Voy. plus haut la lettre du le"* mai
le sort m'a assez favorisé pour me mettre au nombre des jurés pour juin. C'est, comme on dit, jouer de bonheur; car j'espère bien que mon excuse sera jugée valable. Ce serait une chose curieuse que je reçusse une assignation par l'ambassade, que je fusse obligé de retourner à Paris le 1®"^ juin, que je m'enfermasse par la chaleur dans la salle des assises, sauf à reprendre la poste le 16 pour retourner à Londres. Si pareille nécessité existait, j'espère que vous m'en avertiriez à temps; alors, certainement, je te ramènerais avec moi ici.
Quand tu verras par hasard M. Lajard, dis-lui que je n'ai pas encore pu trouver les personnes pour lesquelles il m'a chargé de quelques commissions. Les personnes qui vous comblent de leurs petites notes et de leurs petits papiers ne savent pas à quelle perte de temps et d'argent ils vous condamnent dans une ville grande comme Londres, et quand on n'a pas trop de sa journée pour soi . Ajoute que toutes les affaires sont terminées ici à quatre heures, et que jamais un Anglais n'a travaillé passé cette heure ; il faut donc faire tout de midi à quatre heures, et Londres est si grand qu'une seule visite entraine un jour. Quand donc on ne trouve pas son homme, juge combien on est content. Toutefois, pour M. Lajard et pour M. Pardessus, je ferai tout mon possible. Je prends le thé jeudi soir chez sir Alexander et je lui glisserai deux mots de M. Pardessus.
Je n'ai, du reste, rien de nouveau à t'annoncer. Brokhaus vient de partir pour un voyage de quatre mois dans le pays de Galles; cela diminue ma petite et agréable société. Lenz va bientôt, dit-il, quitter l'Angle-
terre. On ne peut voir Rosen, tant il est occupé. Je me demande avec tristesse comment je ferai si tu ne viens pas me retrouver. Il faut cependant que ton voyage puisse s'arranger avec la santé de la petite Pauline et avec la tienne. J'avoue que j'aurai bien du plaisir à embrasser ces chères enfants. Tu ne peux cependant en amener aucune avec toi ; cela est impossible !
La source de mes lettres se tarit un peu ; car je n'ai pas grand plaisir à vous répéter, deux ou trois fois par semaine, que je m'ennuie extrêmement de vous. Ne sois donc pas étonnée si cette lettre, qui quittera Londres demain mercredi, est la dernière de cette semaine. Je ne changerais de détermination que si tu exigeais une réponse à quelque chose de pressé. Autrement, j'écrirai dimanche une lettre que je mettrai lundi à la poste.
Embrasse tout le monde pour moi et tache de te bien porter.
Ton ami,
Eugène.
A M. J. MOHL, à Paris.
Londres, 24 mai 1835.
Mon cher MohI,
Je n'ai reçu que le ^2 votre lettre du 6. Je vois que vous vous plaignez que je ne vous aie pas écrit. Quand j'ai adressé à mon père un paquet de lettres, je ne savais pas qu'il passerait par vos mains ; Straker m'en avait fait un mystère.
Je m'attendais bien aux désagréments que vous cause l'Imprimerie royale ; tout vient de ces malheureux encadrements [de la Collection orientale]. Qui sait si je ne vous retrouverai pas à Paris?
Mon travail va ici aussi bien qu'il peut aller dans une ville où l'on est obligé de faire une lieue et demie pour aller chercher les manuscrits, et où il faut avoir de l'ardeur à point nommé, de dix à quatre heures. Je fais un métier fort assommant; mais je suis accoutumé à l'ennui, et je me console en pensant que je ne puis guère mener mon entreprise à terme par une autre voie. Du reste, John Bull me laisse parfaitement tranquille, et, s'il n'y avait pas ici Rosen et Lenz, que je rencontre quelquefois, je pourrais passer des semaines entières sans proférer une parole.
J'ai été invité, comme de raison, au grand dîner de la Société asiatique. Quel curieux original que le Right honorable Wynn : Gentlemen allow me now..., c'était le refrain de ses vingt-cinq à trente toasts. Quelle raideur et quel ennui que ces mœurs anglaises ! Je vous avouerai que, si j'eusse été anglomane en arrivant ici, je serais radicalement guéri de ce défaut à l'heure qu'il est. La seconde invitation que j'ai reçue est celle de sir Alexander, dont j'ai avalé le speech à la Société asiatique. Je suis allé à sa soirée, où il y avait de belles dames, et un dandy qui chantait. Je ne m'y suis pas plus amusé que dans un salon parisien, et tout a été dit. Les autres Biftecks ne m'ont pas même envoyé un petit morceau de carton pour les visites que je leur ai faites. Je suis donc en règle et ne me bouge pas, not a bit, comme on dit ici.
Je n'ai rien trouvé à Oxford. Dans l'intervalle de la
visite d'Anquetil à la mienne, les manuscrits ont été perdus. Gela abrégera mon séjour ici, ce dont, entre nous, je ne suis pas fâché. Johnston convient que les règlements scientifiques ne sont pas des plus favorables aux étrangers, et il laisse entendre, d'un air fin, qu'il les changerait si cela dépendait de lui.
A la Compagnie, j'ai trouvé d'excellents manuscrits zends. Il y a un Izeschné de plus que je ne croyais; mais aussi je n'ai pas de traduction sanscrite comme le promettaient les catalogues. Gela fait, c'est-à-dire quand j'aurai collationné la moitié du Yaçna dans huit manuscrits, je ferai quelques extraits du dictionnaire des Védas, toujours pour mon affaire zendique. Pour le Bhâgavata, il n'y faut pas songer. Il y a ici au moins vingt manuscrits. Quand il y a trop de mets sur la table, on ne touche à rien. Je respecte ces grandes richesses et je passe outre. Il me faudrait deux ans de séjour ici, et dans deux ans je serais mort! J'ai vu le commencement du Véda de Rosen. Ce n'est guère amusant; nous sommes tous plus ou moins condamnés aux bêtes. Mais vous ne devez pas vous plaindre, car enfin une page ou deux de vos grands combats pourront intéresser quelques lecteurs ; mais qui lira jamais le Véda et la grammaire zende en quatre ou cinq volumes ?
Je savais que ce bon Haughton était ici ; j'aurais bien du plaisir à le voir ; mais je n'ai pu encore le trouver; Rosen est sur ses traces, et je compte le voir bientôt.
Je ne trouve pas ici autant de bouquins (ju'on pourrait le croire ; le plus sûr est d'attendre les petits catalogues des bouquinistes. Je ne suis pas extrêmement satisfait des prix de Straker. Get honorable marchand me surcharge un peu. J'ai presque réglé avec lui; je
suis décidé à l'avenir à ne plus acheter que sur vu de catalogue.
Adieu, mon cher, écrivez-moi quand vous n'aurez rien de mieux à faire, et ne vous fâchez pas si je ne vous écris pas souvent. Ma vie se passe, le matin à me raser, le jour à collationner, et le soir à dormir. Il faut que je vole quelques heures au bienheureux sommeil, pour écrire à ma famille des épitres qui n'en finissent pas. On me gronde quand il y a de la marge.
Tout à vous,
Eug. BURNOUF.
A M""® Eugène Burnouf, à Roissy.
Londres, mercredi 27 mai 1835.
Ma chère amie.
Je réponds, courrier par courrier, pour t' exprimer tout mon plaisir de ce que tes préparatifs se font rapidement et à tes souhaits. Tu auras bien soin de remercier M.^^ Garriat de sa complaisance ; c'est une femme fort aimable. Tu feras de mes lettres des extraits convenables ; je t'approuve fort de ne pas les envoyer tout entières, car j'aime autant que tu sois la seule à lire mes lettres. Je t'avouerai même que la crainte qu'elles passent sous d'autres yeux que les tiens m'empêche de te dire tout ce que je sens, et que ma plume est quelquefois un peu glacée.
J'éprouve ici un ennui profond, qui vient, non seulement de ma solitude, mais encore de la besogne
stupide que je fais depuis onze heures ou onze heures et demie jusqu'à quatre heures, sans aucune interruption, à peu près, que celle que me causent d'énormes et fréquents bâillements. Je n'ai plus que trois manuscrits à la Compagnie des Indes. J'en ai déjà fait cinq. Ce que j'ai collationné va jusqu'à la page 80 du grand volume lithographie. Je suppose que cela sera suffisant, et que je n'aurai pas besoin de pousser outre. J'en aurai, j'espère, pour quelques années avant de revenir dans ce pays. Maintenant que j'y suis, je dois en profiter pour avancer mon travail, ou plutôt pour ramasser des matériaux de travail, car ici je ne fais absolument rien, et, de retour à Paris, il faudra que je travaille de plus belle, pour mettre en ordre toutes ces variantes et faire le commentaire. Quelle vie pour si peu de résultat matériel ! En vérité, j'ai bien besoin de savoir qu'il y a au monde un cœur comme le tien qui vit et bat pour moi, qui n'a d'affection profonde que pour moi. Sans le bonheur de m'entendre dire ce que tu m'écris dans quelques-unes de tes lettres, je tomberais dans un bien triste découragement. Je suis bien seul, chère amie, et je dépense bien stupidement et bien inutilement un argent qui, placé, rapporterait à mes petites filles ! Mais tu viens, et tu chasseras toute ma tristesse !
Maintenant, et au moment où je t'écris, j'acquiers la certitude que, des trois manuscrits qui me restent, deux sont détestables, ce qui allonge beaucoup la besogne, car il y a des variantes à chaque mot. C'est vraiment décourageant, et je tremble d'être obligé de mettre autant de temps à un de ces deux manuscrits qu'il m'en a fallu pour faire deux ou trois des autres.
Parlons d'autre chose. J'ai annoncé à Barclay ton arrivée prochaine. Il m'en a félicité, et il en est très content pour sa femme, qui veut cultiver ta connaissance. Elle sait le français, mais n'ose le parler. Elle compte se débrouiller avec toi. Voilà les Anglais, même les meilleurs, toujours l'utile, et seulement pour eux !
Je suis décidé à changer de logement. Décidément, je suis trop petitement, trop peu confortablement, et même salement. Seul, j'eusse avalé ces ennuis; avec toi, je ne le veux pas. Je désire que, pendant le séjour que tu feras ici, tu sois bien, dignement, comme ma femme, comme ma chère Angélique doit être, comme tu serais toujours, si j'avais plus d'argent, si, au lieu de me livrer à ces malheureuses études, je m'étais fait avocat ou médecin. J'ai vu un logement charmant, que Barclay verra de son côté. 11 est au premier et coûte % guinées (54 francs) par semaine. Mohl m'a bien dit que je ne pourrais me loger convenablement à moins.
Barclay, quand je lui ai dit que tu venais bientôt, m'a conseillé de t'engager à aller directement de Calais à Londres par le bateau à vapeur, et non par le bateau de Calais à Douvres. Il y voit de grands avantages pour nous deux, d'une part, économie notable, d'autre part, moins d'embarras et un emballage de moins pour les paquets. Gela coûte de Calais à Londres 30 schellings la première place; tandis qu'il faut donner 15 francs au moins pour la traversée de Calais à Douvres, puis 50 francs de Douvres à Londres, sans compter les pourboires. Ajoute que je suis obligé d'aller à Douvres et de revenir, ce qui fait 1 00 à 1 20 francs
pour moi seul. Voilà pour l'économie. Voici ensuite comment ce voyage s'organise : on reste onze heures dans le bateau, cinq heures en mer au lieu de trois heures et demie, et six heures en rivière. Une fois qu'on est entré dans la Tamise on est dans une position charmante, tant on va comme le vent. J'ai déjà fait une course sur la Tamise, dans l'intérieur de Londres, et rien n'est plus agréable. Tu peux avoir une idée de la rapidité avec laquelle on va quand tu sauras que, de l'embouchure de la Tamise à Londres, il y a environ cinq fois autant de chemin que de Calais à cette même embouchure. Il part de Calais un bateau à vapeur pour Londres, les lundi, mercredi, jeudi, vendredi, dimanche. D'après le tableau des marées, il en partira un le l^'^ juin, à deux heures du matin. Mais le tableau n'est pas encore dressé pour la suite, parce qu'on ne dresse le tableau à l'avance que pour une quinzaine et que nous sommes encore dans la dernière de mai; mais si, par aventure, tu voulais savoir plus de détails positifs là-dessus, tu les trouverais certainement chez Laffitte et Caillard, dont les voitures correspondent avec le Packet, et, si tu ne voulais pas consulter ce bureau, si, par hasard, tu partais par les Grandes Messageries, tu trouverais des renseignements positifs chez Galignani, libraire, rue Vivienne, du même côté que Heideloff, tout le monde dans la rue te dira le numéro. En partant le 6 juin de Paris, tu arriverais à Calais le dimanche soir 7. Tu prendrais le bateau le lundi 8, et tu serais à Londres le soir, suivant que la marée t'aurait permis de partir le matin à quatre, à cinq ou à six heures.
Mais, avant toutes choses, consulte-toi bien ; consulte
bien surtout ton père, auquel je désire que tu lises en entier cette partie de ma lettre, sans en rien omettre. Je sais la répugnance qu'il a pour toutes ces machines à vapeur. Il peut avoir des craintes de te voir plus longtemps en mer que tu ne le serais en abordant à Douvres. S'il a la moindre inquiétude, s'il éprouve le moindre doute, n'y songe plus. Il ne faut pas le tourmenter sur ce point, pas plus que tu ne voudrais me tourmenter moi-même. Tu n'es pas en ce moment sous puissance de mari, mais sous celle de ton père, il faudra donc faire ce qu'il te conseillera. J'ai l'espoir que, quelque parti que tu prennes, tu ne seras pas malade. Tu auras, je le suppose du moins, un beau temps. C'est nouvelle lune le 4 ; celle dans laquelle nous sommes maintenant est assez laide, du moins ici, pour que la suivante nous dédommage.
Je te prie de dire à M. Marcellin que je suis très satisfait des fumés du Guzarati qu'il m'a envoyés. Les seules observations que j'aie à faire portent sur le groupe kî... Tout le reste va très bien, et il peut continuer sur ce plan qui est très bon. Tu peux lui transcrire cette partie de ma lettre, cela m'évitera de lui écrire d'ici. Aussi bien, cela t'accoutumera à être mon secrétaire, car je compte bien que tu me remplaceras quand tu seras avec moi.
Je suis, ma chère bonne, très pressé par l'heure de la poste qui va fermer; j'ai cependant quitté la Compagnie à deux heures, et je n'ai pas fait ma tâche, pour venir t'écrire. Mais quelle tâche? En ai-je de plus chère, de plus précieuse pour moi que de t'écrire, chère amie?
Embrasse maman pour moi, recommande-lui de se
soigner et surtout d'aviser au moyen de me faire savoir de ses nouvelles quand tu seras partie. Il sera bon qu'elle écrive par l'ambassade. Il faut aussi que mon oncle se soigne bien. Quant aux enfants, ils sont en bonnes mains. Embrasse-les bien pour moi. Fais-en autant à ta maman et à Victoire, et crois-moi Ton ami bien dévoué,
Eugène.
A M. J. MOHL, à Paris.
Londres, 1" juillet 1835.
Mon cher Mohl,
J'ai demandé à Rosen s'il connaissait l'auteur de l'article sur le Schah-Nameh que vous m'avez demandé. Rosen ne le connaît pas. Il ne croit pas que ce soit l'individu dont vous parlez, parce que l'auteur de l'article sait le persan, et parle d'un manuscrit qui lui appartient, tandis que votre Monsieur ne le sait pas, selon Rosen.
Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre, peut-être même cette lettre ne vous trouvera-t-elle plus à Paris. Je continue à stationner entre dix et quatre heures à la Bibliothèque de la très honorable Compagnie, accumulant variantes sur variantes, ce qui me mettra en état de donner des orthographes plus abominables et plus hétéroclites les unes que les autres.
J'ai vu Haughton que j'ai trouvé parfaitement bien, très gai, très gras, très aimable. Mais, quand on lui
parle de sa santé, alors il commence son thème de malheur, dans lequel je crains que son imagination, ébranlée encore par d'anciens maux véritables, ne le préoccupe un peu trop. Il se loue beaucoup de la vie de Londres, et dit un mal horrible de celle de Paris. Les livres lui donnent toujours des maux de nerfs. Au reste, vous savez mieux que moi son état véritable, réel ou factice en partie, il n'est pas à envier; car ce n'est pas une existence digne d'un homme de ce grand sens et d'une aussi solide instruction.
Ayez la complaisance, je vous prie, de jeter à la poste le paquet de lettres ci-joint. J'ai mis l'adresse de mon père sur le tout après votre adresse, pour le cas où vous seriez absent. J'écris à Lajard deux épîtres édifiantes sur le fait de certains crocodiles persépolitains, pour lesquels il me fait arpenter Londres dans toute sa longueur. Heureusement qu'il n'y a pas de pavé, ce qui allonge singulièrement mes jambes.
Si vous avez un moment, ayez la bonté de me dire quand vous partez, car je ne peux pas supposer que vous restiez cloué, à cause des bienheureux encadrements de notre ami commun.
Tout à vous de cœur,
A M. J. MOHL, à Paris.
Londres, 29 juillet 1835.
Mon cher Mohl, J'ai été un peu de temps à vous écrire, première-
ment, parce que je suis paresseux, secondement, parce que je n'avais rien de bien neuf à vous dire. Vous connaissez ce pays-ci bien mieux que moi , et, quant à ce que j'y fais, c'est toujours exactement la même chose. Il y aura quatre mois dans huit jours que je collationne jusqu'à extinction du bon sens nécessaire à l'animal humain, et j'ai gagné à cette opération récréative une addition de pédantisme et de torpeur dont je ne sais pas si je pourrai me débarrasser. Notre malheureux ami Rosen vient, en outre, de me jouer, avec sa complaisance inépuisable, le plus pendable de tous les tours. Figurez-vous qu'il a découvert, au British Muséum, un manuscrit du Yaçna, avec deux ou trois autres momies de la même espèce, qui, dit-il, m'intéresseront beaucoup. Ces animaux sont très incommodes pour l'individu qui croyait avoir fini, et je vous avoue que je donnerais une belle guinée pour que Rosen eût oublié le numéro du crocodile. Mais ses notes ont une mémoire désespérante et je viens de recevoir par le penny-post l'assurance qu'il y a encore ici un manuscrit que je n'ai pas vu. Gela m'a donné un cauchemar duquel je ne sortirai vraisemblablement que par un coup d'éclat, c'est-à-dire en ne coUationnant pas. Je rumine une sentence solennelle sur le temps qui m'a manqué, etc. Si je puis endormir ma conscience avec ce tempérament, tout ira bien, et je serai à Paris au commencement de la seconde semaine d'août. J'ai assez et même trop de cette besogne assommante, poursuivie sans distraction d'aucune sorte. Ma santé m'a donné deux ou trois avertissements, dont je n'ai pas parlé chez moi, mais dont il est prudent de prendre notice. Je ne digère
pour ainsi dire plus, et Taie, la bière, le mouton et le bœuf me sont devenus d'une lourdeur et d'une insipidité insupportables.
Je vous ai béni une bonne fois pour m'avoir indiqué le remède de Velpeau ; il m'a certainement sauvé d'une des plus belles esquinancies que j'eusse eues de ma vie, une esquinancie nourrie de joint et de mutton leg. J'ai été un jour entier dans une détresse extrême ; mais j'ai usé une bouteille d'alun; cela a séché, usé, brûlé, enfin fait je ne sais quoi dans la gorge; tant y a que, le lendemain matin, j'avalais mon thé comme une personne naturelle. Dites après cela que la pharmacie n'a pas son mérite ! Nonobstant ces grands succès, comme je me trouve inconfortablement ici, je songe sérieusement à la fuite, et j'entretiens l'espérance de vous voir au commencement d'août. Ne m'écrivez donc plus que si vous avez quelque commission à me donner pour le moment de mon retour, qui ne peut être bien reculé maintenant.
Depuis que je vous ai écrit, j'ai vu Haughton, qui a donné à dîner à Rosen, à Lenz et à moi. Il a été charmant, a causé avec un zèle, un esprit, et une abondance, qui, je le crains, lui aura valu une mauvaise nuit. Il a eu la complaisance de me mener voir une des maisons des clubs, celle de l'Athenseum. Enfin, j'ai conservé de son accueil l'impression la plus agréable. Il est vraiment triste de voir un homme comme lui dans un état de malaise physique ou moral aussi désespérant.
Avez-vous gagné le caractère persépolitain ? C'est une chose charmante, et dont je tâcherai, pour ma part, de faire usage à votre plus grande gloire.
Ce diable de Talmud est venu jusqu'ici, et Rosen en est l'admirateur le plus décidé. Il a fait une grande querelle à Haughton parce que le traducteur n'avait pu trouver que trente souscriptions en Angleterre. Proh pudor ! Je me doute, pour ma part, que les puritains de ce pays-ci ne font guère plus d'attention au Talmud de Babylone que les républicains de chez nous. Je crains bien que ce bon Rosen ne se croie obligé par conscience de lire le Talmud.
Je prends la liberté de mettre dans votre paquet un volume que M. de Sacy me demande à cor et à cri depuis longtemps. Ayez la complaisance de le faire jeter à la bibliothèque de l'Institut, et de faire payer à milord les frais que le volume vous aura coûtés. Je profite de votre inépuisable complaisance pour enclore dans votre paquet une lettre pour Lenz, que vous aurez sans doute vu déjà^.
Recevez mes remerciements pour tout cela et croyezmoi toujours votre dévoué,
Eug. BURNOUF.
A M. Ghr. Lassen, à Bonn.
Paris, ce 9 septembre 1835.
Monsieur et cher ami, Il y a bientôt un mois que j'aurais pu répondre à votre aimable lettre de la fin de juillet, laquelle, cependant,
1. Lenz avait quitté l'Angleterre et traversait Paris, se rendant en Russie.
était arrivée à Paris quelque temps avant que je fusse revenu de Londres. J'ai quitté cette ville le 6 août, et j'étais à Paris le 10. Depuis ce moment, j'ai eu des occupations de tout genre, excepté d'un genre scientifique, et j'ai à peine eu un seul instant pour prendre un livre. Je n'en suis pas entièrement quitte ; mais je ne veux pas tarder plus longtemps à vous remercier de ce qu'il y a d'amical et de bienveillant dans votre lettre.
Je ne puis trop vous dire combien j'apprécie les observations que vous êtes assez bon pour me communiquer sur mon travail. Ne vous en faites pas faute, je vous prie, et, si cela ne vous ennuie pas trop, prenez quelquefois la plume pour me corriger; nous y gagnerons, le public et moi, d'une manière notable, moi, parce que je m'instruirai, ce qui est mon unique but dans ce travail, le public, parce que je ne manquerai jamais de lui faire connaître ce que je vous dois. Je compte, par exemple, faire mon profit de vos deux excellentes remarques sur Va après les labiales devant r , ainsi que sur la désinence thwanàm. Je suis presque honteux d'avoir oublié ce védique tvânam; cela prouve qu'il faut toujours lire et relire les choses que l'on croit avoir lues avec le plus d'attention.
Vous me faites un bien sensible plaisir en m'informant qu'un de vos élèves est disposé à s'occuper du pehlvi. Ce jeune homme, ainsi que vous le décrivez, est préparé admirablement. Nous avons bien ici un de vos compatriotes, M. Mûller, de Munich, qui s'occupe du pehlvi; mais je crains qu'il n'aille pas très vite, faute de connaître suffisamment le sanscrit, et par suite le zend ; car il me paraît qu'il y a dans ce dialecte
pehlvi des difficultés de différentes espèces, les unes qui viennent de l'origine sémitique à laquelle il appartient, les autres de l'introduction d'un certain nombre de mots empruntés au zend. Gomment tout cela se combine-t-il, et qu'est-ce qui en résulte? Voilà certainement un sujet curieux à étudier, et duquel il doit, si je ne me trompe, sortir quelques conséquences historiques importantes. Envoyez-moi donc votre jeune homme; je le recevrai comme l'ami d'un ami. Je vous en serai même personnellement obligé ; car je suis ici dans une solitude et dans un abandon qui sont vraiment déplorables. Mes élèves en sanscrit ne sont pas assez forts encore pour prendre, d'une manière utile, part à mes travaux ; ils me font l'honneur de croire ce que je leur dis ; mais j'aurais besoin qu'ils le discutassent et me forçassent, par des doutes, à trouver du nouveau.
En fait de nouveau, du reste, j'ai mon séjour à Londres et à Oxford, duquel, pour vous dire tout en un mot, j'ai rapporté la collation de huit manuscrits du Yaçna. Quand je dis collation, je veux entendre collation ou copie plus ou moins complète. J'ai trois Yaçnas tout à fait achevés, un très avancé, et quatre autres que le temps m'a empêché de pousser plus loin. Mais j'en ai assez pour m'occuper quelques années à Paris, d'autant plus que la masse des variantes que j'ai recueillies, laquelle dépasse deux fois ce que j'avais à la Bibliothèque royale, me force de remanier tout ce que j'avais écrit de mon Commentaire, et de changer mon plan, ainsi que je vais vous le dire, en vous demandant pour cela vos conseils éclairés et bienveillants. D'ailleurs, quand j'aurai épuisé mes matériaux,
je ferai un nouveau voyage à Londres ; je souhaite cependant que cela ne soit pas de sitôt ; car je ne puis vivre longtemps de cette nourriture si substantielle, la seule qu'on ait là-bas; et je puis dire que c'est mon estomac qui m'a chassé de Londres, où j'aurais pu m'occuper encore jusqu'au 1 5 août, et où je suis humilié d'avoir laissé un manuscrit du British Muséum sans le collationner. Mais je n'ai pu rester plus de quatre mois, et la nature m'a donné les avertissements les plus significatifs que je commettrais une imprudence réelle en persistant; en effet, que peut-on devenir quand on tombe malade à Londres ?
Le résultat le plus général de ces collations, c'est qu'il n'y a absolument qu'une seule rédaction des livres zends, quelles que soient l'origine et la date des manuscrits qui nous les ont conservés. C'est un fait important qui les met sur le même pied que tous les grands livres de Tantiquité, comme les Védas et la Bible, lesquels sont venus à nous presque intacts et protégés par l'opinion qu'on avait de leur authenticité. J'avoue que je croyais à ce résultat a priori, mais j'avais besoin de le vérifier expérimentalement. La vérification a été des plus satisfaisantes, et peu de faits sont plus solidement établis que [celui-ci] : tous les livres parsis de l'Inde viennent d'une source unique, qui, peut-être, a péri maintenant même en Perse. Un autre résultat, non moins précieux pour les détails de l'explication et de la grammaire, c'est qu'il n'y a rien à changer aux règles que m'ont fournies les manuscrits d'Anquetil Duperron. J'ai sans doute beaucoup de variantes ; mais ce ne sont que des différences d'ortho-
graphe dont nous avons maintenant les lois, du moins en partie.
Mais ce qui m'a le plus satisfait, c'est le fruit que j'ai retiré delà connaissance que j'ai faite de M. Rosen, l'homme du monde le meilleur, le plus complaisant, le plus libéral, en un mot le plus exempt des défauts et quelquefois des vices qui déshonorent les gens de lettres, un vrai cœur d'homme avec un esprit et une tête de savant. Vous, qui le connaissez, ne serez pas surpris que j'aie reçu de lui toutes sortes de preuves d'amitié ; mais ce que vous apprendrez sans doute avec plaisir, c'est qu'après m'avoir prêté, pendant quelque temps, les 96 premières pages de son Rig-véda, que je lisais le soir, en en comprenant ce que je pouvais, il me les a plus tard offertes en don, en y joignant [la suite] jusqu'à la page 124, pour que je les garde en France, et que j'en fasse l'usage que je désirerai pour l'explication de mon texte zend. Ce noble procédé, par lequel il s'est acquis des droits inoubliables à ma reconnaissance, m'a mis en possession d'une mine infiniment riche de renseignements de tout genre, qui jettent le plus grand jour sur le fond et sur la forme du Zend- Avesta.
Par exemple, tous les mots, sans aucune exception peut-être, que j'avais laissés sans en expliquer l'étymologie se trouvent dans les Védas avec le sens que leur ont conservé les Parses. Je ne vous citerai que ghëna, sur lequel j'avais tout dit, excepté son origine... — Narâçânita, qui m'embarrassait tant, est un des noms du feu..., et voilà comment s'explique ce texte singulier des Parses qui disent que
Nériosengh est l'ïzed [le Génie] du feu qui réside dans le cœur des Rois... — Le fameux apâm napât est le Soleil ! ! ! Quand on verra cela, que dira-t-on de ma belle dissertation sur le Bordj, etc.? Voilà une Montagne changée en Soleil! Risum teneatis^. Mais, après tout, cela m'est absolument égal, je ne tiens pas plus à mes opinions qu'à la plume avec laquelle je les écris; quand la plume est mauvaise, je la taille et tout est dit.
Enfin, je ne finirais pas si je voulais vous dire toutes les choses curieuses que me fournit ce commencement du Rik. Que sera-ce quand nous aurons la suite?
Quant au changement que tout cela introduit dans mon plan, le voici : au lieu de suivre servilement un manuscrit, le n° I. S. d'Anquetil, je crois pouvoir, riche de huit manuscrits de plus, fixer directement le texte en le faisant suivre de toutes les variantes, pour qu'on puisse choisir, si je me trompe. Le commentaire sera toujours exécuté d'après les mêmes idées. Le premier volume sera alors considéré comme un essai, comme une tentative faite quand je n'avais pas assez de secours sous ma main. Je donnerai le texte arrêté du premier chapitre (déjà expliqué), au commencement du deuxième volume. Vous comprenez que cela retardera un peu l'apparition de ce volume, car, indépendamment de ce que je n'ai pas un sou pour l'imprimer, il faut que je le remanie entièrement pour y fondre ces variantes.
Mais l'espace me manque, et je suis obligé de m'ar-
1. Pour l'intelligence de ce passage, voir le Commentaire sur le Yaçna : Avant-propos, p. xix-xxi; Commentaire, pages 243, note 117, et 271-273; Additions et Corrections, p. clix et clxxx.
je ne changerai pas de méthode, et comme je ne puis faire mes travaux dans les salies à manger des grands seigneurs, je reste chez moi. C'est là le secret de tout. J'en suis fort peu incommodé, bien moins qu'il y a cinq ou six ans. Je me forme aux hommes, sans avoir de très grands rapports avec eux ; je les devine de ma fenêtre, les voyant se trémousser dans la rue, comme des malades ou des fous. Tout cela me rend Brahmane.
En ce moment mon point de vue est la suite de mon travail sur les inscriptions persépolitaines. J'ai commencé hier à écrire ; mais je prévois que cela sera long. Je voudrais bien pouvoir mordre sur le troisième système d'écriture cunéiforme, l'assyrien; mais sur ce point les langues me manquent. Je crois cependant avoir trouvé quelques faits qui mettront peut-être de plus habiles sur la voie. Si je m'enhardis un peu, je les exposerai à la suite de mon second Mémoire ; mais toute cette matière est si difficile et surtout si privée du secours qu'on tire d'un grand nombre de monuments, que je ne me sens pas le courage de m'y avancer rapidement, comme pour le zend par exemple, où le sanscrit est une base sûre.
Croyez bien. Monsieur, au plaisir que j'ai à m'entretenir avec vous de nos études, que je déclare belles, malgré l'indifférence publique, et agréez la nouvelle assurance de mon estime et de mon attachement.
Votre bien dévoué et obéissant serviteur,
Eugène Burnouf.
A M. Ghr. Lassen, à Bonn.
Paris, 21 janvier 1837'.
Mon cher ami,
J'ai bien de la satisfaction à vous annoncer que, sur la proposition de M. Jacquet et de moi, le Conseil de la Société asiatique vous a nommé membre honoraire de la Société. Vous n'aviez pas besoin de ce nouveau titre, et cela ne prouve rien pour vous ; mais la Société avait besoin de se faire honneur de votre nom. J'ai dit, dans le Conseil, que l'on avait droit de s'étonner que vous n'eussiez pas encore été reçu, et que vous n'aviez pas été reçu plus tôt parce qu'on avait pu croire que vous en étiez depuis longtemps. Tout cela n'est qu'un palliatif; mais il est certain que nous avons eu tort de ne pas vous décerner plus tôt ce petit titre. Maintenant, tout est réparé, et nous voilà, outre amis, confrères.
J'ai lu avec délices votre excellente grammaire pràkrite. J'ai admiré et la science et la sagacité dont vous avez fait preuve dans ce travail. Il y a là des points de vue de la vérité desquels je suis intimement convaincu, et que l'on doit considérer comme décidément acquis à la science. Vous ne doutez pas sans
1. On lit sur l'autographe « 1836, » pour « 1837. » C'est une erreur, comme il s'en commet quelquefois au commencement d'une nouvelle année. — Lassen avait été nommé membre honoraire de la Société asiatique dans la séance du 13 janvier 1837. Sa réponse est datée du 7 février 1837.
doute de l'empressement que je mettrai à lire la suite, qui vous fera certainement le plus grand honneur.
Je n'ai, de ce côté-ci du Rhin, aucune nouvelle à vous annoncer. Je suis assez platement disposé; je me suis trouvé très mal cet hiver, et j'ai, en outre, souffert beaucoup de la gravelle, affection fort douloureuse. Gela m'a un peu retardé, et je me traîne péniblement de mon cours à mon dictionnaire zend, du dictionnaire au Yaçna, et du Yaçna au Bhâgavata-Purâna. Tout cela ne va guère vite, et je ne vois pas jour à ce que cela finisse bientôt.
Notre ami M. Jacquet n'est pas non plus dans de très good spirits; cependant il travaille toujours, et il est occupé de sujets très intéressants sur le côté Bactro-indien ; les auteurs chinois lui ont fourni les détails les plus curieux. Je le pousse beaucoup à publier, et j'espère que nous aurons bientôt quelque chose de lui. Le livre de M. Rémusat vient de paraître^; je ne pourrais pas cependant affirmer qu'il soit en ce moment même en vente. Je crois que vous serez content de ce travail et que vous le regarderez comme faisant le plus grand honneur à la mémoire de Rémusat. Il est certain qu'il est mort au moment où il faisait ses plus beaux travaux. Il y aura longtemps encore beaucoup de choses obscures dans ce livre; mais c'est une grande chose déjà que les questions soient posées.
De Londres, je n'ai qu'une nouvelle, c'est que M. Wilson voit avec un déplaisir marqué que l'on s'occupe de zend sur le continent ; il en a écrit à un
1. « Foë-kouë-ki ou Relation des royaumes boudhiques, par Ghi-Fa-hidQ, traduction par Abel Rémusat, ouvrage posthume, complété et publié par MM. Klaproth et Landresse. » Paris, 1837.
de mes amis ici, sans savoir que je pourrais voir la lettre. 11 y a dans cet illustre savant un assez mauvais vouloir qui ne va pas très bien avec son inaction vraiment surprenante. Si M. Wilson avait produit, depuis son retour de l'Inde, une masse d'ouvrages égale à sa renommée, il aurait le droit de se plaindre de la mauvaise direction des études continentales; mais, comme M. Wilson garde un silence qui, sans doute, lui plaît beaucoup, et qui nous prive des plus belles compositions, je ne vois pas de quoi il se fâche. Il ne peut concevoir qu'on s'occupe de niaiseries comme le zend et le persépolitain, et il déplore que des hommes qu'il veut bien nommer de la manière la plus flatteuse fassent un si pauvre emploi de leurs talents. Vous êtes de ce nombre, mon cher ami, et le célèbre Anglo-indien me fait l'honneur de me joindre à vous. Je ne vois pas trop oii tout cela aboutit, mais je doute que cela parte d'un sentiment vraiment scientifique.
Adieu, mon cher ami. Tout cela est du bavardage; faites du zend si cela vous amuse, et je vous assure que je ne vous en voudrai pas autant que M. Wilson. Ne deviez-vous pas venir à Paris bientôt ? Jacquet me l'avait fait espérer. Vous pouvez être convaincu du plaisir que j'aurai à causer avec vous, des journées entières, sur nos objets communs d'étude.
Votre bien dévoué serviteur et ami,
Eug. BURNOUF.
A M""® Eugène Burnouf, à Paris.
Moulins, vendredi matin 21 juillet 1837. Ma chère amie,
Je suis à Moulins depuis minuit; nous avons mis quarante et une heures pour faire soixante- douze Heues ; nous alHons à reculons ! Mes affaires sont arrivées en canelle. Le carton à chapeau est presque détruit sur les bords. Dans le sac de nuit le miroir du nécessaire a été brisé en mille pièces, etc. Enfin, j'ai fait le voyage le plus maussade du monde.
Je t'écris pour te dire que je suis arrivé, et que je pars dans un quart d'heure pour Vichy. Il y a d'ici dix-sept lieues, et non douze; on met un jour; ce ne sont que montagnes. Nous n'arriverons pas avant huit heures du soir. Il est cependant temps que je me repose ! Le premier jour nous avons eu une pluie battante; il nous a fallu nous enfermer. Heureusement, la nuit a été tiède; mais je n'ai pas dormi. Mes compagnons de voyage sont d'excellentes gens, d'anciens négociants riches, de vrais bonnetiers pour la probité et le civisme. Hier jeudi le temps était plus beau. Depuis Briare jusqu'ici le pays est admirable; de Paris à Fontainebleau , superbe ; de Fontainebleau à Briare environ, atroce, abominable, des huttes et des pierres.
Je me porte bien et, quoique je n'aie que peu dormi, couché à deux heures et levé à cinq, je me sens à mon aise ce matin, et il me semble que je n'ai pas voyagé. Vichy est absolument plein. Deux calèches
sont à l'auberge, revenant pour n'avoir pas trouvé de place. Mais, comme ce sont des familles, il est plus difficile de les placer que des individus isolés. Je vais tenter la fortune, et j'aurai l'agrément de me loger dans un poulailler ou un chenil, en attendant mieux.
Adieu, ma chère amie, l'heure presse. Embrasse pour moi tout le monde, et surtout cette bonne grosse Pauline, que je n'ai pas embrassée avant départir.
Ton ami dévoué,
Eugène.
P. S. — Montre cette lettre à maman et à papa. On m'a pris huit francs en sus pour mon bagage ! Allez donc en dihgence par économie et pour être bien !
A M""® Eugène Burnouf, à Paris.
Vichy, samedi matin 22 juillet 1837.
Ma chère amie.
Me voici à Vichy depuis hier au soir à cinq heures. La route de Moulins ici a été assez agréable ; mais, à notre arrivée, nous avons été reçus par une pluie terrible, qui a duré toute la soirée, et qui a beaucoup rafraîchi le temps. Je n'ai donc pu voir beaucoup dans ma soirée. Après un petit bout de toilette, j'ai dîné et je suis allé aussitôt après voir M. Prunelle. Quel hippopotame ! Il a, du reste, causé avec moi très longuement et fort sensément sur mon cas ; mais il m'a
dit que je courais gros risque de remporter mon rhumatisme, et de l'avoir même plus fort cet hiver, parce que, outre que les eaux de Vichy ne sont pas spéciales, le climat est si humide et si froid qu'il donne des douleurs à ceux qui n'en ont pas. Il répète que je devais venir du 20 au 25 juin ; que j'aurais déjà un mois, et que d'ici je pourrais aller ou à Néris, ou au Mont-Dore, ou à Bourbon-l'Archambault; mais il pense que ces dernières eaux sont beaucoup trop fortes pour un homme en santé passable, et qu'elles ne sont utiles que pour les cas tout à fait graves. Quant aux graviers, il m'en répond corps pour corps, et m'assure que je n'en aurai plus de quelque temps, quand j'aurai bu la valeur du grand bassin de Versailles, et quand j'aurai pris autant de bains qu'il y a de cheveux sur ta tête. Tu vois que le docteur conserve son malade pour plusieurs saisons. Il m'a cité un vieillard de quatre-vingt-huit ans qui vient ici depuis l'âge de quarante ans, mais seulement tous les trois ans.
Après ce colloque, dont tu n'as que l'abrégé, il m'a donné l'ordre de boire trois verres d'eau chaude par jour, et, de plus, de commencer par huit ou dix bains. J'ai, en conséquence, fait mes dispositions pour me coucher immédiatement, il était neuf heures, afin de pouvoir me lever à quatre heures. Le garçon, qui doit savoir son nom, car on le lui crie assez aux oreilles ici, m'a réveillé à quatre heures précises, et bien m'en a pris d'être exact, car j'ai trouvé presque toutes les baignoires prises, et cependant il y en a un nombre très considérable. Le bain m'a un peu donné mal à la tête, et j'y ai gagné une augmentation de mon rhumatisme. Somme toute, si le temps ne devient
pas plus beau, je considérerai comme une idée peu heureuse celle qui m'a envoyé ici; mais il ne faut désespérer de rien, et on dit que, quand il fait soleil, on a chaud ici. Attendons le soleil!
Ce bel astre, je l'attends dans un chenil où il ne vient jamais, au rez-de-chaussée, au-dessous du sol de quelques pieds, avec une humidité et une odeur de renfermé détestable, une curieuse commode sur laquelle je pourrais étudier sous toutes ses formes le fameux Marchantia polymorpha que M. de Mirbel examine à son aise sur la margelle des puits, le dos au soleil, avantage que je n'ai pas. Sans exagération, je suis aussi mal qu'un chrétien puisse l'être; mais cela ne doit pas durer, car on commence à défiler la parade, et je ne me suis remisé dans ce taudis que parce qu'il n'y avait pas d'autre place, et parce que l'hôtesse m'a promis de me donner la première place vacante. J'espère donc m' élever de ce purgatoire au cinquième ou au sixième étage, d'ici à quelques jours, et alors je pourrai voir tomber la pluie d'en haut, au lieu d'en avoir les éclaboussures d'en bas. La lettre de M. Lajard m'a procuré un bon accueil de la part de l'hôtesse ; mais elle ne m'a pu donner ce qu'on n'a pas ici en ce moment, une bonne chambre. Je ne sais ce que sont devenus mes compagnons de voyage, dignes gens s'il en fut jamais. A leur hôtel, qui est du même prix que le mien, ils n'ont pas trouvé grand comme une cuvette de place; l'hôtesse y couche sur un escalier. Ce qu'entendant, j'ai fait force de rames vers l'endroit où je suis, de peur que mes honorables compatriotes n'eussent pris la fantaisie de regarder comme un Éden mon nid à rats, ce qu'ils étaient bien capables de faire.
Je ne puis manquer de les rencontrer quelque jour. Hier, trois voitures sont reparties chargées pour Moulins. On compte près de deux mille voyageurs. II faut que les hommes aient la rage de tuer leur temps, ou qu'ils soient bien malades, pour venir dans un trou aussi laid que Vichy. Ce que j'en ai vu est détestable. Je m'y promets plus d'ennui que je n'en ai éprouvé de toute ma vie.
Hier au soir, j'ai fait une petite pause au salon avant de rentrer me coucher. Quels cocos! « Où est donc M. le comte? — Il est allé chez la marquise. — Ah! — Et le marquis? — 11 est allé porter un parapluie à la comtesse. — M. le duc, prenez garde à vous, vous allez être mat. » (C'était une figure de marchand d'allumettes qui jouait aux échecs en face d'une barrique d'eau-de-vie.) La barrique répond : « Pas si mat, Général! » Immense éclat de rire de la part de trois spectateurs qui avaient des figures en lame de couteau. Oh! la belle chose que la noblesse quand l'âme et la figure sont nobles, et quand elle repose sur la gloire des belles actions! Mais l'ennuyeuse sottise quand on est porteur de faciès aussi hétéroclites!
J'ai déjà entendu des cancans. Liszt devait venir aujourd'hui à l'hôtel pour faire de l'argent et le boire ensuite avec la vertueuse Sand, qui traîne à son char
un des fils d'A Une dame de l'hôtel, qui fait de la
piété, a déclaré qu'elle s'en irait immédiatement si l'on recevait l'immortelle. Où l'aurait-on reçue, puisqu'il n'y a plus de place ici? Et Sand, Liszt, A...., et pas Poley, puisqu'il est à Londres, vont débarquer autre part, où ils pourront. Mais il faudra donner sa
pièce de 15 francs pour aller entendre ce coco-là et
pour voir un peu la mine de sa
Adieu, ma chère bonne, on sonne le déjeuner; je n'ai plus de papier, mais il ne m'en faut pas beaucoup pour te dire combien je t'aime et combien je t'embrasse, toi et les petites.
Eug. BURNOUF.
P. S. — Montre cette lettre à mon père, et dis-lui que je vous écris en commun, ainsi qu'à maman.
A M"^^ Eugène Burnouf, à Boissy.
Vichy, mercredi 26 juillet 1837.
Je ne puis te dire, ma chère petite, combien ta lettre m'a fait de plaisir. Je commençais à m'ennuyer terriblement de vous, et, quoique ma journée soit laborieusement employée à l'égoisme des soins personnels, je pense néanmoins à tout le monde à chaque instant de la journée. Il faut bien avoir besoin de se guérir pour s'éloigner ainsi des siens et venir dans ce monde stupide où Ton s'ennuie, où l'on se fatigue, et où l'on dépense beaucoup d'argent. J'espère cependant que mon voyage ne sera pas sans résultat, et que je rapporterai quelque amélioration de l'usage des eaux et des douches.
Tu peux apprécier maintenant la distance qui nous sépare; nous sommes à près de cent lieues l'un de l'autre, et ta lettre de dimanche ne m'est parvenue
que mercredi matin, aujourd'hui, à dix heures. C'est pour moi une raison de ne pas négh'ger de te donner de mes nouvelles le plus souvent que je pourrai. J'espère que tu seras contente de moi quand tu penseras que tu reçois une lettre tous les deux jours. Peut-être écrirai-je à mon père la première fois.
Je ne me rappelle plus bien le point auquel j'en suis resté dans ma dernière lettre ; c'est, je crois, le concert de Lafont. Il a été extrêmement brillant; les dames y avaient une immense toilette, des robes blanches, force tulle, satin, etc. Moi, qui ne vais jamais dans le monde, j'ai vu peu de réunions plus splendides ; il y avait bien deux cents dames et cent cinquante hommes. On s'est couché tard, comme de raison, ce qui ne m'a pas empêché de me lever à quatre heures moins un quart du matin; mais c'est un métier qui ne me convient pas, et Lafont pourra donner tous les concerts qu'il voudra, je n'irai pas.
Le bain que j'ai pris m'a fait du bien, ainsi que les trois verres d'eau chaude à la ration desquels je suis condamné; c'est de l'eau chaude assez gazeuse, mais, en la buvant, on ne s'aperçoit pas du gaz qui s'exhale au-dessus de la source enfumée.
Voilà où j'en étais resté à la fin de ma dernière lettre. J'ai vu M. Prunelle, qui m'a trouvé bien. Je me suis plaint vivement de mon rhumatisme, il a répondu en m'ordonnant des douches pour le lendemain mardi et jours suivants. J'ai passé la fin du lundi à boire mes trois verres de deux en deux heures ; je me suis assis, un livre à la main, dans le jardin ; mais on ne peut guère lire d'une manière continue, parce qu'on est à tout instant dérangé par les passants dont ce pays
abonde : Polonais, Russes, Espagnols, Italiens, Anglais (je n'ai pas vu d'Allemands). Cependant mes livres me feraient bien faute si je ne les avais pas.
Lundi soir, il devait y avoir au salon le bal que donne l'établissement. Personne n'y est venu, parce qu'on ne payait pas. Quelques hommes de l'hôtel s'y étaient rendus; j'étais du nombre, et nous avons vu un feu d'artifice qu'un hercule, qui se trouve ici, a donné gratuitement. La collecte qu'il a faite Ta mis en verve, et il en donne un autre demain jeudi. On a déjà souscrit à l'hôtel.
Mardi, à quatre heures du matin, j'ai pris la douche ; j'en ai été un peu fatigué, à cause de la nouveauté. Rien n'est d'ailleurs disposé ici pour les douches. On a bien le jet d'eau large d'un pouce, l'auge dans laquelle on se place, et le tabouret. Mais on ne connaît ni le casque pour la tête ni le bon peignoir en laine. On m'a vendu quarante sous un serre-tète en toile cirée. Tout est ici hors de prix, et les feux d'artifice, les tireurs d'armes, les bateleurs et autres vous épuisent petit à petit, dix sous par dix sous, de manière à ne vous rien laisser pour payer votre auberge. Je compte bien y mettre ordre peu à peu.
Quoique la douche m'ait un peu fatigué en commençant, le bain qui l'a suivie m'a cependant délassé, et j'ai pu aller faire, à pied, une johe promenade à une montagne que l'on nomme Saint-Amand. La perspective sur les monts d'Auvergne et sur le Forez est très belle ; le temps est superbe, la chaleur très forte sans doute, nous avons ordinairement 22 degrés, mais elle est tempérée par un vent des montagnes qui est charmant; il ne fait lourd que dans les vallées, où l'air est
étouffant. Le soir, les dames se sont repenties de ne pas s'être rendues au bal la veille ; on y a couru en masse, et là j'ai eu à mettre à l'épreuve mon stoïcisme bien connu à l'égard du sexe dansant; j'ai résisté héroïquement; mais ce n'a pas été sans recevoir des masses d'imprécations de la part de deux ou trois jolis visages : « C'est très laid, c'est affreux, on ne croirait pas cela de vous, etc. » Je me suis donc couché de très bonne heure, après avoir fait un tour dans le salon, et avoir admiré de respectables sexagénaires qui s'exécutaient de très bonne grâce, en face de quatre à cinq enfants, dix jeunes filles et vingt dames. Vive Dieu ! la danse est un bel art, quel dommage que je ne sois pas artiste ! Cela va loin par moments ; mais ceci est une matière que je ne veux pas toucher.
Ce matin, seconde douche, encore de la fatigue, mais beaucoup moins qu'hier, nul mal de tête; je crois ressentir plus de souplesse dans l'épaule. Avec le rhumatisme aigu de ton papa, il faut qu'il aille à Bourbonne ou au Mont-Dore, il ne s'en tirera pas autrement.
Voilà, ma chère amie, ma vie complète, matinée par matinée, sauf l'ennui dont je ne veux pas t'ennuyer. Je ne trouve dans ta lettre rien qui exige de moi d'autre réponse.
Prie maman de vouloir bien se charger de mes petites emplettes, il est inutile que tu reviennes de Roissy pour cela. Il est également inutile de réclamer auprès des messageries. On m'a dit que c'était leur coutume pour les bagages; dès qu'ils peuvent en trouver quelques livres de plus, il y a un arbitraire irrémédiable.
Adieu, ma bonne amie, je t'embrasse mille fois, toi et les petites. Mille amitiés à tout le monde à Roissy, et tache d'envoyer cette lettre à Paris.
Eugène.
A M. BuRNOUF PÈRE, à Paris.
Vichy, vendredi 28 juillet 1837.
Mon cher père,
Je t'écris plutôt pour ne pas manquer à la promesse que je t'ai faite en partant que pour t'apprendre des nouvelles. Le seul fait que j'eusse oublié dans ma dernière lettre adressée à Angélique, c'est que mardi j'ai, comme on me l'avait promis, occupé une autre chambre beaucoup plus confortable que la première. Elle est au second, sur la rue et en face de l'étabhssement des eaux. Je m'y trouve bien, je veux dire la nuit, car je suis occupé, durant le jour, à me transporter d'une source à l'autre pour obéir aux injonctions de l'Esculape de ces lieux.
La fin de la journée de mercredi a été admirable, ainsi que la totalité du jeudi. Jamais, jusqu'ici, la chaleur n'avait été aussi forte, mais, quelque ardent que fût le soleil, l'air était rafraîchi par une brise des montagnes qui rend une température de 24 degrés supportable. Tu sais que j'ai besoin de chaleur, non pas seulement parce que je suis ici à prendre les eaux, mais à cause de ma constitution; tu ne seras donc pas surpris que je me trouve à l'aise là où d'autres
étouffent. Aujourd'hui, l'air est plus lourd, le temps est chargé de nuages, qui ne sont cependant pas assez serrés pour empêcher les rayons du soleil de brûler tout ce qu'ils touchent. Au moment où je t'écris, je suis dans ma chambre, laquelle est en plein midi, et je ne doute pas que nous ne soyons bientôt assaillis d'un orage qui devra être formidable.
A propos d'orage, je n'ai pas dit à Angélique qu'en effet nous avions eu, en voiture, une partie de celui qui a inondé Paris et qui a également frappé d'autres parties de la France. Ce qui m'en a empêché, c'est le mauvais renom que m'a fait la description que j'ai donnée du terrible ouragan de Phalsbourg, quand je suis allé sur le Rhin; c'est ensuite la reconnaissance que nous avons eue pour cet orage pendant la journée du jeudi. La pluie avait été si violente qu'elle avait littéralement annihilé toute apparence de poussière sur la route, laquelle était balayée, sans boue, comme le lit d'un torrent. Nous n'avons eu l'ouragan que deux heures, le soir de onze à une heure du matin ; mais il a été terrible. On a été obligé d'arrêter la voiture entre deux arbres et de tenir les chevaux par la bride. La voiture a fait eau par le sommet. Je n'ai rien eu d'endommagé. Sauf cet accident, dont le résultat a même été favorable, le voyage a été fort heureux. Il en eût été bien autrement si nous eussions eu la poussière de cette route, qui, de Fontainebleau jusqu'à Moulins, est uniquement formée d'un sable rouge très subtil et très pénétrant. Les hôtes que nous avons trouvés ici parlent avec effroi du supplice de cette poussière pendant leur voyage de deux jours et d'une nuit. De Moulins à Vichy il y a aussi du sable ; mais,
comme on entre dans la montagne, on ne peut aller très vite, et la poussière, moins vivement soulevée, est aussi moins incommode.
Ma vie est toujours la même : une douche d'un quart d'heure à quatre heures du matin pour le rhumatisme, un bain d'une demi-heure pour la gravelle, et trois verres d'eau durant le jour pour cette dernière affection, la promenade, et licence complète pour les aliments. Je n'en abuse pas et n'ai même pas autant d'appétit que la plupart des aquatiques, mes voisins. Cela vient, sans doute, de ce qu'il y a d'actif et d'inaccoutumé pour moi dans ce traitement un peu dur. Je mangerais avec plaisir une seule chose, et il n'y en a qu'une que je pourrais boire de même, ce sont le melon et l'eau à la glace; mais le pays ne produit pas même de citrouilles, et on boit toujours chaud par 24 degrés de chaleur. C'est, à tout prendre, un assez sot métier. On m'assure que je n'en parlerai pas ainsi dans deux ou trois mois, après mon retour. Dieu veuille vérifier les promesses !
Tous les soirs, on donne un bal ici, auquel je vais m' asseoir pour écouter la musique et regarder deux ou trois valseuses et galopeuses qui ont de la jeunesse et de la grâce. Mais, au fond, tout cela m'assomme et je suis toujours, comme Victor Hugo : « Fidèle à ceux qui m'ont. » Je ne pense qu'aux miens et j'aspire au temps où se terminera mon exil. Ce monde-ci, qui n'est autre chose que ce qu'on appelle la société ou le monde, est quelque chose de stupide quand ce n'est pas immoral. Je ne l'avais jamais vu de si près ni si à l'aise, car personne ici ne se cache et chacun se soucie fort peu d'être regardé.
Adieu, mon cher père, embrasse bien tendrement maman pour moi, et donne-moi un petit souvenir de ta façon, pourvu toutefois que tu aies quelque chose de particulier à me dire ; je sais combien tu es difficile à la détente en fait de correspondance, et tu dois être assommé du Concours ^ Si tu n'as pas le temps, charge Angélique du soin de m'écrire ; elle ne se fera pas prier, j'en suis sûr.
Je vous embrasse avec un attachement profond et sincère.
Eugène.
P. S. — Aie la complaisance de transmettre mes compliments à MM. Rochette, Beugnot et Langlois.
A M""® Eugène Burnouf, à Roissy.
Vichy, 1er août 1837.
Ma chère amie.
Quoique je n'aie rien de très neuf à t'annoncer, je ne veux pas te laisser sans nouvelles, car je sais par ma propre expérience combien il est pénible d'être éloigné des siens, sans savoir ce qui leur arrive, et quel plaisir font quelques lignes avec une signature chérie.
Dimanche, après avoir mis à la poste la lettre que
1. Le concours de l'Agrégation de grammaire que présidait chaque année M. Burnouf père.
je t'adressais, je suis allé voir mon docteur, qui m'a engagé à continuer et à augmenter la ration des verres d'eau de trois à six. Après cette visite, nous sommes allés, à trois ou quatre, sur les bords d'une petite rivière que l'on nomme le Sichon, et qui conduit à un bourg, ou ville, voisin de Vichy. Cet endroit se nomme Gusset, et c'est là qu'est le bureau de poste qui dessert les bains. Le temps était passable; mais, arrivés à Gusset, nous avons été assaillis par un orage qui nous a forcés d'entrer dans un cabaret, où je me suis laissé aller à boire de la bière ; ce surcroît de liquide épais m'a dérangé l'estomac, tant il est vrai que je ne puis jamais rien prendre entre mes repas, et j'ai mal dîné. Le soir, je n'étais pas non plus à mon aise, et je suis resté au salon, où une grande dame aristocratique, amie de d'Eckstein, Lamennais, Poley et de toute cette coterie, ne trouvant plus ses nobles, qui commencent à partir, m'est tombée sur le dos et m'a porté le dernier coup. J'étais si fatigué, le lendemain, de cette conversation à la d'Eckstein, de ce verre de bière, de ces six tasses d'eau bouillante, que j'ai un instant hésité si je prendrais la douche et le bain, ou même l'un des deux seulement. Je me suis cependant, à cinq heures du matin, senti de force à tenter l'expérience, et la suite m'a prouvé que je n'avais pas eu tort. J'ai, en effet, mieux déjeuné ce jour-là, qui était hier, qu'aucun des jours précédents, et, quoique fatigué encore après déjeuner, j'ai pu faire à pied une expédition fort belle, dans les environs, à une montagne que l'on nomme la Montagne-Verte. G'est un des mamelons les plus élevés de ceux qui longent le cours de l'Allier à droite, et qui forment un groupe qui répond, sauf
son importance, d'un côté aux montagnes du Forez, de l'autre à celles d'Auvergne. Du haut de cette côte, nous avons vu tout le bassin qui sépare l'Allier des montagnes d'Auvergne; nous avons compté très distinctement ces belles montagnes du Puy, que nous avions parcourues avec M. Levacher, mon père et moi, il y a déjà longtemps. Nous avons aussi vu très bien la chaîne des Monts Dore, et, à gauche, nous avions les crêtes du Forez qui ne sont en aucune façon des taupinières. Tout cela formait un beau et large diorama, dans de grandes proportions, qui est tout à fait digne d'être vu.
En ce moment, on m'apporte une excellente lettre de mon père datée du 30 juillet. Je serais fâché de l'avoir induit à perdre son temps à m'écrire si la lettre n'était pas si amusante.
Envoie, ma chère bonne, cette lettre à mon père, il y verra combien j'ai été sensible au soin qu'il a pris de m'écrire ; dis-lui que tu te chargeras de la fin de la correspondance, à moins que quelque événement n'exige qu'il reprenne la plume pour moi.
Pourquoi, ma chère amie, t'es-tu dérangée pour les misères que je t'avais demandées? Je m'en passerais maintenant avec la plus grande facilité ; depuis que j'ai été deux jours sans me recouvrir la peau d'un cuir étranger aussi salissant, je n'y fais plus aucune attention, et si les gants n'étaient pas venus, cela m'eût été tout à fait indifférent. Je vois, au reste, en cela une preuve de ces mille attentions que tu veux avoir pour moi, et je t'en remercie d'avance en attendant que je le fasse d'une manière plus réelle.
J'espère que je trouverai dans la boîte un petit mot de ta main. Ce sera pour moi un nouveau motif de penser à toi. Au reste, je te vais donner une preuve que je ne fais pas autre chose : je manque ce matin une belle cavalcade à âne, la première qui parte de rhôtel, pour avoir le plaisir de m'entretenir avec toi. Je suis donc à peu près seul ici, et je passerai le reste de la journée à l'ombre d'un arbre, regardant les blés admirables qu'on rentre en ce moment dans les granges; ce qui n'empêche pas que nous n'ayons le plus abominable pain du monde. Mais maintenant que j'ai pris l'habitude de t'écrire tous les deux jours, c'est un besoin dont je ne puis me refuser la satisfaction. Ne t'inquiète pas, cependant, si quelque hasard venait à retarder d'un jour ma lettre, ce à quoi, d'ailleurs, je tâcherai toujours d'obvier.
Adieu, chère bonne, je t'embrasse de toute mon âme, toi et les petites. Mille bonnes choses à Roissy, et envoie cette lettre à Paris.
Eugène.
A M™® Eugène Burnouf, à Roissy.
Yichy, samedi 5 août 1837.
Ma chère amie.
Je reçois à l'instant ta lettre du mercredi 2 août, et, en même temps, une lettre de mon père du jeudi 3. Je vais répondre quelques mots, à part, à
mon père qui se plaint de n'avoir reçu aucune lettre de moi depuis dimanche ni directement ni par Roissy. Est-ce que tu n'aurais pas envoyé la lettre ou un extrait de la lettre que tu dois avoir reçue mardi dans le courant de la journée? Je te prie de ne pas manquer à cela, parce que je ne puis guère écrire, dans le même jour, deux lettres différentes sur une vie aussi plate et aussi uniforme que la mienne. La poste part d'ici à deux heures, et c'est la partie de la journée qui est le plus occupée pour moi par mes bains, par la boisson et par le déjeuner. Je tâcherai toutefois d'intercaler quelques mots à mon père, sans préjudice de ma correspondance avec toi.
Que tu es charmante, ma toute chérie, de songer que je pense à toi en même temps que tu penses à moi ! Gomme cette idée peuple ma solitude ici ! Sans la conviction que ton cœur me parle tout bas à chaque instant du jour, je périrais d'ennui. Pourquoi ne t'écoutes-tu pas? Pourquoi ne m'écris-tu pas toute la journée de ces grandes lettres que j'aurais tant de bonheur à recevoir ici? Laisse-toi aller à ton envie de m'écrire, mon bon ange ! Tu es si bien quand tu t'abandonnes ! Ne crains pas de me faire payer des ports de lettres ; quoiqu'on dépense énormément d'argent ici, je ne puis pas mieux employer celui que j'ai qu'à acheter le plaisir de lire tes bonnes lettres.
Tu me parles aussi de m'envoyer de l'argent, je n'en aurai, grâces à Dieu, pas besoin, quoique tout soit hors de prix à Vichy. Dis, par exemple, à maman, qui a vu des eaux, qu'une douche coûte vingt sous, au lieu de cinq comme à Plombières, que le bain coûte le même prix, de sorte que, prenant tous les
jours un bain et une douche, j'en ai, chaque matin, pour quarante-huit sous, le Hnge compris. Ajoute à cela les huit francs de l'hôtel, les garçons qu'il faudra payer, cinq à six sous de verres d'eau par jour, les pourboires à donner aux baigneurs, aux fontaines où l'on boit, et tu auras une idée de la stupidité de cette vie, faite pour des milords et très mauvaise, passée dans d'indignes galetas, sur un Ht formé d'une paillasse et d'un matelas dur, dans lequel on ne peut se tenir qu'accroupi à cause du peu de longueur, dans des chambres dont les portes ne ferment pas, et qui ont pour tous meubles une mauvaise table rompue, deux chaises et une petite commode d'enfant, où l'usage des sonnettes est inconnu et d'où il faut descendre à moitié habillé quand on a besoin de quelque chose. En vérité, il faut bien de la confiance dans la médecine pour venir ici, ou, plutôt, il faut ne pas être malade et être seulement mal à son aise pour y venir, car, si l'on était pris sérieusement, l'on y mourrait seul et sans aucun secours, abandonné comme un chien malade par ce tourbillon de coquettes, de femmes galantes, de marquis usés, qui remplissent les hôtels. Croirais-tu, par exemple, qu'hier vendredi je n'ai pu trouver un peu de sommeil qu'à deux heures du matin , à cause du bruit infernal des bottes des gentlemen qui rentraient depuis onze heures d'un concert qu'on donnait dans un autre hôtel. C'était vraiment à n'y pas tenir, car la maison étant, sauf les murs extérieurs, tout à fait en planches, on entend tous les pas qu'on fait dans les escaliers et dans les couloirs. Tu peux te faire une idée des soins que vous donnent les médecins : jamais, sous aucun prétexte,
ils ne sortent de chez eux pour aller voir le malade ; on va les trouver une fois par semaine, c'est-à-dire environ quatre fois dans toute la saison, et pour cela on leur doit quarante francs. Ils ne se dérangent que dans un cas pressant de mort.
Tu peux ajouter que les médecins d'ici sont unanimement d'avis qu'il est parfaitement inutile de venir à Vichy pour se guérir de la gravelle, qu'on n'a qu'à boire, à Paris, de l'eau de Vichy ou de telle eau gazeuse que l'on veut, qu'on peut prendre des bains chauds dans lesquels on fait fondre un pot de bicarbonate de soude qui coûte quarante sous, et que, moyennant ces précautions, on peut s'éviter l'agrément de dépenser six à sept cents francs en un mois de la manière la plus sotte et la plus ennuyeuse. Ils conviennent que les gens qui viennent ici s'y rendent pour toute autre chose que pour les eaux, que les femmes y viennent pour se soustraire à la surveillance de leurs maris, les hommes pour se débarrasser de leurs femmes. Et dans le fait, ce Vichy est une vraie Babylone, et la plus Babylone de toutes les eaux. L'immoralité qu'on affiche ici dépasse de beaucoup tout ce qu'on voit ailleurs. Ainsi à Néris, au Mont-Dore, on est parfaitement soigné, on appartient au médecin qui ne vous perd pas de vue, et on guérit son rhumatisme radicalement ; ici on guérit de la gravelle dont on pourrait se débarrasser chez soi. Mais chez soi, on n'aurait pas le bonheur de voir mesdames de L., de G., D. et autres infamies pareilles, qui me dégoûtent et me jettent dans une misanthropie que je ne puis guérir qu'en relisant ta charmante lettre, et qu'en t'en demandant le plus que tu pourras de semblables.
Tâche d'avoir l'avis de mon père sur les moyens de retour et écris-moi le plus tôt possible. Mille et mille baisers.
Ton ami,
Eugène.
A M""® Eugène Burnouf, à Roissy.
Vichy, mardi 8 août 1837.
Ma chère bonne amie,
Je n'ai pas assez d'expressions pour te dire avec quel bonheur j'ai lu, relu, et encore relu ta bonne, ton excellente lettre du 4 août, que j'ai reçue hier le 7. Elle est charmante, pleine de naturel, parfaitement sentie et aussi bien exprimée. Je t'en remercierai quand je serai de retour, en attendant cette lettre ne me quittera pas, je la porte toujours sur mon cœur.
Je vais reprendre quelques-uns des points dont tu me parles. — C'est un point immense que tu n'aies pas mal aux dents et que ta santé soit bonne. — Ce que tu dis de la vie de Vichy est assez vrai : elle est turbulente et agitée, remplie des plaisirs vides de Paris ; il y a tous les soirs bal ou concert, quelquefois l'un et l'autre à la fois; s'il fallait aller à toutes ces réunions, on ne se coucherait jamais avant une heure du matin, et je te demande ce que peuvent faire les eaux sur des corps épuisés par des veilles sans cesse répétées. Tu n'as pas besoin que je te donne l'assurance que je prends très peu de tout ceci, et, qu'au contraire, je fais
un fréquent usage de la marche, pour donner de l'activité et de la force aux extrémités. Depuis que je suis ici, j'ai assisté à un seul concert; j'ai été plus souvent au bal, parce que, naturellement, on en sort plus aisément, qu'on y peut parler à diverses personnes, et qu'en se déplaçant, on peut mieux se soustraire à la chaleur. Je n'aime pas, d'ailleurs, ces sauteries, que j'ai trouvées toujours très niaises, et je ne puis commencer, à mon âge, à m'y accoutumer.
Hier nous avons fait la partie projetée de Randan. Nous étions vingt et un dans quatre voitures. Nous nous sommes extrêmement amusés, quoique la chaleur fût formidable, car nous avons un temps magnifique et chaud; depuis quinze jours on n'a vu qu'un orage, fort, il est vrai, mais aussitôt passé qu'arrivé. Randan est un château gothique, ancien domaine des ducs de Choiseul-Praslin , que madame Adélaïde a acheté, en 1828, et à la restauration et à l'embeUissement duquel elle a consacré d'immenses sommes. L'intérieur n'en a rien de bien remarquable, ce n'est guère plus qu'une riche habitation de grand seigneur. Mais il y a cependant une chapelle délicieuse, et une salle à manger splendide, avec des cuisines comme pour toute la Chambre des députés. Ce qui fait le vrai mérite de ce château, c'est sa position en face des montagnes de l'Auvergne et de celles du Forez, au-dessus d'une plaine magnifique, et au milieu d'une immense forêt que madame Adélaïde, en bonne mère de famille, arrondit tous les jours de quelques centaines d'arpents. Cette promenade a été charmante, et nous avons beaucoup ri, beaucoup bu d'eau claire, et beaucoup transpiré. Nous avions mis toutes les
dames dans deux voitures, chacune avec un homme respectable ; les jeunes gens s'étaient distribués dans les deux autres voitures ; tu sauras qu'ici je compte parmi les jeunes gens ; on n'est pas très difficile ici sur l'âge.
Gomme le plus fort de l'expédition s'était fait en voiture, à cause de la distance qui sépare Randan de Vichy, j'ai pu faire encore une fort jolie course le soir, pour voir le soleil se coucher derrière les collines qui bornent à l'ouest l'horizon de Vichy. Enfin, je me suis couché de bonne heure, j'ai dormi admirablement, et j'ai pu, ce matin, prendre le bain et la douche comme si je ne fusse pas sorti de ma chambre la veille. Je me trouve très bien ce matin ; mais la chaleur est si forte et le soleil si ardent, malgré la brise des montagnes, que je ne sais où me fourrer pour gagner le dîner. Je vais lire et relire encore ta jolie lettre et penser à toi tout le jour.
Au moment où je t'écris on m'apporte mon bulletin de place de coupé de Glermont à Paris, pour le 1 8 au matin, six heures et demie, c'est-à-dire sept heures. Mon retour est donc arrêté comme je l'avais arrangé et comme je te l'avais dit dans ma dernière lettre.
Si tu vois Vosseur^ , sonde-le adroitement pour savoir si quelques bains de mer ne pourraient pas faire du bien à Minette et à Laure, car je roule dans ma tête un petit projet que je voudrais bien mettre à exécution. Nous prendrions les deux petites, ou seulement
1. Le docteur Vosseur, l'excellent ami et le médecin dévoué de la famille Burnouf. Né en 1799, il est mort en d866. 11 avait épousé la nièce du docteur Desormeaux, professeur à la Faculté de médecine, dont il est parlé plusieurs fois dans les Lettres.
l'une d'elles, cette année, sauf à prendre l'autre l'année prochaine, et nous irions au Havre finir le mois d'août. M. Prunelle pense que je ferai bien de ne pas reprendre immédiatement la vie sédentaire, et qu'il serait bon que je pusse évaporer les eaux par quelque mouvement agréable. Tu ne parlerais pas de cela d'avance, je me chargerais de décider et d'ordonner la chose à mon retour. Il est vrai que je ne suis guère en fonds et que je ne rapporterai pas grand argent ; mais, 1° l'Académie du mois de juillet, touchée en août, 2° les deux cents francs que tu m'as dû réserver, total 66 + 215 = 281, et quelques pièces de vingt francs que j'aurai dans ma bourse, nous permettraient de faire cette expédition, qui est peu dispendieuse et qui ne durerait pas plus de huit ou dix jours. Le seul point qui m'arrête, c'est la crainte que les deux enfants ne nous retardent un peu dans nos promenades, car mon but principal serait de marcher, comme nous l'avons fait l'année passée ; mais Minette me semble encore bien petite. Tu réfléchiras sur tout ceci à part toi, et tu n'en diras rien à personne, ni à Paris, ni à Roissy.
Je relis ta lettre si charmante, pour voir si je n'oublie rien. Il y a deux points à rectifier dans la vie que tu me supposes ici : je ne danse sous aucun prétexte, et je ne danserai pas. Je ne vais pas non plus à âne, mes jambes me suffisent.
Mille et mille baisers, à toi d'abord, aux petites ensuite; amitiés tendres à tout le monde.
Eugène.
A M""' Eugène Burnouf, à Roissy.
Vichy, mercredi 9 août 4837.
Chère amie,
Ta bonne lettre du dimanche 6 m' arrive le mercredi 9, en ce moment même, avec une lettre de mon père en contenant une de Creuzer, fort aimable et pleine de choses faites pour m'encourager dans la voie où je suis entré. Je répondrai tout à l'heure à mon père. Seulement, pour ne pas l'oublier, je te dirai que j'ai vu, hier mardi, un instant, Frignet avec sa femme, qui revenaient d'un séjour de deux mois au Mont-Dore et qui passaient par Vichy pour aller visiter une de leurs propriétés des environs.
Tu es toujours aussi bonne que charmante, et ta lettre m'a comblé de plaisir; elle ira dans la même poche que l'autre, et je les lirai tour à tour pour penser à toi encore davantage.
Il faudra que tu me montres la lettre à laquelle se rapporte celle que tu m'écris le 6, celle que je reçois aujourd'hui ; je serais si heureux de savoir ce qui te plaît en moi et ce qui te charme ! Vraiment on souffre trop d'aimer ainsi quand on est éloigné de ce qu'on a de plus cher au monde
Ma place est arrêtée définitivement de Vichy pour Clermont, le 17 au matin, dans le coupé, la première place. Je coucherai à Clermont, j'en partirai le 18 au matin, aussi dans le coupé, les arrhes sont données et j'ai le bulletin. Je reviens par les Messageries de la rue Saint-Honoré, n° 130; c'est Laffitte et Caillard.
Tu m'as volé, petite chérie, l'idée de la pâte d'abricot; j'aurai, moi, le mérite de mettre l'idée à exécution, et j'en achèterai, soit ici, soit après dîner à Clermont. Je passe dans cette ville pour m'assurer une bonne place, et non pour la voir, nous l'avons visitée en 182i2i, nous deux mon père, et j'ai encore devant les yeux la magnifique chaîne des montagnes du Forez et les profondeurs des grottes de Royat. Cependant, dans toute autre circonstance, j'aimerais à revoir tout cela ; maintenant je ne pense qu'à revoir ce que j'aime.
Ne sois pas inquiète pour le médecin ; Prunelle est un galant homme, fort riche d'ailleurs. Il se contentera, le pauvre homme, de mes quarante francs ; c'est diablement bien payé.
Je plains fort cette pauvre ]\P® Lecomte, et je tremble que sa maladie ne soit incurable. Les eaux de Bourbonl'Archambault sont pourtant bien recommandées; j'en ai parlé à M. Prunelle, qui, comme médecin instruit, est un habile homme; il a beaucoup de M. Desormeaux pour l'étendue des connaissances.
Je lis et relis encore ta chère lettre. Comme tu expliques gentiment que tu n'as pu mettre de lettre dans la boîte, et combien ton esprit s'anime quand ton cœur l'échauffé! Tu as eu une idée charmante de te mettre dans la boîte et de me sauter au cou, comme la belle je ne sais qui des Mille et une nuits! Que n'as-tu pu le faire comme tu l'as imaginé ! Je t'aurais demandé ton secret, une petite place à côté de toi, ou mieux encore dans ton cœur, et nous serions ainsi revenus à Paris faire sauter notre couvercle devant nos petites filles. Mais je dis des folies ; c'est que je vous aime tous tant, toi et ces chers enfants!
Je trouve dans ta lettre, sur la marge, une chose qui me fait de la peine : « Brûle cette lettre. » Et pourquoi donc brûler une lettre si jolie et si aimante? Je te tranquillise en te promettant que ta lettre ne sera pas perdue; elle reviendra à Paris avec moi. Vingt fois le jour je porte la main à ma poche pour voir si celle du 4 ne tombe pas ; il n'y a aucun danger. Le soir, je l'en retire quand on prend mes habits; je l'y remets le matin; elle ne me quitte pas. Je ne brûlerai donc pas ta lettre, amie de mon cœur, et je la garderai pour voir de mes yeux combien je te suis cher.
Mille et mille baisers.
Eugène.
A M. BuRNOUF PÈRE, à Paris.
Vichy, mercredi 9 août 1837.
Mon cher père.
Pour te prouver combien ton excellente lettre du 7 m'a fait de plaisir, je me hâte d'y répondre courrier par courrier. Elle contient un grand nombre de points fort intéressants pour moi, dans le vide de toute exertion intellectuelle où je me trouve perdu. Je suis réellement ici, comme dirait un bouddhiste, dans la grande vacuité, Mahâcûnyatâ.
Je commence par le retour : tout ce que tu me dis à ce sujet est parfaitement juste, et j'ai le petit mérite d'avoir, de mon côté, pensé exactement comme toi. Ma place est retenue pour le 1 7 au matin , de Vichy
à Clermont. J'ai la première du coupé, et je me propose de voir le pays, avec la curiosité que tu me connais. Je souhaite seulement que nous ayons, d'ici à ce temps-là, un peu de pluie pour abattre la poussière ; cela ne peut, au reste, manquer de nous arriver d'ici à quelques jours, car la chaleur est accablante au moment même où je t'écris ; le ciel est de feu depuis deux jours.
A Clermont, je passerai la nuit, et j'en partirai le 1 8 au matin par les Messageries générales de la rue Saint-Honoré , c'est-à-dire sans doute par Laffitte et Gaillard. Je suis si bien portant, et la chaleur combinée avec les eaux a tellement modifié ma constitution, glacée par notre détestable hiver, que je me sens tout à fait capable de pousser droit à Paris. La nuit passée à Clermont me reposera suffisamment. D'ailleurs, je reste un jour à Vichy, le 16, pour ne pas sauter immédiatement de la baignoire dans la diligence, quoique, à vrai dire, ce ne soit guère changer de place, si la chaleur terrible que nous avons maintenant continue encore huit jours. Mon traitement finit le 1 5 à dix heures. M. Prunelle trouve que vingt-cinq bains me suffisent, et il avait même l'air de croire que dix-sept douches étaient beaucoup. Je suivrai cependant ce régime, qui me pénètre de chaleur, active la circulation du sang et me donne, par tout le corps, le sentiment d'une vitalité que je ne sens d'ordinaire que dans la tête, et encore quand je parle Zoroastre, Bouddha et Brahma. Nous verrons seulement combien de temps cet état pourra durer, et si je ne suis pas condamné à retomber dans la torpeur des marmottes, quand le bel astre qui échauffe et féconde la
nature aura quitté notre hémisphère pour des pays plus favorisés.
Mille et mille remerciements, mon cher père, pour les soins que tu as pris, afin de retirer des griffes de la douane le paquet de Straker. Tu peux, en même temps, être tranquille sur le prix de ces volumes ; ce sont des ouvrages de seconde main, comme on les nomme à Londres, et je ne les ai demandés que sur le vu des catalogues de bouquinistes qui m'en ont fait connaître l'existence. Straker a l'ordre de ne m'envoyer le Price , qui est un excellent livre , oublié en Angleterre, que s'il ne dépasse pas 1 livre 12 sch., ce qui fait 35 à 40 fr. avec les ports. Les autres livres sont encore plus bas. Le Vansittart est coté 8 schellings.
Je te remercie de m'avoir envoyé la bonne lettre de Greuzer, et tu as parfaitement fait de m'analyser celle de Benary. J'ai reçu avant de partir, la veille, le premier volume de son Système euphonique romain ; c'est une théorie de la langue latine d'après le sanscrit. Si tu étais curieux de le voir, il doit se trouver dans la première case de la bibliothèque à partir de la petite table à la Tronchin, sur la seconde ou sur la troisième rangée, en travers et sur les autres livres. C'est un volume à couverture grise en carton.
Je connais par une lettre de Lassen la niaise critique de Grotefend^; je ne l'ai pas encore lue. Ce bon Lassen en était outré; moi, je suis beaucoup plus imperméable à la critique; j'avoue, d'un autre côté, que la louange
1. Allusion à des observations de Grotefend sur le déchiffrement des Inscriptions cunéiformes.
me touche beaucoup ; je suis un peu femme sur ce point.
Dieu soit loué ! Tu as fini le Concours ; puisses-tu en avoir fait autant de l'École normale au moment où tu recevras cette lettre. Que de bonnes choses tu pourrais encore faire si tu avais du repos!
J'ai laissé voir ta lettre, et cette belle écriture si nette que tu conserves toujours, même avec les plumes métalliques, à quelques-uns de mes voisins, et j'ai été bien heureux de voir qu'on l'appréciait comme une preuve de rare justesse dans l'esprit. Moi, je griffonne, parce que j'ai la fièvre ; ne l'aurais-je pas au moment où je songe que je vais vous revoir tous !
Mille embrassements pour maman, pour toi et pour mon oncle.
Ton fils qui t'aime et te respecte,
Eugène.
P. S. — Aie la bonté de communiquer cette lettre à Angélique à charge de revanche.
A M. James Prinsep, secrétaire de la Société ASIATIQUE DU BENGALE, à Calcutta ^
Paris, 27 décembre 1837.
Le jour où je l'ai reçu^, j'allais à l'Académie.
1. Fragment publié dans le Journal of the asiatic Society of Dengal, mai 1838, vol. VII, l''^ partie, p. 458.