Pour l'abbé Martin et Gardiu-Dumesnil, voir l'Appendice
n° xxvn.
deur naïve. Le jeune Burnouf lui exposa l'état misérable dans lequel il se trouvait, et cet agent, dont il a souvent regretté de n'avoir pas su le nom, le mena directement au District, où l'on avait besoin d'un commis et où il fut admis avec de très faibles appointements. Ce passage d'une de ses lettres prouve dans quel état de dénuement il se trouvait alors : « Allant « nu-pieds, faute de souliers ; logeant dans un miséc< rable garni, faute de chambre ; mangeant dans une « gargotte où je mourais de faim, faute d'argent; « m'ennuyant beaucoup, et regrettant Paris et le Gol- « lège d'Harcourt. »
Le T'^ brumaire an IV, il reçut du Directoire du district de Dieppe un certificat qui témoignait qu'il avait rempli dans ses bureaux, depuis le ]^^ germinal an II jusqu'au \^^ fructidor an III, les fonctions de commis avec zèle et exactitude. En effet, le jeune Burnouf avait embrassé vivement les principes de la Révolution, et son ardeur ainsi que son assiduité au travail avaient frappé un représentant du peuple, qui voulut l'emmener à Paris pour l'attacher, par des fonctions qu'il aurait déterminées plus tard, au Comité de Salut public. Mais Burnouf avait refusé nettement ; il s'était de bonne heure franchement attaché aux opinions des Girondins. Ses services, quelque obscurs qu'ils fussent, lui furent cependant comptés plus tard, et lorsque, quelques années après, il fut retourné à Paris, il reçut du général Mortier un congé définitif comme ayant satisfait aux obligations imposées aux réquisitionnaires. Ce congé lui fut accordé à Paris le 2i5 thermidor an VIII.
A sa sortie du District, il entra, en 1795, chez
M. Castel, négociant à Dieppe, qui fut depuis Député de cette ville sous la Restauration. M. Castel était associé à M. David Michaud, et, la société ayant été dissoute, M. David Michaud étant venu s'établir à Paris, Burnouf l'y suivit en qualité de commis. C'est vers la fin de 1796 qu'il s'établit dans cette ville pour ne plus la quitter. Il remplit les fonctions de commis chez M. Michaud (dont la famille conçut pour lui une estime dont elle lui a donné des preuves jusqu'aux derniers temps de sa vie) de 1796 à 1807. Le 1®"^ octobre de cette année [1807], il fut chargé des fonctions de suppléant de M. Gharbonnet, professeur de rhétorique au Collège de Charlemagne, fonctions auxquelles il était appelé par M. Guéroult, proviseur de ce Collège, qui y avait été autorisé par lettre de M. Fourcroy, alors Directeur général de l'Instruction publique.
Dès lors la vie de M. Burnouf devint aussi laborieusement occupée que facile à suivre. Le 10 octobre 1809, Fontanes le nomme professeur suppléant de rhétorique au même Collège. Le 15 novembre 1809, il reçoit le titre de docteur sur le rapport du célèbre mathématicien Lacroix. Le 15 septembre 1810, professeur titulaire de rhétorique au Collège Louis- le- Grand, et, cette même année, l'un des maîtres de conférences à la nouvelle École Normale. Le 8 janvier 1817, nommé professeur au Collège de France. Le 2( mai 1 S%\ , chevalier de la Légion d'honneur sur la proposition de M. Royer-Collard. Le 13 septembre 18216, inspecteur adjoint de l'Académie de Paris. Le 11 novembre 1828, inspecteur en titre de la même Académie. Le 21 septembre 1830, inspecteur général des Études. En 1836, membre de l'Institut, Académie
des inscriptions et belles-lettres. Le 6 mars 1840, il résigne ses fonctions d'inspecteur général et est nommé à celles de bibliothécaire de l'Université. Le 20 mai 1840, il est promu, sur la proposition de M. Cousin, au grade d'officier de la Légion d'honneur.
Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai pu rassembler de plus positif sur la carrière privée et publique de mon père. Il s'était marié fort jeune, à son retour à Paris, avec Marie-Geneviève Chavarin , dont il eut trois enfants, deux filles et un garçon ; je suis resté seul. La première de ses filles mourut presque en naissant; la seconde mourut en 1819, à l'âge de quatorze ans, dans l'éclat de la beauté et avec les promesses les plus belles de talent et de bonté; mon père en est resté à jamais inconsolable. Il nous a été enlevé en seize jours d'une fluxion de poitrine, le 8 mai 1844.
Gomme je n'ai pas eu le temps de prendre copie de ces détails, je vous serais obligé de me renvoyer cette lettre quand vous en aurez fait usage, ou seulement, si vous le préférez, la partie biographique.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma sincère gratitude.
Eugène Burnouf.
GXII.
A M. Gharles Burnouf, à Valognes.
16 juillet 1845.
Mon cher oncle.
Je m'empresse de vous adresser un exemplaire du
Traité des devoirs de Gicéron, traduit par mon bienaimé père. C'est le premier exemplaire que j'envoie dans les départements, car le livre ne fait que de paraître, et, s'il en est déjà sorti quelques volumes de Paris, c'est du fait et dans l'intérêt du libraire, auquel je suis complètement étranger. Vous verrez par un mot de préface que cette publication a été faite pour honorer la mémoire d'un homme de bien et de science, dont la perte laisse de profonds regrets autre part encore que dans sa famille désolée.
Je suis bien étonné que vous disiez n'avoir appris cette perte irréparable que par la voie des journaux. Charles Ruel ^ , qui , dans ces cruels moments , m'a assisté comme un frère, a dû vous écrire lui-même, le lendemain même de la mort de mon père. Ce coup presque soudain m'avait plongé, moi et les miens, dans un tel désespoir que je n'ai jamais pu prendre sur moi d'écrire un seul mot de ce malheur. Ceux qui m'ont vu à cette époque, ainsi que ma famille, savent que cela m'était impossible, moralement autant que physiquement.
Si maintenant je m'en entretiens, les larmes aux yeux, avec vous, ne croyez pas que ma douleur soit moins vive. Mais je me reprocherais comme une faute bien grave de ne pas répondre le moins mal que je peux au billet que vous avez bien voulu m'adresser, et que je garderai comme une marque bien précieuse de votre affection pour un frère qui vous a toujours aimé avec un attachement aussi vif que durable.
Présentez, mon cher oncle, mes souvenirs respec-