
J'ai reçu hier chez Straker ta lettre du jeudi 30, et y incluse celle de mon père de la même date. Tu vois que l'ambassade ne va guère vite; cinq jours pleins pour venir de Paris! Ces deux lettres m'ont fait d'autant plus de plaisir que, comme vous le verrez par mes dernières, je commençais à être dans une assez grande inquiétude sur vos santés.
Tu te plains que je ne te parle pas assez de la marche de mon travail ; mais je ne le pouvais pas avant d'avoir adopté une marche. Jusqu'ici j'ai été comme
l'oiseau sur la branche ; tantôt sur la route de Londres à Oxford, tantôt sur celle d'Oxford à Londres; pendant cinq jours chez Barclay, et, pendant ce temps, il m'a été impossible d'aller à la Compagnie des Indes. Mais, aujourd'hui, j'éprouve autant de satisfiaction à t'annoncer que tu en auras à apprendre que j'ai terminé la collation du premier des sept manuscrits qu'il me faut voir à la Compagnie. Avec le manuscrit d'Oxford, j'ai donc fait deux manuscrits en quinze jours chacun. Il m'en reste six, ce qui me donne trois mois et me conduit à la fin de juillet, ou, avec les pertes de temps inévitables, dans les premiers jours d'août. Cependant je gagnerai peut-être ici une semaine sur le tout, parce que, dans le mois que j'ai employé à ces deux manuscrits, il y a environ huit jours de voyages et de déplacement qui ne sont plus à faire. Je suis fixé maintenant, et chaque jour porte son fruit. C'est, ce me semble, un résultat assez favorable que de pouvoir finir en quinze jours ce qui concerne un manuscrit. Mais, ce qui n'est pas moins excellent, quoique fâcheux sous le rapport scientifique, c'est qu'au lieu de huit manuscrits je n'en ai que sept, dont un est fait. Ce huitième manuscrit qui manque était, suivant la notice de Mohl, une traduction sanscrite d'une portion fort importante des livres zends dont nous n'avons à Paris que le texte. Si cet ouvrage se fût trouvé à Londres, c'eût été le plus important de tous, et il eût été absolument indispensable de consacrer à le copier au moins un mois et demi. Mais, heureusement et malheureusement, le manuscrit en question n'est rien moins qu'une traduction sanscrite ; c'est une mauvaise version guzaratie que nous avons
à Paris. Voilà donc un manuscrit de moins et un mois et demi de plus. Autre résultat : parmi les manuscrits du Yaçna, je devais trouver, toujours d'après la notice de Mohl, une traduction sanscrite du Yaçna semblable à celle que nous avons à Paris dans deux manuscrits. Après examen, il s'est trouvé que le manuscrit était tout simplement un Yaçna avec quelques mauvaises gloses guzaraties. Encore un manuscrit de moins; pas tout à fait cependant, parce que c'est un des six manuscrits qui me restent à collationner. Mais, si ce même manuscrit eût été, comme on l'avait dit, accompagné d'une traduction sanscrite, l'examen et la copie de cette traduction eussent entraîné un temps considérable. Voilà, je l'espère, une bonne dose de besogne de moins ; ce n'est pas ma faute si les catalogues promettent plus que ne tiennent les manuscrits. D'un autre côté, car il y a toujours des ombres dans un tableau, Rosen m'a indiqué l'existence, au British Muséum, de quatre manuscrits zends qui ne sont connus de personne et qui doivent sans doute contenir quelque Vendidad. Gela me dérange un peu, mais il ne faut pas se désespérer d'avance. Le mal ne sera peut-être pas aussi grand que je le suppose. Il faudra, quoi qu'il en soit, voir et collationner ces manuscrits, s'il y a lieu; mais je ne m'occuperai de reconnaître la place que quand j'aurai bien avancé à la Compagnie, c'est-à-dire à la fin de juin. Alors j'aurai fini, je l'espère, quatre manuscrits ou approchant, et je pourrai dire combien de temps me tiendront les collations du British Muséum. C'est là, ma chère amie, ce que je peux te dire de plus certain pour le moment.
Je me sers, comme tu vois, de papier dit français
ici. Tu es dans Terreur si tu crois que la nécessité de ce papier vient du côté des Anglais. On ne fait attention ici qu'à une chose, c'est que les lettres ne soient pas doubles; du reste, le papier n'y fait rien. C'est en France, à la poste de Calais, qu'on pèse toutes les lettres; témoins nos lettres de Bordeaux. Ne mets jamais de lettres sous enveloppe, l'enveloppe passe pour une lettre.
Adieu, ma chère amie, mille embrassements pour toi et pour tous les tiens et les miens.
Eug. BURNOUF.
Dis à Victoire que je ne l'oublie pas, mais que je ne sais quand ni quoi lui écrire. Elle peut lire mes lettres, je les adresse à toute la famille.
A W^^ Eugène Burnouf, à Roissy.
Londres, vendredi 8 mai 1835.
Ma chère amie.
Je t'ai écrit, comme tu le verras, mercredi dernier, une lettre qui devait être de surplus, parce que je la destinais à une voie particulière, celle du malheureux Straker. Cette lettre ne devait pas m'empècher de t'en écrire une aujourd'hui par la poste. Mais, comme je me défie toujours des voies particulières, des ambassades, etc., je suis passé, par un remords de conscience, hier jeudi matin, avant de prendre mon omni-
bus pour la Cité, chez ce Straker, et j'y ai vu, à ma grande consternation, que ma lettre de mercredi n'était pas encore partie jeudi matin. Je l'ai prise immédiatement, et, retournant sur mes pas, je l'ai portée à la poste moi-même. Je suis convaincu que la première lettre que j'ai écrite ne vous est pas parvenue, parce que le garçon de Barclay aura mis l'argent destiné à l'affranchissement dans sa poche ou dans celle d'un marchand d'eau-de-vie. Je te donne, ma chère bonne, tout ce petit détail peu intéressant pour que tu comprennes le retard de cette lettre de mercredi, et pour que tu t'expHques comment il se fait qu'elle vient par la poste après avoir été annoncée par une autre voie. Je renonce définitivement à toutes ces occasions stupidesqui manquent toujours. Ainsi, il y a déjà quelques jours que vous devriez avoir reçu mon paquet de lettres, et cependant vous ne m'en parlez pas. J'en conclus qu'il dort dans quelque carton de libraire, soit à Londres, soit à Paris. J'ai consacré à la correspondance 25 à 30 francs par mois. Gela est nécessaire pour tarir le flot d'encre qui coule incessamment de ma plume. Je ne puis mieux dépenser mon argent. Peut-être serait-il possible d'en faire un meilleur usage pour vous, par exemple en vous rapportant des cadeaux; mais, pour moi, je ne regrette pas l'argent que je consacre à vous écrire et à vous lire. Je n'ai certainement pas ici de plus grand plaisir.
Hier jeudi, en rentrant de chez Barclay à onze heures du soir (j'avais été lui faire une visite après m'être promené dans Saint-James-Park avec mes Allemands), j'ai trouvé ta lettre datée du 5 mai, mardi, à Roissy. Je vois avec plaisir que vous vous portez bien, et, pour
VOUS donner sur mon compte la même assurance, je vais répondre successivement aux diverses questions de ta lettre et de celle de mon père qui était un peu plus étoffée que la tienne.
Relativement à ma maigreur dont tu parais inquiète, je puis te tranquilliser sur ce point. J'ai la face très bonne, et, si j'avais plus de cheveux, je pourrais encore passer, à la rigueur, pour un jeune homme. Mon estomac est excellent, et, quand je mange un bifteck, il ne pèse pas moins de 9 onces. Il est vrai que ce n'est qu'une fois par semaine, et qu'on ne mange pas autre chose; les jours ordinaires je me contente d'une sole qui a un pied et demi de long, de trois morceaux de bon pain, bien compact, à la manière de celui de Roissy . Mais, sans faire de reproches à nos boulangers, les Anglais confectionnent autrement le pain qu'à Paris; ils en font peu, mais ils le font excellent. L'espèce qu'ils appellent pai7i français est surtout merveilleuse. Elle est moins lourde que le loaf britannique , lequel a exactement la forme d'un pavé. Au reste, il y a une extrême variété dans le pain, et je me perds dans les noms et dans les espèces. Je voudrais cependant pouvoir en rapporter avec moi un morceau, pour le faire juger à ton papa, qui est amateur de pain ayant du goût, et qui, avec raison selon moi, n'est pas toujours très flatté du pain aqueux de Paris.
Je passe à la question du bal : je n'ai ni dansé, ni galopé, ni valsé; je me suis ennuyé comme un mort. Est-ce que je ne vous ai pas parlé de ce bal déjà? ou bien quelqu'une de mes lettres serait-elle encore perdue? Je me perds dans mes souvenirs. Ce que je sais
seulement, c'est que j'ai trouvé au souper une jeune dame anglaise qui parlait merveilleusement le français, ce qui est rare ici, etavec laquelle j'ai échangé quelques paroles. C'était la seule qui fût un peu passable ; elle était blanche et potelée ; les autres femmes étaient généralement grandes, longues et plates; mais tu peux te tranquilliser ; la jeune dame anglaise, que je ne connais pas, n'a pas fait un seul instant diversion à la seule Française que je connaisse.
Je passe aux questions posées par mon père. Je loge à trois minutes de Leicester- square, où Barclay est toute la journée. S'il m'arrivait quelque chose, Barclay est prévenu, il serait chez moi immédiatement. Je le vois tous les deux jours. Il n'y a d'ailleurs aucun danger pour l'esquinancie, la diversion que causent le changement de climat et la nouveauté du spectacle me garantit de toute indisposition. J'ai la ferme conviction que je n'aurai pas d'esquinancie ; or, je crois à mes convictions, et je n'ai pas tout à fait tort, témoin le choléra que tout le monde a eu autour de moi sans que j'en aie été atteint.
Relativement au deuxième article, la durée de mon séjour ici, je ne puis rien dire de certain; je fais tout mon possible pour l'abréger, et, certes, je ne m'épargne pas. Il ne se passe pas un jour, si ce n'est le dimanche, sans que j'aille à la Compagnie des Indes. La besogne commencée doit être finie. Comme je vous le disais à Paris, je ne pourrai rien dire avant la fin de juin. Je me réfère pour de plus amples détails à ma lettre de mercredi, partie hier jeudi. Vous verrez que l'affaire de la Compagnie sera certainement terminée dans les derniers jours de juillet; mais, à ce moment, il me
restera encore le British Muséum, et je n'aurai pas vu un seul des manuscrits sanscrits que j'ai besoin de consulter pour les trois ou quatre points laissés douteux dans mon volume. Ayez donc un peu de patience et croyez que je fais mon possible. Je ne peux pas faire plus, puisqu'on ne me permet pas d'emporter les manuscrits chez moi.
Adieu, ma chère Angélique, embrasse bien tes chers enfants et tes parents pour moi, et, si tu vas à Paris, fais-en autant pour mon père et ma mère.
Tout à toi,
Eugène Burnouf.
Mille comphments à tous nos amis.
LXVïl.
A M""® Eugène Burnouf, à Roissy.
Londres, dimanche 10 mai 1835.
Ma chère amie.
J'ai reçu hier, samedi matin, et avec un bien vif plaisir, la lettre que tu m'as écrite de Roissy. J'y vois que tu prends le parti de m'écrire deux fois par semaine. C'est un excellent projet, et j'en attends l'exécution avec impatience. Mêle de temps en temps à cette régularité de deux lettres l'irrégularité d'une troisième, que tu enverras par la poste ou même par l'ambassade, de manière que je recevrai à la fois deux lettres, mais de dates différentes ; ou bien fais une seule
lettre longue, qui sera le résumé de la moitié de ta semaine, et qui partira, la première, le lundi, la deuxième, le vendredi.
Depuis le jour que je t'ai écrit, je n'ai pas acquis de nouveaux moyens pour résoudre la question, que je conçois bien que tu me poses sans cesse, parce que je me la pose à moi-même : quand aurai-je fini? Je ne puis vous trop dire que je ne le sais pas moi-même. Vous aurez vu, par une de mes précédentes lettres, les pas que j'ai déjà faits et ceux que je compte faire. Soyez convaincus que je désire aussi vivement que vous mon retour en France, et que cette vie de temps à moitié perdu m'ennuie considérablement ; mais une œuvre commencée doit être finie, et je ne puis entrevoir la fin de ce que j'ai à faire, à la Compagnie seulement, pour le zend, avant la fin de juillet. A ce moment je pourrai répondre d'une manière à peu près positive si j'ai besoin de rester encore quinze jours ou un mois. Mais, si je passe juillet, je suis bien décidé, comme nous en sommes convenus, de prier quelqu'un de nos parents de te conduire jusqu'à Calais, parce que je ne voudrais, ni peut-être ne pourrais rester seul à Londres pendant les chaleurs du mois d'août. Mais, dès le 10 juillet, je pourrai entrevoir le terme de mon séjour ici et te dire, d'une manière positive, si tu dois faire quelques préparatifs pour venir passer quelque temps avec moi et m'aider à voir les curiosités. Car, jusqu'ici, j'ai évité de rien faire en ce genre pour ne pas être obligé de payer deux fois, si tu viens vers le 15 de juillet, et que, naturellement, nous allions voir Saint-Paul, Westminster, les Docks, Greenwich, etc. Car, quoiqu'il n'y ait pas un
Parisien dans la tête duquel il ne soit très solidement arrêté qu'il n'y a absolument rien à voir à Londres que les trottoirs et le bifteck, je puis t'assurer qu'il y a encore beaucoup à faire ici pour un curieux, toutefois avec beaucoup d'argent.
Je n'aurais rien de nouveau à t'annoncer, si je n'avais hier perdu ma journée à la Société asiatique, séance générale annuelle, et au dîner qui, nécessairement, suit toute réunion scientifique en Angleterre. Rien n'était plus insipide et plus nul que cette séance annuelle de la Société asiatique. Ces grands savants de Londres ne font absolument rien, et, si le gouvernement ne vient pas à leur secours, il n'est pas certain qu'ils aient de quoi imprimer leur journal dans deux ans. Mais ils n'en sont pas moins les plus charlatans des hommes, plus charlatans même qu'en France, où on l'est suffisamment. J'étais si excédé des compliments que le secrétaire renvoie du président au trésorier, pour les recevoir à son tour de ces deux personnages, qui ont à essuyer une bordée de remerciements de la part de chaque membre de la Société qui a droit de faire une proposition, que j'avais signifié à mes amis et coétrangers que tout ce charlatanisme m'était intolérable, et que je ne voulais pas aller le soir au dîner. Mais ils m'ont représenté que j'étais invité, qu'eux l'étaient aussi; que, si je n'y allais pas, ils m'étaient trop attachés pour y aller; qu'ils feraient comme moi ; et que, si quatre personnes étaient absentes, cela serait remarqué. J'y allai donc, et l'événement prouva que j'avais bien fait, car Garcin de Tassy était de la partie, et n'aurait pas manqué d'en tirer avantage.
Au dîner, on nous fit, à Garcin et à moi, l'honneur de nous mettre, lui à la gauche, moi à la droite du président, qui n'est rien moins que le très honorable M. Charles William Williams Wynn, membre du Parlement, président du Board of ControlL c'est-à-dire roi de l'Inde et lieux circonvoisins, ou de 130 millions d'habitants. Quoique tu sois la femme d'un orientaliste, tu n'as pas encore l'érudition nécessaire pour comprendre ce que c'est en Angleterre qu'un président du Boai^d of ControlL II te suffira de savoir que le très honorable M. Wynn a à dépenser par jour 10,000 francs de notre monnaie, somme sur laquelle l'État lui fournit environ un dixième. Les neuf autres dixièmes sont en biens-fonds à lui appartenant. Or, ce très honorable gentleman, qui est beaucoup plus mal mis que son cocher, lequel est galonné d'or de la tète aux pieds, me prit en affection pendant le dîner, et, après trois ou quatre efforts impuissants qu'il fit pour parler français, il s'abandonna à mon anglais qui, pour le dire en passant, se perfectionne assez pour que je commence à être compris des cochers de cabriolets et de la domestique de la maison, la plus sale et la plus dégoûtante torche-vaisselle dont j'aie jamais eu à souffrir dans mon voyage. Le dîner était fort maigre, j'y mangeai à peine, comme on fait dans les grands dîners; mais j'y bus terriblement d'un bon vin de JVloselle. Je n'avais presque pas bu de vin depuis mon arrivée ici ; aussi je saluai avec transport cet excellent vin, que j'avais bu sur le Rhin l'année passée, et qui est plus innocent encore que du vin de Champagne.
A la fin du dîner, le très honorable président se
leva et porta la santé du Roi, à laquelle on but sans y faire attention, puis celle de la Reine et de la famille royale, à laquelle on but aussi avec une égale indifférence. Remarque bien qu'on ne faisait pas d'attention, mais qu'on buvait toujours, comme si l'objet du toast en valait la peine . Il faut savoir seulement que ces grands toasts, qui sont obligatoires, mais qui n'appartiennent pas directement à l'objet de la Société, ne sont pas salués par ces effusions de la joie britannique dont j'ai eu le spectacle plus tard, et qu'on se contente de leur faire l'honneur de boire trois ou quatre verres de vin à leur occasion, sans cogner sur la table avec des manches de couteaux, et sans crier silencieusement et taciturnement : hear, hear (prononcez comme vous pouvez un certain hir, qui n'est ni hir ni hier, mais tous les deux à la fois). Mais quel ne dut pas être mon étonnement quand, pour troisième toast, le président demanda la permission d'interrompre l'ordre des toasts réguliers, pour porter un toast nouveau qui lui était suggéré par la présence des deux frères ici présents de la Société asiatique de Paris, accompagnant le tout de ces phrases gluantes et vides de la parlerie anglaise, que je connaissais déjà en théorie, mais que j'ai vue en action hier à ma grande satisfaction ! Vous faire sentir ce qu'il y a de particulièrement singulier et vide dans cette exertion de l'éloquence anglaise, cela est impossible. Il faudrait que vous connussiez le pays, et que vous vissiez la chose, or le fait même est invisible pour une femme, car il n'y a pas d'exemple qu'une femme ait assisté à un grand dîner d'hommes. Mais, ce que je puis faire, c'est d'imiter la voix et la pose du très honorable président, car il a donné si
souvent la représentation pendant cette soirée que je me flatte de l'avoir saisi au vif, à tel point qu'en sortant de la Société, dans la rue, avec mes trois Allemands, je commençai à dire tout haut : « Gentlemen, allow me now^, etc., » avec un accent tellement ^^nwm^ qu'après avoir regardé autour d'eux si le très honorable président ne les poursuivait pas de ses toasts, ils partirent d'un immense éclat de rire qui dura un bon quart d'heure, en s'apercevant des talents mimiques que je déployais dans cette importante circonstance. Il y a, pour le dire en passant, un second gentleman que j'emporterai également avec moi en France. Je l'ai surnommé le Saumon, parce que je suppose que, si un saumon du fameux poissonnier de Bond-street parlait l'anglais, il ne le prononcerait pas autrement. Mais, pour revenir à mon toast, tu comprends que je restai stupéfait et anéanti sous l'honneur et le poids que m'imposait ce toast accompagné d'un ample discours ; mais je pris mon courage à deux mains, et, me penchant du côté de sir Alexander qui était à ma droite, je lui demandai de m'indiquer le moment convenable pour que je répondisse à l'éloquente improvisation du président. Alexander me fit signe ; je me levai, et, après avoir demandé à l'assemblée la permission de me servir du français, qu'ils entendent tous, par la raison que j'étais étranger et trop nouveau en Angleterre, je fis un beau speech, qui fut reçu avec de vives acclamations et des coups de manches de couteaux sur la table. Mais, ce qu'il y a de plus comique, c'est que ce bon Garcin, qui était de l'autre côté, excité par mon éloquence, ou trouvant qu'il y avait de beaucoup plus belles choses à dire, se leva,
et il allait commencer un nouveau speech, quand le second vice-président le tira vivement par le bras, et, malgré sa résistance, lui mit les deux mains sur les épaules et le cloua sur sa chaise, en lui disant que la politesse que les étrangers devaient à la Société était suffisamment satisfaite par mon speech. Tu peux juger de sa vexation après cet accident. Que ne saisissait-il le coup de temps, et pourquoi n'a-t-il pas commencé avant moi? J'eusse été enfoncé; mais je m'en serais tiré plus tard par un petit toast adroit et subreptice. Il resta muet, et je bus un bon verre de vin de Moselle à sa chère santé. Ces verres de vin de Moselle agissaient d'une manière visible sur mon cerveau ; je crus devoir les entremêler avec du soda-water dont on faisait sauter les bouchons derrière nous avec impétuosité et fureur ; c'est le vin de Champagne du pays.
Quoi qu'il en soit, à onze heures du soir, le président, qui avait porté au moins vingt toasts, et qui en avait une extinction de voix, avec une toux aiguë que n'avaient pu calmer deux grands litres de vin de Porto, le président, dis-je, leva la séance, et ses laquais le conduisirent à sa voiture. Nous, c'est-à-dire moi, Lenz, Brockhaus et Rosen, nous nous conduisîmes nous-mêmes dans la rue ; et, comme ce vin m'avait creusé l'estomac; que, d'ailleurs, j'avais peu dîné, ayant manqué le rosbif, je fis la motion d'aller manger des homards et boire du soda dans une Oysterschop du Strand. Adopté à l'unanimité ! A onze heures et demie, nous avions fini de manger un bon homard, et nous regagnions nos domiciles respectifs en faisant des réflexions philosophiques sur l'instabilité des choses humaines, etc. Je fis tout seul la réflexion que les
choses humaines iraient bien mieux pour moi, si j'avais eu le bonheur de trouver en rentrant ma chère petite femme. Je me couchai et je m'entendis immédiatement ronfler dans un rythme merveilleux qui avait quelque chose du pétillement aigu du Champagne et du chant solennel d'un bœuf qui ne se doute pas qu'on le transformera en bifteck.
Ce matin, j'étais fort bien. Après le thé, je suis allé voir Brockhaus, avec lequel j'ai fait la visite de tous les ponts de Londres. Nous avons depuis cinq jours un temps superbe, surtout aujourd'hui : pas le moindre brouillard; Londres était aussi clair que Paris; la Tamise était magnifique à la marée montante ; elle était couverte de bâtiments à vapeur qui la sillonnaient comme des flèches, enfin c'était un spectacle dont je ne pouvais me lasser. Il faisait seulement un grand vent comme au bord de la mer. Cela me donna l'occasion de remarquer que les Anglaises sont moins sensibles que les Françaises aux inconvénients des caresses des enfants d'Éole, style poétique. J'en pris occasion pour faire quelques observations ostéologicoanatomiques que je gardai pour moi, la dignité du professeur ne voulant pas être compromise devant des Allemands.
Adieu, ma chère amie, écris-moi le plus tôt que tu pourras, et embrasse tout le monde, grands et petits, en leur disant que j'en aurai de belles à leur conter quand nous serons cet automne rue de l'Odéon.
Ton cher et bien affectionné,
Eug. BURNOUF.
A M""^ Eugène Burnouf, à Paris.
Londres, vendredi soir 15 mai 1835.
Ma chère amie,
Je n'ai rien de nouveau à l'apprendre, sinon que, hier jeudi et aujourd'hui vendredi, il a fait un temps épouvantable, un temps dont on n'a pas d'idée si on ne l'a pas vu. Il est bien difficile de décrire le climat de Londres quand il fait vilain temps. Nous avons à Paris des jours affreux, quelquefois quarante-huit heures de pluie de suite ; le temps est sombre ; il fait en novembre et en décembre plusieurs jours, quelquefois une semaine, de brouillard ; cela, et tout ce que tu peux y ajouter par l'imagination, n'est rien en comparaison d'un vilain temps fondant, à l'improviste, sur cette grande ville noire et terne. Hier jeudi, le temps s'était levé beau ; mais le soleil était blanc et, sans doute, il était monté du brouillard pendant que j'étais encore au Ht. L'homme prudent ne se laisse pas entraîner à de vaines espérances, et, quand le temps est beau, il prend son parapluie et fait bien. En effet, pendant que je travaillais à la Compagnie, je m'aperçois que le temps devient un peu obscur, et aussitôt le garçon apporte le seau de charbon de terre pour en mettre une bonne addition au feu, en disant que nous allions avoir, dans quelques heures, un fameux brouillard. Il ne se trompait pas; au sortir de la Compagnie, à quatre heures, au moment où je montais dans mon omnibus, car j'ai un omnibus devant ma porte, on
commençait à ne plus voir bien clair; le gaz s'allumait partout. Une demi-heure après, j'étais descendu dans Gharing- Cross, pour mettre à la poste la lettre de jeudi matin, il pleuvait à verse et on y voyait un peu plus, le brouillard se changeant en eau. Je me précipitai chez Giraud, près de Leicester-square et de chez moi; je dînai seul pour la première fois depuis mon départ; mes Allemands n'avaient pas eu le courage de venir me rejoindre ; mais en rentrant, au bas de ma rue qui donne sur le Quadrant, endroit un peu ouvert, il fallait voir le beau point de vue qu'on avait sur le ciel de Londres! Brouillard, pluie, boue, tout cela était tellement mêlé qu'on ne savait si la boue était dans le ciel et si la pluie ne sortait pas de terre. A sept heures du soir, le temps s'était élevé un peu et le brouillard avait à peu près disparu. Aujourd'hui, à dix heures, il n'y paraissait pas sur les trottoirs, tant tout était sec et nettoyé. Mais à une heure, nous avons eu un orage avec quelques coups de tonnerre ; la pluie a été abondante, mais je ne m'en suis pas aperçu, car j'étais bien à l'abri, auprès du feu de la Compagnie, et, quand nous sommes sortis, à quatre heures, avec Brockaus, pour dîner dans une fameuse taverne, en face de la Compagnie, le temps était beau et les trottoirs si secs que nous sommes venus à pied de la Compagnie à Charing- Cross, c'est-à-dire une grande lieue et demie de France, sans voir la moindre trace de boue. Je ne parle pas de la chaussée, c'est l'affaire des voitures. Quand on veut passer d'une rue à l'autre, il y a ce qu'on appelle des Crossings ou passages, qui sont à chaque instant balayés par des hommes qui vous demandent toujours (mais auxquels on ne donne jamais), autrement ces
passages seraient aussitôt couverts de boue par les milliers de voitures qui les traversent. Sans les trottoirs, Londres serait complètement inhabitable, et Ton conçoit, quand on voit l'immense utilité de cette belle invention, que la ville entière, et quelle ville ! ait pu en être complètement munie en moins de six à sept ans.
Je te dirai pour nouvelles que j'avancerai bien, si je ne le finis pas demain, le troisième manuscrit de la Compagnie des Indes. Une lacune fortunée, qui m'a enlevé un bon nombre de pages, jointe à un travail suivi, comme tu sais que je suis capable de le faire, et sans aucune distraction, m'a mis à même d'achever ce manuscrit en moitié moins de temps que je ne l'avais supposé au commencement. Il est vrai que je suis menacé de trouver un manuscrit nouveau, sur lequel je ne comptais pas ; mais peut-être le sort me servirat-il ici, comme déjà il a fait dans d'autres circonstances.
Je trouve des manuscrits excellents, et je n'aurai pas perdu mon temps. C'est un fait très curieux et très important pour cette étude que des manuscrits, provenant de mains et d'époques diverses, diffèrent en général si peu. Il y a bien sans doute beaucoup de variantes, mais ce sont des variantes de lettres et non de rédaction. La récolte que j'ai faite ici est d'une grande importance. Elle formera une addition très méritoire à mon travail, aux yeux de l'Allemagne, bien entendu ; car, pour la France et l'Angleterre, il est fort indifférent que j'enfile des paroles ou des mots zends. Je suis cependant bien sensible au souvenir de M. Guizot; je lui dois beaucoup, et l'érudition, si Dieu me prête vie, lui sera reconnaissante de m'avoir fourni les
moyens de faire un voyage qui donnera un plus grand mérite de nouveauté et d'exactitude à mon travail. A l'heure qu'il est, samedi 16 mai, je suis en possession de treize chapitres du Yaçna, copiés ou collationnés sur quatre manuscrits différents. Je mettrai la collation de trois Vendidad sur mon grand volume, avec trois encres différentes ^ Cela va beaucoup plus vite que de copier. Si l'affaire marche, j'ajouterai quelques chapitres pour ne pas être obligé de revenir ici d'ici à six ou huit ans, et pour n'y rester qu'un mois ou deux. Mais avant finissons et revenons.
Tout à toi,
Eug. BURNOUF.
A M""' Eugène Burnouf, à Paris.
Londres, mardi 19 mai 1835.
Ma chère amie.
Je reçois avec bien du plaisir tes deux lettres de vendredi et de samedi, l'une par la poste et l'autre par l'ambassade. Celle de la poste est, comme de juste, arrivée la première. Je te prie, quand tu auras quelque chose de pressé à me dire, de m'écrire par la poste. Ne te sers de l'ambassade que si tu avais quelque paquet de lettres ou quelque lettre double.
J'apprends avec une assez grande satisfaction que