Voy. l'Appendice, n" II, 1 et
de pouvoir pénétrer profondément dans l'étude de la grammaire et de la langue sanscrite.
Vous avez été bien indulgent pour moi, Monsieur, de faire mention dans votre lettre de l'article où je n'ai pu que très légèrement, et d'après le peu que je sais, apprécier un ouvrage conçu et exécuté sur un plan aussi vaste. Quant au Vocabulaire latin que vous préparez, c'est une idée excellente; il devra beaucoup aider les amateurs de la littérature sanscrite, et il sera surtout utile pour les Lois de Manou, qui manquent encore, malgré le travail de M. Haughton, d'une édition critique. Vous êtes encore beaucoup trop bon de me croire capable de publier bientôt quelque texte sanscrit; je n'ai pu faire dans cette langue de grands progrès cette année, d'une part, parce que ma santé, qui n'a pas été bonne, m'a fait perdre beaucoup de temps, et, d'autre part, parce que mes études de droit m'ont beaucoup occupé. J'ose cependant accepter avec une reconnaissance bien sincère l'offre que vous voulez bien me faire de m'envoyer quelques variantes et gloses des manuscrits de Londres; mais je désire avant tout que cela vous donne le moins d'embarras possible; je serais désolé d'abuser le moins du monde de votre complaisance.
Quant au Sakountala. je dois vous parler franchement. Quelque temps après que vous avez eu la bonté de m'indiquer ce morceau comme bon à publier, il est venu dans l'idée à M. Ghézy*, qui devrait s'occuper de choses plus dignes de sa science, de traduire cet
1. A.-L. de Ghézy (1773-1832), membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur de sanscrit au Collège de France.
épisode et de le lire à la Société [asiatique], et même de témoigner l'intention de le publier. Par respect pour un maître, j'ai dû renoncer à mon projet, dont je n'avais d'ailleurs parlé à personne. Mais M. Chézy, comme vous devez savoir, dit qu'il publiera tout, et ne publie rien. L'extrême amitié qu'il a pour M. Langlois fait même croire à quelques personnes que M. Chézy ne fera rien par lui-même et communiquera ses travaux à ce dernier. Je confie ce détail à votre discrète bienveillance pour moi. Mais vous devez comprendre que le scrupule qui m'arrête à l'égard de mon maître ne m'arrêtera pas s'il se substitue M. Langlois. Et c'est pour cela que je ne refuse pas le secours que vous voulez bien me promettre pour m'en servir en temps convenable.
Mais, si j'ai peu avancé relativement à l'Inde, j'ai tiré de ma faible connaissance du sanscrit un résultat qui pourra devenir important. Voici le fait : M. Rémusat, qui a pour moi autant de bontés que s'il était mon professeur, m'avait prié de mettre, conjointement avec M. Lassen, qui est ici maintenant, un ordre au moins extérieur dans les manuscrits sanscrits. En faisant ce travail purement mécanique, nous avons trouvé des manuscrits, qui, d'après leur titre, paraissaient être en langue pâlie ^ idiome du bouddhisme dans la presqu'île au delà du Gange. Nous avons aussitôt conçu le projet de les déchiffrer, et ce travail, fait en commun, a produit une dissertation ou Essai sur le pâli, accompagné de planches contenant trois alphabets inédits et de fac-similés de trois sortes de manuscrits. J'ai personnellement rédigé la partie des alphabets et ce qu'il y a d'historique sur le pâli, le
bouddhisme, etc. M. Lassen, de Tamitié et de la coopération duquel je me félicite tous les jours, a rédigé une partie de la comparaison du pâli avec le sanscrit, et exclusivement la comparaison du pâli et du prakrit, travail que seul il pouvait faire, car je n'ai pu prendre nulle part de notions sur cet idiome, tandis qu'il a consulté à Londres la grammaire de Vararoutchi. Je me suis chargé en outre de lithographierles planches, travail que je n'ai pas voulu confier à la négligence d'ouvriers ignorants. J'ai l'honneur de vous envoyer avec cette lettre une épreuve des planches avec l'alphabet pâli de La Loubère^, qui a servi de base à notre déchiffrement, et un tableau comparatif des alphabets palis et de quelques alphabets de l'Inde, dont je suis actuellement occupé à rédiger les conclusions. Je réclame pour les lithographies toute votre indulgence, vous y verrez quelques inexactitudes; mais ce n'est qu'une épreuve encore, et les fautes, au moins celles que je verrai, disparaîtront au tirage définitif. Quant à notre dissertation, elle va être livrée bientôt à l'impression sous les auspices de la Société asiatique. Nous aurons occasion d'y faire usage du beau caractère sanscrit que la générosité de votre gouvernement nous a envoyé^. Lorsqu'elle aura paru, j'aurai l'honneur de réclamer plus particulièrement votre indulgence pour ce premier essai dans une étude encore aussi neuve.
1. La Loubère, envoyé de Louis XIV à Siam, où il résida de 1687 à 1688. (Voy. la relation do son séjour publiée à Paris en 1691, 2 vol. in-12.)
2. Voy. dans l'Appendice, n^ II, le post-scriptum de la lettre de Bopp datée du \^^ novembre 1824.
Il faut même avouer que la nouveauté de cette étude et le peu de secours que nous avons en France l'exposent à mourir aussitôt qu'elle est née, si votre bonté et votre zèle pour les études orientales ne viennent à son secours. Je m'explique : il y a à la bibliothèque de l'honorable Société asiatique de Londres un manuscrit semblable à celui dont j'ai l'honneur de vous envoyer un fac-similé, n° 2! de ma planche VI, sous le titre de fac-similé du Kammouva. Nous avons cet ouvrage à la Bibliothèque du roi, mais malheureusement nous n'en possédons pas la dernière page, dans laquelle j'espérerais de pouvoir trouver le titre. Si vous pouviez découvrir une personne qui pût prendre un fac-similé de ce manuscrit, qui est très court, les frais ne m'épouvanteraient pas, et je vous en aurais une reconnaissance extrême, comme au bienfaiteur de l'étude du pâli. Ce fac-similé me serait très indispensable dans le dessein où je suis de publier ce petit ouvrage, dont Buchanan a donné une paraphrase dans le t. VI des Asiatic Researches, De plus, la bibliothèque de la Compagnie des Indes doit posséder les papiers de feu le D'^ Leyden^ qui avait, à ce qu'il paraît, acquis une certaine connaissance du pâli; ces papiers doivent contenir aussi un travail sur la grammaire siamoise, et surtout un vocabulaire de cette langue, manuscrit à ce que je crois, car il m'a été impossible de me procurer l'imprimé. Si vous aviez la bonté de vous munir d'un copiste pour ces morceaux qui doivent être très courts, moi et la Société
1. Chirurgien militaire et orientaliste anglais, mort à Java en 1811.
asiatique tout entière, et surtout M. Rémusat, vous en seraient reconnaissants plus qu'on ne peut dire. C'est en effet M. Rémusat qui désire que je tente une excursion dans le domaine de la langue de Siam : 1*^ pour publier une grammaire fort incomplète, de six pages seulement, que possède la Bibliothèque du roi ; 2i° pour pouvoir lire plus facilement quelques manuscrits palis qui viennent de Siam et sont entremêlés de commentaires dans la langue de ce pays. La réunion de ces deux langues pourrait donc conduire à des résultats fort intéressants, surtout pour la connaissance du bouddhisme dans la presqu'île au delà du Gange.
Mais je vois. Monsieur, que je me laisse entraîner bien loin. J'abuse de votre off're obligeante. Mais, si ce que je prends la liberté de vous demander vous donne le moins du monde de ce que les Anglais appellent trouble, considérez que cette lettre ne vous a pas été écrite, ou au moins n'y voyez que le témoignage du respect et de l'admiration profonde qui m'animent. Ce sera toujours un assez grand honneur pour moi d'avoir attiré l'attention de celui qui prend dans la science du sanscrit le haut rang qu'occupent dans le chinois et l'arabe les Rémusat et les de Sacy.
Croyez donc. Monsieur, à mon respect et à ma reconnaissance sincère, et surtout excusez-moi.
Avocat, rue Saint-Jacques, n° 115.
A M. F. Bopp, à Londres.
Paris, décembre 1825.
Monsieur,
Si j'eusse bien réfléchi aux embarras qu'entraînaient pour vous les demandes que j'avais pris la liberté de vous faire, jamais je ne vous les eusse adressées. Mais je vous ai écrit sous l'impression d'une étude que j'aime parce qu'elle est nouvelle et qu'elle doit, par la suite, conduire à des résultats historiques d'un assez grand intérêt. Je vous prie donc de nouveau de m'excuser et de vous venger de mon trop de liberté en me chargeant de pareilles commissions pour Paris. Je suis désolé entre autres de toutes les peines que vous vous êtes données pour déterminer quel était le beau manuscrit de la Société asiatique. L'imperfection de mes planches a seule suffi pour causer tout l'embarras. Le manuscrit que vous avez bien voulu me décrire si soigneusement dans votre lettre me semble devoir être le Kammouva, et voici les raisons de cette opinion, qui ne peut cependant être regardée que comme une hypothèse : il a onze feuilles, comme celui de Paris, et cinq lignes à la feuille ; les deux feuilles, initiale et finale, sont ces pages dorées, déplacées par erreur sans doute, et mises au milieu du manuscrit ^,
Je regrette sincèrement que les inexactitudes de ma
1. Suit la description du ms. et de quelques caractères palis.
planche vous aient causé tout cet embarras. J'espère vous en offrir une autre exempte de reproches sous le rapport matériel. Je ne pense pas, au reste, qu'il soit bien urgent pour moi de faire faire un fac-similé du manuscrit de Londres. Il se pourrait que d'ici à un ou deux ans j'allasse à Londres, et alors je collationnerais la copie que j'en ai faite avec le manuscrit de Ja Société asiatique. Je vous suis donc infiniment reconnaissant de toutes vos peines, et vous prie de ne pas en prendre davantage relativement à cet objet, sans toutefois annoncer la cause que je vous en allègue, car mon voyage est encore fort incertain, et M. Rémusat, qui me procurera cet avantage, exige absolument qu'il soit tenu secret.
Quant au Thay, j'ai trouvé un exemplaire du Vocabulaire de Leyden que M. Klaproth^ a bien voulu me prêter. J'ai aussi trois vocabulaires manuscrits qui font partie de la collection des Langues étrangères faite avec un grand soin à la Chine. Ce sont des vocabulaires de trois dialectes du Thay très rapprochés entre eux. Avec ces secours et la petite grammaire de six pages de la Bibliothèque royale, j'avance dans le travail sommaire que j'ai entrepris sur cette langue curieuse et qui aura pour titre : Recherches sur récriture et la langue siamoises^. Je donnerai des planches qui montreront l'identité de cette écriture, quant à l'ordre et à la forme des caractères, avec les écritures pâlies, et je déterminerai l'influence qu'a eue cette
1. Membre de la Société asiatique, né à Berlin en 1783, et, après de longs voyages en Asie, fixé à Paris, où il mourut en 1835.
2. Ce travail se trouve, inachevé, dans les papiers d'Eugène Burnouf conservés à la Bibliothèque nationale.
langue sur le Thay. Ce travail, qui m'intéresse, m'empêche, avec mes autres occupations, de faire paraître quelque chose en sanscrit ; mais je tiens à le finir promptement, parce qu'il est à craindre pour moi que la nouveauté seule fasse tout son mérite. Je m'occupe cependant du Prabodha tchandrodayay que je désirerais donner, surtout si je puis, comme je l'espère, consulter les précieux commentaires de Londres; car la Bibliothèque du roi, quoique riche, ne possède pas un assez grand nombre d'exemplaires d'un même ouvrage, et surtout de cette composition philosophique curieuse, pour qu'on puisse sûrement donner un texte. Je rassemble aussi les passages des Pourânas sur le système géographique des Indiens, pour en faire une dissertation avec les textes à l'appui. Mais ce travail est encore subordonné à mon voyage de Londres, car nous n'avons pas tous les Pourânas à Paris. Enfin le Meghadoûta me paraîtrait curieux à donner avec quelques passages des commentateurs qui se trouvent à Londres. Avec les fragments des Pourânas, cela compléterait ce qu'on a de plus authentique sur la géographie de l'Inde.
Voilà quels sont mes projets ; mais je suis si occupé que je ne puis répondre quand je les remphrai. Je vous suis cependant reconnaissant des bontés que vous avez pour moi, et, quant au Sakountala, je prends la liberté d'attendre, toujours pour les causes que je vous ai dites plus haut. Je serais au désespoir de vous faire faire ce que je puis accomphr moi-même en allant à Londres.
Je vous annoncerai comme une grande nouvelle que M. Ghézy, sortant de son repos, va donner le
texte du drame de Sakountala, et (mirum!) finir le Yadjnadattabadha. Vous saurez tout cela avec plus de détails dans un des prochains numéros du Journal asiatique.
Il me reste, Monsieur, à vous prier d'excuser la longueur de mes lettres, à vous remercier de nouveau, et à vous prier d'accepter l'hommage de ma vive reconnaissance et de mon entier dévouement.
Votre très humble serviteur,
Mon père me charge de vous adresser ses respects et attend toujours avec une vive impatience l'arrivée de votre excellente Grammaire que vous avez bien voulu lui annoncer.
A M. Chr. Lassen, à Bonn^
Paris, 13 mars 1826.
Mon cher collaborateur et ami.
J'ai reçu avec un vrai et vif plaisir la lettre que vous avez bien voulu m'écrire, et sans les nouvelles que j'ai eues de vous par M. Schulz^, vous en eussiez déjà reçu une de moi.
1. Après un séjour de deux ans à Londres et à Paris, Lassen s'était fixé à Bonn, où l'avait attiré l'amitié de Guillaume de Schlegel.
2. F.-E. Schulz, né à Darmstadt en 1799, membre de la Société asiatique de Paris.
Chargé par le gouvernement français d'une mission scienii-
Vous êtes trop bon de regretter les réunions que nous avions ici dans cette ville de Paris, si anti-scientifique. C'est bien plutôt moi qui ai fait une perte sensible , puisque je n'ai plus personne dont je puisse entendre les observations amicales, et au jugement solide duquel je puisse proposer les résultats journaliers de mes études solitaires. Voyez en effet, mon cher Lassen, combien ma position à Paris, comme indianiste, est précaire. Il n'y a absolument en France que trois personnes qui s'occupent de cette partie de la littérature orientale, deux sont mes ennemis et je suis le troisième. J'envie véritablement votre sort heureux auprès de l'homme, célèbre à tant de titres, qui termine si glorieusement sa carrière, déjà si pleine, par cette vaste et belle étude de l'Inde ^ .
Mais c'est trop vous parler de ce qui me regarde; je ne vous répéterais pas ces choses, que je vous ai déjà dites souvent, si je ne savais quel intérêt amical vous avez bien voulu me témoigner.
Votre lettre est très pleine, quoi que vous disiez, et surtout ce qui est admirable, c'est l'assurance que vous nous donnez ici que le grand travail du Ramâyana sera conduit avec toute l'activité que M. de Schlegel a toujours mise à ce qu'il a entrepris. Je communiquerai
fique en Perse, il fut massacré dans le Kurdistan à la fin de 1829.
C'est dans les papiers de Schulz que se trouvaient les inscriptions qui ont fourni à Eugène Burnouf le sujet de son Mémoire sur deux inscriptions cunéiformes trouvées près WHamadan, etc. Paris, Impr. roy., 1836, 1 vol. in-4°. (Voy. la lettre à Lassen du 13 octobre 1834, et un article d'Eugène Burnouf dans Nouv. journal asiatique, 1836, 3® série, t. I, p. 527. Voy. aussi l'Appendice, no VI, 2.)