GLI
A M. EMILE BuRNOUF, à Grenoble.
Paris, le 3 janvier 1851.
Mon cher Emile, Si j'attendais pour t'écrire à te donner des détails de ton affaire, vraisemblablement le mois se passerait, et tu croirais que je t'ai oublié, ce qui n'est pas. J'ai donc remis, au reçu de ta lettre, une note à M. Guigniaut, que j'ai vu et pressé vivement. On ne peut personnellement être mieux disposé pour toi qu'il l'est, tl trouve cependant des difficultés à la solution que nous désirons pour toi ; la première est le peu de temps que tu as passé jusqu'ici à Grenoble. Il prévoit aussi des obstacles de la part du « grand Philosophe. » Il a trouvé les bureaux assez froids, et surtout pris au dépourvu. Il n'a même pu me dire si l'on accéderait à la demande du titulaire. La chose est d'ailleurs tombée dans un très mauvais moment. Outre que, vers la fin du mois de décembre, les ministres ne s'occupent guère que de leur budget, la vague incertitude qui règne sur les grandes questions se répand sur les petites; tout le monde en ce moment se ferme les yeux par horreur de la lumière; les uns, parce qu'ils ont peur et dégoût de ce qu'ils verraient ; les autres, pour puiser plus sûrement dans la bourse de leurs voisins. Tu connais ces derniers et tu entends parler de leurs succès. Sans afficher d'autre opinion que le goût de l'étude et le respect du devoir, je puis dire que je ne suis pas dans leur camp. G'est te dire que je ne puis rien personnellement dans une question où je
rencontrerais des évêques, parmi lesquels j'ai le regret de ne trouver aucun Guru. Ajoute que le ministre, qui veut donner M. Gauchy comme successeur à Libri, vient de casser violemment la présentation du Collège de France, qui avait choisi M. Liou ville pour son candidat. On sait que j'ai voté pour ce dernier, et j'ai dit tout haut que je voterais encore pour lui dimanche prochain. En deux mots, je ne puis voir le ministre, et je doute fort que, même pouvant le voir, j'eusse aucun crédit auprès de lui.
Tes craintes sur la santé du docteur Roulin n'étaient que trop fondées; il est revenu précipitamment de Gonstantinople avec une fièvre pernicieuse, qui l'a mis dans un état fort grave pendant près de quinze jours. Il est mieux maintenant et te remercie de ton bon souvenir. Il a trouvé l'École d'Athènes assez éclopée.
Ta cousine n'est pas très forte encore. En somme, nous passons un triste hiver, pas froid, il est vrai, mais débilitant et maussade. Tes cousines se portent bien. Toute cette gent trotte-menu te fait bien des compliments et attend des histoires avec l'avidité de son âge.
Quant à moi, j'espère que tu pousses avec ardeur l'étude du sanscrit, et je n'ai pas manqué d'aller rappeler à Duprat les demandes que tu lui as faites. Il dit qu'il a besoin de faire venir ces livres de l'étranger et que le retard ne dépend pas de lui.
Adieu, mon cher ami, travaille, mais ne t' épuise pas, et donne-nous plus souvent de tes nouvelles.
GLII.
A M. Emile Burnouf, à Grenoble.
Paris, 18 janvier 1851.
Mon cher Emile,
Je t'écris ce billet pour te tenir au courant de ce qui se passe ici. M. Guigniaut m'apprend à l'instant que M. Legeai est mis à la retraite. Quoique sa pension ne soit pas encore liquidée, le principal n'en est pas moins arrêté, et tu peux considérer la chaire de littérature grecque comme actuellement vacante. Notre ami a cru qu'il importait d'insister sur la première demande, et il a trouvé M. Lesieur beaucoup plus ouvert et mieux disposé. Tu comprends que, dans la triple confusion dans laquelle nous vivons en ce moment, rien ne se fasse par les mains des ministres. A-t-on même des ministres ? Les chefs de division ont donc la haute main. M. Guigniaut croit que M. Lesieur peut beaucoup, et il pense qu'il veut un peu; voilà le résumé du discours qu'il m'a tenu hier. Il a été étonné de ne pas trouver au ministère, entre les mains de Lesieur, une demande formelle venant de toi. Il y a pourvu en lui remettant la lettre que je lui avais écrite, à lui Guigniaut, après ma première conversation avec lui. J'irai aujourd'hui voir M. Dubois.
Je ne sais si je fais bien d'aller de l'avant dans cette partie de ta compétition ; mais il m'a semblé que nous devions faire effort pour mettre la main sur quelque chose de certain. L'autre chose ne peut s'obtenir que de haute lutte. Le succès dépend du degré d'intluence du préfet et du recteur. Je n'en ai soufflé mot à per-
sonne, et je crois que l'administration proprement dite ignore absolument tout. Entre deux ordres de demandes, Tune venant d'une section du Conseil et des Bureaux, l'autre venant de plus haut et du dehors, il me semble bien difficile que le ministre s'abstienne de faire quelque chose pour toi. Voilà pourquoi je profite de l'ouverture que nous offrent les bonnes dispositions de M. Lesieur.
Nous venons tous d'être malades ici de la grippe, du rhume et du rhumatisme. Personne n'y a échappé. Glaire et Laure toussent encore beaucoup. Amélie a d'affreuses douleurs de dents. Quant à moi, je vais très médiocrement. Nous avons cependant un hiver très doux, et des journées de beau soleil, mais il paraît que l'humidité suffit pour rendre malade.
Adieu, mon cher ami, je souhaite que tes affaires aillent bien de l'autre côté, et j'espère que tu auras reçu de bonnes nouvelles de mon oncle et de ma tante.
Tout à toi,
GLIII.
A M. EMILE BuRNOUF, à Grenoble.
21 janvier 1851.
Quanta nous, ici, nous sommes toujours assez souffrants, ta cousine surtout. Les enfants vont mieux. Le Lotus avance bien doucement, à cause des travaux dont l'Imprimerie est accablée par l'Assemblée ; mais
tu connais ma manière : je ne me presse jamais, et je vais toujours, ce qui fait que, sans reproche, aucun orientaliste français n'a encore autant publié ; je ne dis que matériellement.
Ne me demande pas mon avis sur M. P., je ne le connais pas assez. Au point où tu en seras bientôt, tu verras bien par toi-même ce qu'il sait, et surtout comment il sait. Là comme ailleurs, le point capital est la manière de s'en servir. Tu fais bien de continuer le Ramâyana; il faut insister sur le style épique pendant longtemps, c'est le premier degré, ce sera longtemps le plus accessible et le plus continûment beau. Après le Ramâyana, le Mahâbhârata.
Je suis heureux de tout ce que tu m'apprends de mon oncle. Puisse un peu de repos, et surtout le bonheur d'apprendre que tu réussis, l'accompagner et le consoler sur la fin de sa vie !
Je t'embrasse de cœur.
A M. Emile Burnouf, à Grenoble.
Paris, 24 février 1851.
Mon cher Emile,
Quand j'ai reçu ta lettre, il y a quelques jours, je commençais à me faire des reproches de n'avoir pas encore répondu à ta précédente pour te remercier des bons sentiments que tu y exprimais pour nous. J'avais été empêché de t'écrire par une interruption nouvelle
de tout travail que m'a causée, au commencement du mois, une nouvelle atteinte de ma néphrite. Elle n'a duré que cinq heures, mais elle a été si violente et m'a pris si soudainement, dans la rue, en revenant de l'Imprimerie nationale, que la lutte a été terrible et m'a laissé très faible pendant la plus grande partie de ce mois. Les enfants et ma femme avaient passé un si triste hiver, souvent dans leur lit et toujours à la chambre, que je ne suis pas étonné d'avoir payé à mon tour mon tribut après les autres. Cette affection est malheureusement de celles que des soucis et des inquiétudes rappellent et augmentent. A cinquante ans, d'ailleurs, il faut s'attendre à voir se répéter et se rapprocher ces sortes de douleurs.
Je vois avec plaisir le commencement de tes nouvelles fonctions. Tu penses bien que je ne t'ai pas oublié pendant que je ne t'écrivais pas. J'ai vu l'abbé Daniel et Dubois, que je savais avoir été très bien pour toi. Je les ai trouvés parfaitement disposés pour l'avenir. Je n'ai pas vu le grand autocrate, qu'on dit mécontent. J'ai bon espoir pour la fin de l'année ; il me paraît impossible que, même dans la supposition peu vraisemblable que tu ne fusses pas nommé en titre, on songe à introduire un autre dans une place où tu as la possession de fait.
En fait de nouvelles sanscrites, je te dis comme saint Paul aux Corinthiens : « Laudo vos. » Vous faites bien de vouloir posséder un dictionnaire sanscrit; mais vouloir et avoir sont deux, le livre étant à peu près introuvable. On presse Wilson de donner une nouvelle édition telle quelle, car, pour penser à un dictionnaire plus complet et avec des exemples, ce serait
encore aujourd'hui une œuvre très longue et très difficile. Il faut satisfaire aux besoins qui se produisent sur des points nombreux du Continent, et le dictionnaire de Wilson est admirable pour cette destination. Vous feriez peut-être bien de vous procurer le dictionnaire sanscrit-anglais de Yates, qui est un extrait substantiel de Wilson ; c'est un gros volume grand in-8°, imprimé à Calcutta; mais ce volume est déjà rare à Paris et même à Londres. Je pense aussi que, quand tu auras lu les deux volumes du Ramàyana, tu ne ferais pas mal de prendre le Bhâgavad-gîta, avec traduction latine de Schlegel, pour te donner une idée de la forme épique delà pensée philosophique de l'Inde. C'est un petit volume qui peut se lire en trois semaines ou un mois. Je l'explique à mon cours le vendredi, au milieu de sentiments d'admiration dignes d'un pubHc plus nombreux et plus français, car je n'ai guère que des étrangers.
Mon oncle m'a écrit pour se plaindre de ce que son successeur n'a pas encore reçu son investiture. Ne connaissant personne à la chancellerie, j'ai chargé un Représentant de poursuivre cette affaire ; mais tout est si détraqué ici qu'on ne sait à qui parler, et que les ministres n'administrent même plus.
J'ai fait tes compliments à M. Poiret, qui me charge de te féliciter de ta nouvelle position.
Tout à toi,
A M. EMILE BuRNOUF, à Grenoble.
12 avril 1851.
Je compte beaucoup sur la campagne pour nous remettre tous ; nous avons grand besoin d'un peu de santé, car depuis un an et demi nous sommes durement éprouvés. Tu comprends que mes pauvres travaux n'avancent pas aussi vite que je le voudrais. Mais, dans ce grand désastre de toute culture intellectuelle, qui s'occupe de travaux qui, pour se produire et laisser quelque trace dans les esprits, auraient besoin de paix et de calme ? Je ne me porte pas bien d'ailleurs, et la grippe que j'ai eue n'est qu'une phase d'un malaise plus profond, qui, sans me préoccuper autrement, ne me laisse cependant ni toutes mes facultés, ni tout mon temps.
Adieu, mon cher ami, si j'apprends quelque chose de nouveau, je te tiendrai au courant, comme je l'ai fait pour ta précédente affaire.
Tout à toi,