‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 52 sur 86 · A M. EMILE BURNOUF, PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

A M. EMILE BURNOUF, PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE

à Grenoble.

Paris, 21 novembre 1850.

Mon cher Emile,

Ta lettre du 1 2 novembre nous a fait beaucoup de plaisir, et, pour te prouver avec quelle satisfaction je l'ai reçue, je me hâte d'y répondre. Le retour de Châtillon à Paris n'est pas une opération aussi longue que le départ de Paris pour Grenoble, et je n'aurais pas l'excuse d'une installation complète dans un pays nouveau et encore inconnu. Ce n'est pas que je sois libre de mon temps et aussi tranquille ici qu'à Châtillon ; il y a des journées où je ne puis prendre une plume, et, pour comble d'ennui, je suis juré pour quinze jours, faisant tout le jour des études de mœurs sur les voleurs de tout âge et de tout sexe, sur les abus de confiance et les faux en écriture privée.

Tu as bien raison de te féliciter du calme au milieu duquel tu comptes passer quelques années. Ce calme est nécessaire pour pousser un peu rapidement quelque grande et longue étude. Quand j'étais plus jeune, je m'étais fait, au milieu de Paris, une sorte de solitude factice à laquelle je dois les plus heureuses années de ma vie; mais, depuis que je suis entré dans les corps littéraires, je ne m'appartiens plus, et je vois avec douleur le moment où je n'aurai plus le temps de rien apprendre. Jouis donc et profite de ton repos, surtout pour faire du sanscrit.

Tu es fort heureux d'avoir rencontré deux hommes aussi éclairés que ceux auxquels tu t'es associé pour

l'étude de l'Inde. Je savais déjà (car que ne sait-on pas à Paris, même chez les anachorètes comme moi?) que tu avais demandé des livres à Duprat. Tu ne peux, quant à présent, rien faire de mieux que de lire le Ramâyana. Tu y apprendras la langue classique, sans laquelle on ne peut entreprendre, ni l'étude de la poésie plus travaillée, ni celle du style archaïque des Védas. Plus tard tu sentiras le besoin d'un instrument qui te mène plus loin ; mais tu reviendras toujours au style épique, qu'on n'a encore étudié que comme moyen, parce que trop de choses restent à faire et qu'on ira toujours au plus pressé. Au reste, nous causerons de tout cela. Aujourd'hui, il faut apprendre la langue à fond et lire les œuvres des autres, ce qui n'est pas déjà une petite besogne, vu le nombre et la grandeur des ouvrages commencés.

Ta cousine, qui ne se trouvait pas mal au moment de ton départ, est retombée il y a quelques jours dans un état de faiblesse nerveuse qui nous afflige et nous trouble. Tes cousines vont parfaitement bien, sauf toujours les engelures. Elles te font bien leurs amitiés.

Au moment où je t'écris, nous recevons des nouvelles fort inquiétantes de Roulin, qui, revenu précipitamment à Marseille, a demandé son neveu Loysel, qui est immédiatement parti pour le retrouver. Nous n'en savons pas davantage, mais c'est trop pour l'affection que nous avons pour lui.

Adieu, mon cher Emile, travaille, tout en ménageant ta santé, et crois-moi

Ton bien affectionné,

A M. Morgan Gavanagh, à Londres*.

Paris, décembre 1850.

Monsieur,

Vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 19 novembre dernier, pour me rappeler que vous aviez adressé à l'Institut de France, au mois de juillet de cette année, un mémoire manuscrit de vous sur l'Origine du Langage et des Mythes, dans l'espérance, ce sont les termes de votre lettre, d'obtenir le prix Volney au moins, sinon quelque chose de plus. Vous exprimez le regret que la Commission de l'Institut ait préféré à votre mémoire l'Essai sur l'origine de la langue française qu'elle a couronné , et vous en concluez que votre double découverte n'a pas été comprise par le Comité de l'Institut chargé de décerner le prix Volney.

Je n'ai pas qualité pour vous répondre au nom de ce Comité; ses décisions, qui sont prises au scrutin et à la majorité des voix, sont annuellement rendues publiques en ce qu'elles ont de favorable ; mais elles ne sont jamais accompagnées des critiques auxquelles ont pu donner lieu les mémoires qui n'ont pas obtenu le prix. Vous comprendrez sans peine la convenance de cette manière d'agir. Un corps savant a rempli sa tâche quand il a décerné à ceux qu'il en croit dignes les récompenses qu'il est chargé de distribuer. S'il aime à donner des éloges, il doit s'interdire de frapper

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