‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 39 sur 86 · Le Bhâgavata-Purâna · texte numérisé non relu

Le Bhâgavata-Purâna

faudrait surtout traduire, et c'est peut-être ce que Théodore Pavie nous donnera quelque jour, sans avoir besoin des misérables annonces qu'on veut lui faire. Quant à moi, ce que je souhaite, c'est de terminer ce que j'ai commencé, si ma santé et mes forces me le permettent. Vous serez donc assez bon pour considérer, moins la valeur du présent en elle-même, que les intentions de celui qui vous l'adresse dans l'espoir que vous y verrez une preuve des sentiments d'admiration et d'attachement que je suis heureux de vous exprimer.

Agréez, monsieur et cher confrère, l'assurance de la haute estime de

Votre bien dévoué,

Eug. BURNOUF.

A M. Théodore Benfey, à Gottingue^

Paris, 9 avril 1841.

Monsieur,

Ce n'est pas entièrement de ma faute si vous n'avez pas été averti plus tôt de l'arrivée à Paris de votre grand article sur l'Inde ; il n'y a pas très longtemps qu'il m'en est parvenu, par la voie de M. Gahen, de Paris, deux exemplaires, dont j'ai donné l'un à la

1. Cette lettre, comme les quatre autres lettres d'Eugène Burnouf adressées à Th. Benfey, a été publiée par A. Bezzenberger dans le vol. VIII des Bcitràge zur Kunde der indo-germanischcn Sprachen, C'est M. le prof. Paul de Lagarde qui a bien voulu nous les faire connaître.

Société asiatique et dont j'ai gardé l'autre, préjugeant ainsi vos véritables intentions. C'est un très bon résumé où vous avez eu l'art de semer de très bonnes choses, et je vous prie d'en agréer pour ma part mes compliments sincères. Ce que vous dites de la navigation dans l'Inde est, en particulier, neuf et remarquable. Vous recevrez prochainement, ou même vous aurez peut-être déjà reçu, une lettre officielle de remerciement de la part de la Société.

M. Eichhoffa fait, il est vrai, un rapport verbal très favorable sur vos Racines de la langue grecque; mais ce rapport, fait de vive voix et sur des notes, n'a pu être imprimé; quand je verrai M. EichhofF, que je ne connais d'ailleurs pas intimement, je l'engagerai à reprendre son travail, et à le développer pour en faire un article dont il ne serait pas difficile d'obtenir l'insertion dans le Journal asiatique.

Ce que vous m'annoncez de votre prochain article, où vous discutez l'époque véritable du Buddhisme indien, est pour moi d'un grand intérêt, et je prévois que vos résultats s'accorderont, autant du moins que je le puis croire d'après vos expressions, avec ceux que j'ai obtenus de mon côté et que je vais consigner dans un ouvrage qui pourra paraître à la fin de la présente année. C'est pour moi un motif de plus de désirer voir votre ouvrage, et, si vous pouvez m'en faire envoyer un exemplaire tiré à part, au nom de la direction du Journal, recueil rare à Paris, je vous assure que vous m'obligerez sensiblement. Le livre dont je m'occupe en ce moment est la traduction française d'un des ouvrages buddhiques sanscrits du Népal découverts par M. Hodgson, et dont il a envoyé plu-

sieurs volumes à Paris et à Londres; le titre est : Saddharma Pundarika, le Lotus blanc de la bonne Loi. Je compte paraître au commencement de l'année 1 842!. Je vous en enverrai un exemplaire aussitôt que je l'aurai terminé.

Je n'ai pas perdu de vue l'objet, bien plus important, dont vous me parlez dans votre lettre : la question de votre établissement à Paris. Mais, malgré mes recherches, je n'ai encore rien trouvé qui pût vous assurer quelque stabilité. Dans la position où vous vous trouvez, il y aurait une grande imprudence à vous aventurer dans un pays, où vous seriez pendant plus ou moins de temps étranger, sans avoir la certitude d'y trouver l'une de ces deux choses : 1 ° un emploi du gouvernement; 21° des travaux un peu étendus confiés par un libraire. La première condition est bien difficile à remplir, et, avec le régime sous lequel nous vivons, il faut des protections politiques pour les moindres choses Httéraires. La seconde condition n'est guère plus aisée à remplir ; je ne connais à Paris qu'un seul libraire qui fasse travailler scientifiquement, c'est M. Didot, et, dans ce moment, c'est M. Dùbner qui lui soigne ou lui fait soigner ses éditions grecques. Je crois qu'il serait très important, avant tout, de vous mettre en rapport avec M. Dùbner, de le sonder, de voir ce qu'il pourrait faire, s'il peut faire même quelque chose, pour un savant cherchant à s'occuper à Paris. Je suppose que M. Dùbner ne vous refusera pas des détails qui vous éclaireront mieux que tout ce que je pourrais vous dire, parce que, étant étranger, il connaît mieux, soit les conditions, soit les difficultés de la vie littéraire en France.

Il y a encore M. Cohn, 1 , boulevard Montmartre, qui pourrait vous mettre en rapport avec M. de Rothschild, que Ton dit un homme fort généreux. Des démarches auprès de ces diverses personnes vous mèneraient peut-être à quelque renseignement précis. Vous pourriez vous prévaloir des rapports que nous avons ensemble ; loin de les démentir, je tâcherais de les faire valoir à votre plus grand avantage.

Adieu, Monsieur; croyez bien que j'aurais le plus grand bonheur à faire quelque chose qui pût vous servir, et que, si j'ai jamais regretté de n'être pas un personnage en crédit auprès du pouvoir, c'est dans un moment où cela me serait si nécessaire pour vous donner une preuve sensible de l'estime que je fais de vos travaux et de votre personne.

Agréez, néanmoins, la bien sincère expression de ces sentiments.

Eug. BURNOUF.

xcm.

A M. Charles Lenormant, à Paris.

Paris, 14 avril 1841.

Mon cher confrère.

Voici un petit renseignement, encore un peu vague, il est vrai, que je trouve dans une lettre que Kopitar, le grand slaviste de Vienne , vient de m'adresser : « J'ai peut-être la bibUothèque la plus complète pour « un slaviste, recueillie depuis trente ans à grands « frais. Étant plus que sexagénaire, je me prépare « pour cet iter tenebricosum unde negant redire quem-

« quant. Quel sort plus heureux pourrais-je entrevoir « pour mon recueil que de passer à la Bibliothèque « royale de Paris? La partie slavone m'a coûté plus de « vingt mille francs. Je pourrais vous faire faire l'ex- « trait de cette partie, si vous vouliez peut-être en c( faire un rapport à votre gouvernement. »

Il faut, pour rintelligence de tout ceci, savoir que ce bon Kopitar s'est imaginé que je suis l'un des bibliothécaires de la Bibliothèque royale. Mais, quoi qu'il en soit de son erreur, elle nous vaut un renseignement précieux, et dont une administration vraiment libérale saurait bien profiter. Ne serait-ce pas une belle chose que d'assurer à la Bibliothèque royale la supériorité sur les autres étabUssements européens que lui donnerait un recueil comme celui de Kopitar? J'ai cru que je devais vous donner avis de sa proposition, dût-elle ne pas avoir de suite. Mais peut-être pourriez-vous en parler autre part qu'à la Bibliothèque. Il me semble qu'on a une bonne position quand on se fait le patron de toutes les propositions vraiment scientifiques qui nous arrivent sans qu'on les recherche.

Mille et mille amitiés.

Eug. BURNOUF.

XGIV.

A M. Charles Lenormant.

Paris, 12 mai 1841.

Mon cher ami, Nos projets de vendredi sont bien cruellement dérangés; ma mère nous a été enlevée cette nuit par

un épanchement au cœur, au moment où nous nous y attendions le moins; sa santé, loin de s'altérer, s'améliorait au contraire depuis le retour du printemps.

Mon père, plongé dans une profonde douleur, n'a pas eu la force de vous instruire lui-même du coup qui nous frappe. Il pense bien que vous l'excuserez, et que vous n'en croirez pas moins à l'attachement sincère qu'il vous a voué.

Votre bien cher et dévoué confrère,

Eug. BURNOUF.

XGV.

A M. E.-A. BÉTANT^ à Genève.

Paris, le 21 mai 1841.

Très cher ami.

Je ne veux pas laisser M. Turrettini quitter Paris sans vous donner de nos nouvelles, et sans vous remercier du présent que vous avez bien voulu nous faire de votre édition de la correspondance du comte Capo d'Istria. Nous avons été, mon père et moi, bien sensibles à cette marque de votre bon souvenir, et nous vous en remercions cordialement.

Nous comptions, l'automne passé, vous voir à Paris,

1. Elie-Ami Bétant, professeur de grec à l'Académie de Genève, auteur d'un Lexique de Thucydide, éditeur de la correspondance de Gapo d'Istria.

Un de ses fils, M. Charles Bétant, a bien voulu, à la recommandation de M. Dufour, bibliothécaire de la ville de Genève, nous communiquer quelques lettres d'Eugène Burnouf à E.-A. Bétant. Nous lui en offrons ici nos très vifs remerciements.

et ma femme se faisait d'avance une fête de passer quelque temps avec M°°® Bétant ; mais vous n'avez pu, à ce qu'il paraît, exécuter le projet que vous avez fait depuis longtemps de venir nous voir; peut-être serons-nous plus heureux cette année. Vous ne doutez certainement pas du plaisir que nous aurions à vous revoir, et de l'empressement avec lequel nous nous mettrions à votre entière disposition.

Nous avons fait ce mois-ci une perte bien cruelle, qui a plongé mon père dans une profonde douleur, dont il aura, longtemps encore, de la peine à sortir. Notre mère nous a été enlevée subitement d'une rupture au cœur, sans douleur, comme sans prélude. Sa santé était gravement altérée depuis 1839, époque à laquelle elle avait été frappée d'une attaque d'apoplexie. Mais, quoique dans un état visible de décadence, ma mère pouvait nous être encore longtemps conservée, et rien n'annonçait que le coup qui devait la frapper fût aussi prochain. Vous qui connaissez mon père, vous savez quelle doit être sa douleur; nous l'avons immédiatement amené dans notre domicile, où il est ûxé pour n'en plus sortir, car notre intention, et c'est aussi la sienne, est que nous ne soyons plus désormais séparés. Nous nous occuperons, d'ici à quelques mois, de chercher un appartement où il soit plus à l'aise. Quant à moi, ma vie se consacrera à rendre la sienne le plus facile qu'il sera possible, bien sûr, comme je le suis, que jamais je ne pourrai rendre à mon père la millième partie de ce que je lui dois.

Adieu, très cher ami, soyez assez bon pour me donner de vos nouvelles et de celles de tout ce qui vous

est cher, et agréez, pour vous et pour M'"® Bétant, l'expression de mon bien sincère attachement.

Eug. BURNOUF.

P. S. — Seriez-vous assez bon pour informer notre excellent ami, M. Humbert, du coup qui nous a frappés, et pour le remercier, de la manière la plus vive, du souvenir toujours amical qu'il me garde, et dont il a bien voulu me donner des preuves bien touchantes en envoyant plus d'une fois son neveu s'informer de ma santé, qui a été de temps en temps bien mauvaise pendant ce rude hiver.

A M. J. MOHL, à Paris.

Paris, 15 juin 1841.

Mon cher ami,

Je vous envoie tout ce que j'ai de billets pour la prochaine séance. En retour, je vous demanderais comme un service de vous relâcher de votre inflexible rigueur en ce qui touche l'ouvrage de Benfey sur l'Inde. Benfey est un homme très méritant, qui est juif, et, comme tel, fort malheureux où il est; il m'écrit tous les mois des lettres déchirantes pour me supplier de lui chercher de l'emploi ici, où il voudrait venir s'établir avec sa femme et ses enfants. J'ai cherché et n'ai rien trouvé. Benfey s'imagine que j'ai le bras très long ; pour moi , je le dissuade de toutes mes forces de quitter son pays, à quoi il répond qu'un

juif prussien n'a pas de pays. Toutefois, vous lui rendriez un vrai service, du moins il le croit, si vous disiez un mot de son Mémoire, qui est un véritable livre, où les notions éparses dans tant de livres rares et chers sont présentées avec méthode et intérêt. Ce n'est pas la faute du pauvre diable si le manque de pain le force d'écrire pour les Encyclopédies. Il ne s'agit d'ailleurs que d'une phrase, qui ne vous compromettra pas, et dont je prends la responsabilité, s'il y en a à prendre.

Domine, exaudi vocem meamf

Et croyez-moi toujours, en latin comme en français,

Votre dévoué,

P. S. — J'oubliais de vous dire que j'ai fait cette semaine deux recrues pour la Société asiatique : M. de Courson, et M. Félix Rosin, un Franco-Suisse.

A M. E.-A. BÉTANT, à Genève.

7 juillet 1841, 35, rue de l'Odéon.

Mon cher ami, Votre lettre du 8 courant nous a fait un vif plaisir, et c'est avec une grande impatience que nous attendons le moment où nous pourrons vous exprimer de vive voix ce sentiment.

Je vous écris pour vous confirmer, si cela est possible, dans votre dessein, et pour vous approuver de

votre projet de vous placer près de nous. Ne vous laissez, je vous prie, détourner de cette idée par aucune autre considération. Outre que c'est dans notre voisinage qu'habitent vos deux autres amis parisiens, M. Droz et M. David, vous trouverez dans cette partie de la ville un grand repos, qui sera encore augmenté par le départ des étudiants, qui seront en vacances quand vous viendrez à Paris ; et nous, nous y trouverons l'avantage inappréciable de pouvoir vous voir plus souvent, et d'être ainsi en état de nous concerter plus facilement sur les plans de courses et de promenades qui pourront être les plus agréables à M"^® Bétant. Si même votre lettre m'était arrivée quelques jours plus tôt, j'aurais pu vous chercher d'avance un abri confortable et économique dans notre voisinage le plus rapproché, place de l'Odéon ou rue Corneille, où se trouvent deux hôtels. Mais déjà nous avions pris, avec mon beau-père, l'engagement d'aller passer chez lui un mois, depuis le milieu de juillet jusqu'au milieu d'août. Il se peut donc que vous vous trouviez arrivant de Genève quand moi, mon père et ma femme et nos enfants, nous reviendrons de Roissy, à six lieues au nord de Paris. Mais il est possible aussi que je sois de retour avant vous, car une impression dont je m'occupe en ce moment peut me rappeler avant l'époque convenue.

Voici donc ce que j'oserais demander à votre cordiale amitié. Lorsque votre départ sera définitivement arrêté, et que vous serez sûr qu'aucun obstacle ne se présentera plus, veuillez m'écrire un billet de trois lignes, pour me dire le jour où vous partirez et celui où vous croyez arriver à Paris ; mon adresse est : à

M. E. B., à Roissy, par Gonesse (Seine-et-Oise) . Je vous donne cette adresse à la campagne, pour le cas où vous arriveriez vers le 1 0 ou 1 2! août. Mais, comme notre séjour à Roissy ne peut, sous aucun prétexte (à cause d'un Concours que mon père préside), se prolonger au delà du 1 9 au %0 août, au lieu de m'écrire à Roissy, c'est à Paris qu'il faudrait m'adresser votre billet, s'il arrivait que vous crussiez ne pouvoir arriver à Paris que du 15 au 20. Aussitôt votre arrivée, venez chez moi, et là nous nous occuperons ensemble de vous chercher quelque chose dans notre voisinage ; dussiez-vous rester un jour en panne au lieu où vous seriez descendu, il faudra tenir à vous caser dans notre quartier. Cela bien entendu, je tâcherai, en ce qui me concerne, de rendre votre séjour aussi agréable que cela sera possible, et M^^ Bétant trouvera, auprès de ma femme, tout ce que je serais heureux que vous trouvassiez avec mon père et avec moi.

Ainsi, mon cher ami, au prochain voyage. Présentez mes respects à M""® Bétant, et rappelez-nous au souvenir de M. Humbert et de son excellente famille.

Votre bien dévoué,

Eug. BURNOUF.

P. S. — Il est bien convenu que, si quelque chose ne vous agrée pas dans le petit plan de campagne que je vous ai tracé, vous le modifierez selon votre désir. Ce que nous souhaitons seulement et avant tout, c'est de savoir le moment de votre arrivée ; le reste, après, nous regarde, car nous pouvons être en deux heures et demie à Paris.

A M. J. MOHL, à Paris.

Paris, 16 septembre 1841.

Mon cher ami,

Je ne reçois aucune réponse de M. Guizot^ Gomme dans ma lettre j'avais indiqué l'objet dont j'avais à l'entretenir, je crains que les commis ne se soient mis déjà à la traverse, et qu'on ne lui ait fait considérer cette affaire comme irrévocablement décidée dans le sens qu'ont adopté les bureaux des Affaires étrangères. Ne pourriez- vous trouver quelqu'un de vos amis qui l'avertirait que la chose n'en peut rester là, et qu'il y va de l'honneur de trois ou quatre personnes, indépendamment d'Hodgson^, qui ont besoin qu'une solution quelconque soit donnée. Il paraît que vous n'êtes guère plus heureux que moi avec M. Villemain.

J'ai copié pour vous un exemplaire de notre note à consulter, mais je n'ai pas mis de paragraphe final, parce que je ne sais pas au juste ce que peut faire là-dessus le ministre de l'instruction publique, si ce n'est de s'entendre avec son collègue des Affaires étran-

1. M. Guizot était alors ministre des affaires étrangères, et M. Villemain ministre de l'instruction publique.

2. Il s'agissait de faire parvenir à M. B.-H. Hodgson la croix de chevalier de la Légion d'honneur, qui lui avait été donnée pour les soins et le désintéressement qu'il avait mis à procurer à la France la possession d'une précieuse collection de mss. venant du Népal. Une erreur des bureaux avait fait envoyer à un M. Hodgson, habitant Washington, les insignes dus à M. Hodgson du Népal.

gères pour lui confirmer la vérité des faits que nous avançons. Mais M. Villemain n'est pas en mesure pour cela, puisque ce n'est pas lui qui a donné la décoration contestée. D'ailleurs, M. Villemain n'aime pas les affaires délicates et inutiles, et il nous renverra certainement à M. Guizot.

J'ai beaucoup réfléchi à ce que nous aurions à faire s'il arrivait qu'on ne voulût pas faire droit à notre demande. La première démarche me paraît devoir être la communication de l'affaire devant le Conseil de la Société asiatique, assemblé ad hoc par billets à domicile pour la fin du mois, ou seulement pour la séance ordinaire du mois d'octobre. Là nous lirions notre note à consulter, et nous proposerions de la faire signer par tout ce que nous pourrions avoir de membres du Conseil réunis à Paris. Mais, cela fait, nous ne pourrions passer outre sans le consentement d'Hodgson. Il faudrait, je crois, lui envoyer alors, non pas l'original de notre note, mais une copie dûment certifiée, en lui demandant s'il veut que nous donnions à notre réclamation une pubHcité plus grande. Mais, là encore, nous serions tenus à beaucoup de réserve, et la publicité, au moins en ce qui nous touche, ne devrait guère s'étendre au delà de l'envoi de copies certifiées de notre note signée par tous les membres : 1° au ministre plénipotentiaire d'Angleterre à Paris, 2!° à la Cour des Directeurs. Une fois dans les mains de ces deux pouvoirs, l'affaire prendrait le tour qu'elle pourrait, cela ne nous regarderait plus, et il est probable qu'un mot de l'ambassadeur anglais à M. Guizot remettrait tout en ordre. Pour donner directement de la publicité française à notre réclamation, je crois que

nous n'avons pas qualité, car on nous répondrait par deux lignes au Moniteur, en disant que le roi a entendu décorer M. Hodgson de Washington, et non M. Hodgson du Népal. Mais, d'un autre côté, Hodgson étant sujet anglais et un des agents de la Compagnie, je crois que la Société est tenue en conscience à ne pas soustraire l'affaire, et les démarches qu'elle fait, à la connaissance de ces deux pouvoirs.

Adieu, mon cher, pensez-y de votre côté ; vous savez que, ici comme ailleurs, je ne veux rien projeter, encore moins rien faire, sans votre concours.

XGIX.

A M. J. MOHL, à Paris.

Paris, 20 septembre 1841.

Mon cher ami.

J'ai vu ce matin M. Guizot, et je puis dire que notre cause serait complètement gagnée, si le ministre n'avait pas, entre lui et nous, un certain secrétaire en chef, et des bureaux du Protocole et autres, qui nous créeront de rudes obstacles.

Aussitôt que j'ai eu, en déjeunant, exposé notre affaire, le rouge est monté au visage du ministre, et il a dit à plusieurs reprises : « Il faut que cela soit « réparé, que M. Hodgson ait la croix, je la lui ferai c( donner immédiatement. » Mais un Monsieur qui a l'air d'un Anglais bâtard, qui est laid comme S. , et qui a la cervelle fabriquée de même, s'est mis à dire aussi-

tôt qu'il connaissait l'affaire, et qu'il y avait une difficulté insurmontable, savoir que M. Hodgson était sujet et fonctionnaire public américain ! ! ! qu'on avait, dans les bureaux, visité le général Castres (?), qui avait affirmé que jamais Hodgson n'aurait la croix, parce qu'un article de la Constitution défendait qu'il l'acceptât, quelque vif désir qu'il en eût, et quelque effort qu'on fît pour la lui donner. Vous jugez, je pense, de ma stupéfaction; l'étonnement de M. Guizot ne fut pas moindre, et il m'ôta la peine de réfuter le Monsieur, en lui répondant lui-même qu'il ne s'agissait pas de Hodgson de Washington, mais de celui de Népal ; à quoi j'ajoutai que notre Hodgson était bien malheureux, puisqu'on lui enlevait la croix qu'il avait pour la donner à un autre Hodgson qui ne l'avait pas et ne pouvait l'avoir.

Somme toute, le ministre fut excellent. Il me chargea de remettre une note au Monsieur, ce que je fis en sortant de table. Mais le Monsieur est d'une nature bien autrement tenace, et, s'il s'était tu sous notre double feu, il ne se trouvait pas battu suffisamment. De retour dans le salon, il me fit une nouvelle attaque et me déclara que, quelque bonne disposition qu'eût manifestée le ministre, il n'y avait qu'un obstacle insurmontable, c'est qu'un sujet anglais ne pouvait accepter une croix étrangère sans avoir obtenu l'autorisation de son gouvernement, lequel ne la donnait jamais, à preuve que lord Palmerston avait récemment renvoyé, brioutalement, deux croix adressées, l'une à un colonel, l'autre à un négociant. J'ai répondu à cela que l'autorisation avait été depuis longtemps donnée à Hodgson, et qu'il s'agissait, non pas de lui accorder

une croix nouvelle, mais de ne pas lui enlever celle qu'il a.

Enfin, ému au fond du très bon accueil que le ministre avait fait à notre demande, l'individu m'a dit qu'il m'écrirait prochainement sur tout cela. Attendons en conséquence cette pièce précieuse, et croyons que la chose tournera assez bien.

Si vous avez du neuf, écrivez-moi.

Tout à vous,

Eug. BURNOUF.

A M. E.-A. BÉTANT, à Genève.

Paris, 20 septembre 1841.

Très cher ami.

Mon père veut, depuis plusieurs jours, répondre luimême à votre charmant billet de Genève ; mais il est si occupé qu'il n'a pu jusqu'ici en trouver le temps, et qu'il ne prévoit pas le moment où il pourra prendre une plume. Son Concours vient de se terminer, mais il est occupé de rédiger les rapports qui en suivent nécessairement, et puis il a le dessein de quitter Paris pour une semaine ou deux, et d'aller en Normandie chez d'anciennes connaissances. Pendant son absence, nous resterons à Paris où nous ferons faire à notre logement les petites modifications que nécessite la réunion de nos deux ménages en un seul.

Croyez donc, mon bien cher ami, que mon père regrette vivement de ne pouvoir s'entretenir avec vous, et que je suis, pour ma part, très satisfait de le remplacer

auprès de vous. Je ne puis vous dire non plus combien je suis sensible au bon intérêt que, vous et M°^® Bétant, vous voulez bien témoigner pour la santé de ma femme. Nous l'avons ramenée le 1 0 septembre à Paris, excessivement faible ; la voiture que nous avions fait venir de Paris a mis un jour à faire les six lieues et demie du chemin. Depuis ce moment, elle commence à aller mieux, mais elle est très faible et n'a pu encore sortir que deux fois. Nous espérons cependant qu'elle va se remettre successivement; depuis notre retour, nous avons un temps magnifique et très sain.

Adieu, très cher ami, soyez assez bon pour présenter à M°^® Bétant mes bien respectueux compliments avec les amitiés sincères de ma femme, et recevez, pour vous, une bonne et amicale poignée de main de mon père et de moi.

Votre bien dévoué de cœur,

Eug. BURNOUF.

P. S. — Soyez assez bon pour nous rappeler tous au souvenir amical de M. Humbert et de sa belle famille.

A M""® Charles Lenormant, à Paris.

Paris, 22 octobre 1841.

Madame,

J'ai obtenu enfin la faveur de communiquer à l'Académie la lettre de M. Lenormant* ; elle a été entendue

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