La Commission du prix Volney
manière positive touchant l'envoi que M. Roediger désire qu'on lui fasse de l'inscription himiarite découverte par M. Arnaud. Je ne connais pas M. Arnaud, et j'ignore absolument la personne qui est dépositaire de ces monuments. Mais je crois que M. Mohl est au courant de cette affaire et je vous promets de faire auprès de lui les démarches indispensables. La seule difficulté qui pourrait se rencontrer serait le cas où ces monuments seraient actuellement entre les mains d'une personne occupée à les interpréter.
Je me félicite beaucoup, Monsieur, de l'occasion qui me donne avec vous des rapports dont le prix est très grand à mes yeux, et qui, je l'espère, ne doivent plus cesser maintenant.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments de haute et sincère estime.
Eugène Burnouf.
P. S. — Au moment de clore cette lettre, le rédacteur en chef du Journal asiatique m'apprend que les inscriptions himiarites sont destinées au Journal asiatique, où elles paraîtront au fur et à mesure de l'envoi qu'en doit faire M. Fresnel, entre les mains de qui elles se trouvent. Elles doivent paraître avec ou sans interprétation; mais il paraît que, par suite d'un arrangement avec MM. Arnaud et Fresnel, elles sont devenues la propriété du Journal asiatique. Elles sont au nombre de 47.
A M. J.-P. Rossignol, à Paris^
Paris, mai 1844.
La mémoire de mon père, à laquelle vous avez rendu un hommage qui nous a vivement touchés, sera toujours mon bien le plus cher, et les hommes qui l'ont aimé seront pour moi des amis que j'aurai reçus de ses mains.
Vous parlerai-je. Monsieur, de ce que votre notice^ renferme de trop bienveillant pour moi? C'est encore à mon excellent père que je dois, je ne dis pas ce qui a pu me mériter vos éloges, mais le sentiment qui vous les a dictés. C'est cet homme dévoué à ses devoirs et aux siens que vous avez voulu consoler en exagérant le peu qu'a pu faire, par ses conseils et sous ses yeux, un fils qui donnerait ce que vous voulez bien appeler des découvertes pour un seul des nombreux bienfaits que cet homme à jamais regrettable a répandus dans sa longue et modeste carrière.
1. M. J.-P. Rossignol, professeur au Collège de France, où il suppléa d'abord M. Boissonade, a remplacé Eugène Burnouf à l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
2. « Notice nécrologique sur J.-L. Burnouf, par J.-P. Rossignol. » [Gazette de V Instruction publique, 9 mai 1844.)
GIX.
A M. LE PROF. E.-A. BÉTANT, à Genève.
Paris, 1er novembre 1844.
Monsieur et cher ami,
Je suis bien peu digne du précieux cadeau que vous avez bien voulu me faire, il y a quelques semaines, par l'envoi d'une livraison de votre Lexique de Thucydide, mais je sais à quel souvenir amical je dois cet envoi, qui avait été adressé d'abord par vous à votre ami, mon bien-aimé père. Quoiqu'il ne vous exprimât pas, chaque fois qu'il recevait ces livraisons, tout ce qu'il vous savait de gré de cette marque d'estime de votre part, il n'en était pas moins vivement touché, et il se passait bien peu de semaines qu'il ne s'entretînt de vous avec moi ou avec ma femme, car vous savez que nous ne le quittions pas. Jugez, mon cher ami, combien a dû être cruelle pour nous la séparation qui nous l'a enlevé ! Mon père avait soixante-huit ans passés, mais il jouissait d'une santé parfaite; seulement son zèle à remplir ses devoirs dans un âge déjà avancé l'avait sensiblement fatigué cet hiver. C'est un pur accident, un refroidissement qu'il a gagné vers la fin d'avril, qui l'a frappé à la poitrine et nous l'a ravi au bout de seize jours.
Peu de temps avant ce coup funeste, il s'inquiétait du succès de votre candidature, dont il ne vous entendait plus lui parler. Il savait bien qu'elle était, sinon remise, au moins suspendue pour quelque temps; mais il ignorait si les épreuves ou la nomination ne devaient pas avoir bientôt lieu. Je suis dans la même
ignorance, et je regarderais comme une preuve de votre amitié pour nous que vous voulussiez bien m'écrire un mot à ce sujet. Je dois vous avoir informé que j'avais, d'après votre désir, écrit une lettre très pressante à votre sujet à M. Ad. Pictet, que vous m'aviez dit avoir quelque influence. Il m'avait répondu d'une manière très favorable. Depuis, je n'ai rien appris ni de lui ni de personne. Y aurait-il quelque chose de changé dans ses opinions, et le mérite serait-il donc, à Genève comme à Paris, condamné à rester à l'écart, quand il ne revêt pas telle ou telle livrée?
Soyez assez bon pour ne me pas laisser manquer de vos nouvelles, et surtout présentez mes respects et ceux de ma femme à M.^^ Bétant, dont nous n'oublierons jamais les bontés et les attentions amicales pour nous.
Votre bien dévoué serviteur et ami,
ex.
Eugène Burnouf terminait ainsi l'Avertissement qu'il mettait en tête de l'Introduction à l'histoire du Buddhisme indien, ouvrage dédié à la mémoire de J.-L. Burnouf, son père, comme « un hommage de reconnaissance et de regret : »
L'impression de ce volume a été achevée au milieu des préoccupations les plus pénibles. Frappé par le coup inattendu qui, en enlevant à notre famille un chef respecté, a si cruellement troublé le bonheur qu'elle lui devait, je n'ai pu m'arracher que par de longs
efforts au découragement qui m'avait atteint. Il a fallu que le souvenir toujours présent de mon père me rappelât à des travaux qu'il encourageait. Ceux qui l'ont connu ne me demanderont pas de leur dire les motifs que j'ai de le pleurer, car ils savent tout ce dont il était capable pour ceux qu'il aimait, et ils comprendront sans peine que j'aie regardé comme le plus impérieux des devoirs l'obligation de placer cet ouvrage sous la protection de ce nom cher et vénéré. Paris, ce 10 novembre 1844.
A M. Julien Travers, à Gaen^
Paris, 48 novembre 1844.
Monsieur,
Si je me sentais obligé aux remerciements les plus vifs envers le Président de votre savante Académie pour l'honneur qu'elle a fait à la mémoire de mon père^, combien ce devoir ne me paraît- il pas plus impérieux aujourd'hui que je sais à qui j'en suis réellement redevable? Recevez donc l'expression bien sincère de ma gratitude, et croyez que j'éprouve les
1. Julien Travers (1802-1888), professeur à la Faculté des lettres, secrétaire de l'Académie des sciences, arts et belleslettres de Caen. — C'est à l'amitié de M^^ J. Travers que nous devons la possession de cette lettre si précieuse pour nous.
2. L'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen avait mis au concours, pour l'année 1845, l'Éloge de Jean-Louis Burnouf.
regrets les plus sentis de ne pouvoir répondre par des détails plus circonstanciés et plus nombreux à la demande que vous voulez bien me faire relativement à la biographie de mon père.
Vous savez peut-être combien peu il était occupé de lui. Cette réserve allait jusqu'au point qu'il m'a toujours été impossible, malgré les instances les plus pressantes et les plus souvent renouvelées, d'obtenir de lui une notice succincte des années qui ont suivi sa sortie du Collège jusqu'au moment où sa vie est devenue publique, et facile à suivre, par son entrée dans l'Université impériale. Les détails assez maigres que je puis vous donner sur cette partie de sa vie sont dus à des souvenirs recueillis dans des conversations avec M. Auvray, qui a été longtemps proviseur au Lycée Napoléon, M. Le Tellier, inspecteur de l'Académie de Rouen, et M. Poiret, juge de paix du canton de Gonesse, le meilleur ami de mon père, et dont j'ai épousé la fille aînée il y a dix-sept ans. C'est même à des lettres adressées par mon père à M. Poiret^ que j'emprunte quelques dates, qui, pour nous, comblent mieux le vide de ces premières années que des impressions morales ou politiques, comme on en éprouve dans la jeunesse.
Fils d'un tisserand d'Urville, près Valognes, Jean- Louis Burnouf, né le 14 septembre 1775, fut privé de bonne heure de son père et de sa mère et resta l'aîné d'une famille pauvre et nombreuse. Il fut recueilli par
1. Ces lettres ont été publiées en 1889, sous ce titre : « Jean- Louis Burnouf. Souvenirs de jeunesse, 1792-1796. » Paris, 1889. In-8° de 45 pages.
un oncle, qui, pendant quelques années, le traita comme un fils, et [il] reçut les premières leçons du curé de son village, l'abbé Martin. Son père, qui était profondément et universellement estimé dans cette partie de la Normandie, à cause de la connaissance qu'il avait des coutumes et de son inaltérable probité, lui avait déjà donné des notions d'arithmétique et de calcul, dont il avait gardé un souvenir très présent et dont il parlait à toutes les époques de sa vie avec une reconnaissance très sentie. Sur la recommandation de l'abbé Martin, le jeune Burnouf fut adressé à M. Gardin- Dumesnil \ et il obtint une bourse dans le Collège que la famille d'Harcourt avait fondé à Paris pour les jeunes Normands. M. Burnouf y fit d'excellentes études et y eut le prix d'honneur [en 1792],
Le 21^ juillet 1793, il partit de Paris pour aller passer les vacances dans la Haute-Normandie, chez des camarades de collège, et notamment chez le citoyen Le Seigneur, son professeur de troisième. 11 comptait retourner à Paris au mois d'octobre; mais, retenu par ses amis, qui lui montraient des dangers à Paris et lui promettaient le repos et la sécurité au milieu d'eux, il fut entraîné par le besoin de ne pas leur être plus longtemps à charge à se rendre à Dieppe. Il avait dixhuit ans et ne se trouvait pas dans les conditions imposées par la loi du 23 août 1 793 sur la Réquisition. Il se présenta chez l'agent militaire, qui ne voulut pas l'inscrire, parce qu'il n'avait pas l'ùge, et qui fut touché par son air d'extrême jeunesse et de can-