La Bibliothèque nationale
dès aujourd'hui, il m'a donné les assurances les plus positives que vous n'avez rien à redouter. Croyez bien que je ne le négligerai pas sur ce point. Je le peux d'autant plus librement que je ne suis point des démolisseurs, et que je ne demande rien pour moi. C'est bien assez que mon pauvre nom figure dans les circonstances où nous nous trouvons, même avec le titre le plus modeste de membre d'une commission.
Présentez bien mes respectueux hommages à M""® Lenormant, et croyez à mon entier dévouement.
A M. Charles Burnouf, à Valognes.
Mardi matin 30 mai 1848.
Mon cher oncle,
Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que je n'avais rien de positif à vous annoncer, et que, si je vous eusse dit ce que je recueillais dans les bureaux, je vous aurais plutôt contristé que rassuré.
11 n'est que trop vrai que l'École d'Athènes avait été, sinon oubliée, au moins laissée de côté dans les premiers troubles d'une administration nouvelle. Aujourd'hui, m'assure-t-on, son sort est fixé. Vendredi dernier, le jour même où je recevais votre billet, M. Guigniaut, le secrétaire du Conseil, et la seule personne de l'Université avec laquelle je puisse m'ouvrir sûrement, m'a affirmé que l'École était franchement acceptée par le gouvernement de la Repu-
blique; que Tordonnancement des traitements, un instant suspendu, était actuellement fait, que les élèves allaient toucher, et qu'on les engageait à terminer dans leurs études le reste du temps qu'ils devaient passer en Grèce, et, en particulier, à se préparer à leur grade de docteur et de licence pour les Facultés, je veux dire agrégation de Faculté. J'ai demandé à M. Guigniaut s'il avait des détails sur Emile; il m'a dit que les dernières notes du directeur étaient fort bonnes, et, comme je lui parlais de vos inquiétudes, inquiétudes bien légitimes de la part d'un père, il m'a chargé positivement de vous tranquilliser, et il m'a donné toute assurance qu'il n'oublierait jamais Emile, tant qu'il serait en position de faire quelque chose dans l'Université.
Voilà, mon cher oncle, tout ce que je puis vous dire, quant à présent. De la bouche de M. Guigniaut, cela est aussi sûr que de celle de M. Garnot lui-même, que je ne connais d'ailleurs pas, et que je n'ai vu qu'une fois, et dans une simple visite de corps.
Adieu, mon cher oncle, je vous engage à prendre bon courage. Vous recevrez sans doute prochainement de meilleures nouvelles d'Emile.
Veuillez présenter nos affectueux respects à notre tante, et recevez pour vous l'assurance de l'entier dévouement de
Votre très obéissant neveu,
A M. LE D' R0ULIN^ à Paris.
Ghâtillon, dimanche 25 juin 1848.
Mon cher docteur,
Veuillez, si vous le pouvez, nous rassurer par un seul mot sur vous et les vôtres, et aussi sur notre ami Landresse. Je ne vous parle pas de Mohl, parce que vous m'en donneriez des nouvelles sans que je vous en demandasse; je vais d'ailleurs lui écrire.
Je suis parti hier pour Paris, mais je n'ai pu faire beaucoup de chemin; il m'a été impossible de passer l'eau pour aller rue Saint-Denis, où mon beau-frère a pu être exposé. Je me suis trouvé en plein état de siège, incapable de me mouvoir ni de droite, ni de gauche. Gela m'a empêché de pousser jusque chez votre portier. J'ai heureusement trouvé, rue Jacob, Mérimée et Laborde^, et, grâce à eux, j'ai pu rejoindre la rue de l'Odéon, et, avec deux dames de notre place, j'ai pu retourner à la barrière d'Enfer et prendre la dernière locomotive qui partait. Ma femme, partie une heure après moi, n'a pu trouver de voiture pour Paris, la Montrougienne ne faisait plus le service depuis midi. Sans un mot de la femme d'Hector, nous serions dans une inquiétude mortelle.
1. Ce billet nous a été communiqué par le neveu du D"* Roulin, M. F.-Gh. Loysel, mort récemment directeur des contributions indirectes à Rennes.
2. Prosper Mérimée et le comte Léon de Laborde, membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Tâchez de nous en tirer pour ce qui vous concerne. Il vous suffit de nous dire : je ne suis pas blessé ni Landresse non plus.
Tout à vous de cœur,
GXXIV.
A M. Charles Burnouf, à Valognes.
Ghâtillon, 6 juillet 1848.
Mon cher oncle,
Je ne saurais assez vous exprimer quel plaisir nous a fait ici la lettre affectueuse par laquelle vous nous demandez de nos nouvelles. J'y aurais répondu plus tôt si je me fusse trouvé à Paris; mais je l'ai trouvée à mon retour d'une absence de quelques jours après les terribles événements que nous venons de traverser.
J'attendais pour vous écrire que l'état de siège fût levé; non que cette mesure, toute militaire, ait la moindre influence sur les transactions ordinaires de la vie, et surtout sur la correspondance dans et hors Paris; c'est que j'aurais été bien aise, en vous annonçant que nous n'avions couru aucun danger, de vous dire que nous avions la certitude de n'en plus courir. L'état de siège, subsistant toujours, prouve que le gouvernement croit devoir prendre encore des précautions.
Nous n'avons couru, comme je vous le disais, aucun danger ; je n'ai cependant pu quitter Paris qu'avec peine le samedi, vers quatre heures. Le vendredi, j'y
étais venu de nécessité pour mon cours et pour présider l'Académie. J'avais été obligé de lever la séance à quatre heures, à cause du bruit de la fusillade. Depuis j'ai passé le reste du temps hors de Paris; quand on ne portait pas le mousquet, le mieux était de n'y pas paraître.
Charles^ n'a aucunement souffert; depuis la Révolution de février, il avait quitté sa Barrière, où il avait été pillé et incendié. Il logeait dans le voisinage; il a seulement entendu de très près la bataille, mais n'a pas été atteint. Je lui dirai, quand j'aurai un moment pour aller le voir, quel bon intérêt vous lui avez témoigné.
Adieu, mon cher oncle, embrassez bien respectueusement notre tante pour nous, et croyez-moi
Votre bien dévoué neveu,
GXXV.
A M. Emile Burnouf, à Athènes^.
17 août 1848.
Mon cher Emile,
Je ne crois pas pouvoir mieux te prouver combien ta lettre nous a été agréable qu'en reprenant avec toi
1. Charles Ruel, le cousin d'Eugène Burnouf, était Receveur des octrois de la ville de Paris.
2. M. Emile Burnouf, neveu de J.-L. Burnouf, depuis professeur à la Faculté des lettres de Grenoble et à celle de Nancy, enfin directeur de l'École d'Athènes, était alors membre de cette École.
le ton de notre ancienne et fraternelle familiarité. Je suis sûr maintenant que tu n'en seras pas blessé, et que tu ne mettras pas sur le compte de l'âge seul le droit que je me conserve de te tutoyer, comme mon parent le plus proche. J'ai toujours cru que, du moment que tu réfléchirais sérieusement sur les circonstances qui t'avaient refroidi à notre égard, tu saurais en rejeter la cause sur l'irréflexion de la jeunesse. Mon seul regret est que mon pauvre père n'ait pu connaître ce retour qui l'eût comblé de joie. Cette joie sera bien vive, j'en suis sûr, à Valognes, et mon oncle en jouira le premier, d'autant plus vivement qu'il sait combien mon père y eût été sensible.
Parlons de toi maintenant et de ton avenir. Je ne trouve pas que tu doives l'envisager, je ne dis pas avec inquiétude, mais même avec découragement. Tu as de bonnes et sohdes connaissances dans les langues : celle du grec, dans l'éducation classique, qui, malgré quelques tentatives avortées de nivellement, ne sera pas moins nécessaire à la République qu'à la Monarchie, sera toujours de premier ordre, et tu l'as enrichie et complétée par celle du grec moderne. Tu as vu la Grèce, avantage dont tu ne reconnaîtras tout le prix que quand tu auras quitté le pays. Voilà, ce me semble, un bon fonds. De plus, tu es jeune, défaut dont on ne peut se corriger, si c'en est un, qu'en se préparant une virilité solide. Tu aimes le travail, et tu ne penses pas que ce soit une preuve de force d'esprit et de bon ton que de s'en dispenser. Prêt à tout, tu peux choisir. Je n'ai pas de plan à te tracer, surtout dans un court billet où je ne voudrais que tu trouvasses autre chose que l'expression de ma sincère affection pour toi.
Cependant je reviens toujours à mon ancienne idée, celle dont je t'avais entretenu quelquefois quand tu étais encore bien jeune. Tu dois viser à l'Académie des sciences morales ou à celle des inscriptions. La voie des concours, je veux dire des prix, est une des plus sûres, peut-être maintenant la seule sûre, dans un temps où la politique va prendre pour elle les intelligences les plus avancées. Il faudra, pour arriver au titre de savant, le dire de bonne heure, et le dire surtout aux corps qui ont le dépôt de la science. On ne le peut mieux faire qu'en prenant part à leurs concours. Penses-y. Un ou deux prix aux Sciences morales t'ouvriront les portes de cette Académie, qui est, je crois, appelée à de hautes destinées.
Mais je vois que je fais le pédagogue. Nous aurons le temps d'en causer plus tard. Je n'ai plus assez de place pour te dire combien Angéhque a été heureuse de ta lettre, et avec quel bonheur tes cousines re verront leur cousin Emile.
Tout à toi,
A M. Charles Burnouf, à Valognes.
Ce 18 août 1848.
Mon cher oncle.
Je viens d'écrire à Emile, en réponse à une excellente lettre qu'il m'avait adressée le 17 juillet dernier, et qui m'a été remise ces jours-ci, après quelques
retards de la personne qui l'avait reçue pour moi. Je ne saurais vous dire de quelle joie nous a comblés cette lettre. Ma femme et mes petites filles, dont une est déjà grandelette, en sont dans le ravissement. Elles se font une fête de revoir leur cousin Emile, comme elles le connaissaient autrefois, avec cette différence, toute à son avantage, qu'Emile est devenu un homme rempli de connaissances solides et mûri par la vue du plus beau pays de l'Europe.
J'étais convaincu que, tôt ou tard, Emile reconnaîtrait qu'un homme de dix-neuf ou vingt ans peut se tromper dans l'appréciation des rapports de famille qui sont quelquefois très délicats. Je l'étais également que vous seriez bien heureux, ainsi que ma tante, de voir tous les membres de notre famille réunis de nouveau, et, j'en suis sûr, pour jamais, dans le sentiment d'une amitié commune. J'ai touché à Emile quelques mots de ses études; c'est un sujet intéressant pour lui, qui est si bien préparé. Quant à présent, je crois qu'il fait bien de passer encore quelque temps à Athènes. Il a d'ailleurs un ami très dévoué dans M. Guigniaut, qui, comme je crois vous l'avoir dit, porte un respect profond à la mémoire de mon père, votre frère bienaimé.
Veuillez, mon cher oncle, embrasser pour nous tous ma tante de la manière la plus affectueuse et recevoir pour vous l'expression de mon profond respect.
Votre dévoué neveu,
GXXVIl.
A M. Charles Burnouf, à Valognes.
Paris, le 6 octobre 1848.
Mon cher oncle,
Il en sera sans doute arrivé de ma lettre ce qui a lieu pour toutes celles qu'on remet dans des mains soi-disant sûres. Pour éviter un port à Emile, j'avais cru bien faire de me servir de la voie de M. Guigniaut, qui, sachant toutes nos affaires et y prenant le plus grand intérêt, m'avait offert de faire passer ma lettre pour Emile. Je ne puis croire qu'elle soit égarée, mais il est certain maintenant qu'elle est retardée, puisqu'elle était déjà dans les mains de M. Guigniaut avant que je vous donnasse avis que j'écrivais à Emile.
Vers le même temps, M. Guigniaut m'affirmait que les affaires financières de l'École étaient définitivement arrangées. Est-ce qu'il n'en serait encore rien? Je dois le craindre d'après votre lettre ; mais la présence de M. Daveluy^ à Paris me rassure cependant.
Vous avez raison de vous féliciter de ce que M. Daveluy a laissé l'intérim de l'École à Emile. C'est une marque de confiance très honorable, à laquelle il doit naturellement être fort sensible; j'en suis pour ma part très frappé.
Le plus tôt qu'Emile viendra, sauf ses intérêts d'avancement, bien entendu, le plus tôt il sera le bien venu. Il ne se trompe pas sur l'accueil qu'il attend de