‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 55 sur 86 · CL VI · texte numérisé non relu

CL VI

A M. EMILE BuRNOUF, à Grenoble.

1er août 1851.

Mon cher ami,

Je ne veux pas tarder de répondre à ta lettre du 27 juillet, pour qu'il ne lui arrive pas le même sort

qu'à la précédente que j'avais égarée ; n'ayant rien à te dire de neuf, toutes choses étant ici en ordre, autant que le permet la saison changeante et peu agréable, j'avais négligé de te répondre. Aujourd'hui j'ai un peu plus de liberté ; mon cours est fini , non sans m'avoir beaucoup fatigué ; nous sortons en partie de nos commissions, discussions et jugements académiques, qui dilapident nos journées; de tout ce fatras, parfaitement inutile pour moi et très peu utile pour les autres, je n'ai plus sur les bras que le prix Volney. Je puis donc te dire que Ghâtillon a dissipé les petits rhumes, les maux de gorge, et que ta cousine se trouve passablement; ses faiblesses ne reparaissent plus qu'à de longs intervalles. Mais tu me juges trop en ami, en pensant que le Lotus est près d'être terminé, je n'ai pas été aussi vite que tu crois. C'est même parce que je travaille régulièrement que je ne produis pas rapidement ; je suis comme le maçon qui porte des pierres. En deux mots, l'impression en est à la 75^ feuille in-4% c'est-à-dire à la page 600 ; j'ai 62 feuilles de tirées et 13 en main. Malheureusement ces 1 3 feuilles sont suspendues par la maladie du correcteur, et elles emploient une masse si considérable de caractères qu'on est obligé d'en fondre pour moi. Tout cela est un peu long. Tu peux juger par là que l'ouvrage sera de dure digestion. J'espère ne pas dépasser 700 pages, cependant il ne faut jurer de rien.

Tu me fais bien plaisir en m'apprenant que ton père se porte bien. Il faut croire qu'enfin on lui a envoyé son successeur et qu'il peut se reposer et s'amuser de son jardin. N'oublie pas de nous rappeler à son bon souvenir quand tu lui écriras.

Je trouve que tu as parfaitement pris ta position là-bas, et que tu fais bien de tendre uniquement dans ce moment vers la Faculté ; tu as là un bon entourage, à ce que je vois, et, par-dessus tout, du temps. Tu sauras le sanscrit quand tu voudras ; tu vois bien déjà que ce n'est pas la mer à boire. Il importe seulement d'être parfaitement maître de l'instrument, et tu fais tout ce qu'il faut pour y parvenir. Tu reconnaîtras la nécessité de faire passer la grammaire, les mots et les idées dans ta propre substance, quand tu aborderas les textes inédits et manuscrits ; car alors la scène change un peu au début. En attendant, lis les bonnes impressions soignées et traduites. Les vilains manuscrits incorrects ne t'effraieront pas.

Sois tranquille sur le fait de M. P., je le connais un peu plus que je n'ai dû te le dire. Je me tiendrai au courant sur la question de la vacance. Je compte en parler à M. Guigniaut, qui a été malade et juré. Tu n'oublieras pas de m'avertir lorsqu'il sera nécessaire d'agir auprès de Lesieur. Malheureusement, mes actions sont en baisse auprès du Conseil. Il serait trop long de te dire pourquoi. Tu n'as qu'à regarder à l'horizon et tu verras d'où vient l'orage.

Tout à toi,

A M. J. MOHL, à Vichy.

Ghâtillon, 8 août 1851.

Mon cher ami.

Je ne vous écris pas sur du papier colombe, vu que

je n'ai à ma disposition que des poules auxquelles on a coupé les ailes pour qu'elles n'aillent pas pondre en pays étranger.

Je n'ai absolument rien de neuf à vous apprendre, si ce n'est que nous jouissons de la même saison que vous : pluie, vent, brouillard, nuages et très peu de soleil. On ne sait comment rentrer le blé, il germe sur terre. Le raisin est attaqué du choléra, les pommes de terre sont malades, et l'argent nécessaire pour en acheter de bonnes devient de plus en plus rare. Voilà pour la partie agricole et économique.

Quant au point de vue académique, vous savez sans doute qu'on a donné le prix à Delisle^, sur un exposé de Guérard, et contre un bien beau discours de J.-V. Le Clerc. Que n'avez-vous pas perdu à ne pas entendre cette pièce cicéronienne, que M. Biot appelait, en levant les yeux au ciel avec l'admiration dont il est capable, « l'éloquence de maître Petit-Jean ! » En résumé, le candidat de Naudet a eu huit voix, celui de Guérard vingt, et celui d'Ampère trois, car Ampère avait bravement ressuscité Ozanam, ce qui avait jeté un grand désarroi dans le bataillon anti-Naudet. Le second prix a été continué à Jal, mais non sans lutte, car Ozanam, qui n'aspire qu'à l'honneur, demandait le second prix dans le cas où il n'aurait pas le premier.

Sauf ces discussions émouvantes, l'Académie fait ses petites affaires bien doucement, et a dix-huit ou vingt membres à la fois : le jeton acquiert une qualité qu'on ne lui connaît pas dans l'hiver.

1. L'Académie des inscriptions et belles-lettres avait décerné le premier prix Gobert au livre de Léopold Delisle : Études sw la condition de la classe agricole en Normandie.

A la Société asiatique, les Grimauds vous ont payé de votre Rapport en faisant une révolution sournoise dans la commission du Journal. Ils ont remplacé Garcin et Landresse par Bazin et Dulaurier ! ! ! Je crois qu'il ne nous sera pas difficile de prendre notre revanche l'année prochaine ; mais pour cela il me paraît indispensable de replacer la séance générale en avril ou en mai, car alors tout le monde est à Paris, et je crois que le nombre serait alors de l'avis du bon sens.

Si vous pensez à la honteuse faiblesse de l'Académie dans l'affaire des monuments^, croyez bien que je ne l'oublie pas ; notre ami Ampère me la rappellerait au besoin ; depuis cette séance, je suis en butte à ses quolibets, qui ne sont pas toujours de la première finesse. Sa plus grosse injure est : « Bonjour, homme vertueux, je vous rapporterai le nez du Çiva d'Ellora à mon prochain voyage, et vous serez converti ! » Enfin il est intarissable et presque intolérable, car enfin il a bien ses cinquante ans comme vous et moi, et vraiment n'est-ce pas l'âge d'être un peu sérieux ?

Notre pauvre ami Rouhn l'est trop, et bien malgré lui. Son neveu, le mathématicien, vient de perdre presque subitement une de ses petites filles; il en a deux ou trois autres de malades ; sa femme est au lit, et lui examine depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir. Le pauvre diable ne sait où donner de la tête. Roulin, bon comme vous le connaissez, s'est chargé de deux de ses enfants, qu'il couche chez lui.

1. L'Académie n'avait pu s'entendre sur les mesures à prendre ou à proposer pour assurer la conservation des monuments de l'antiquité.

Vous le voyez donc père sans enfants et garde-malade. Sauf ces soucis, il irait très bien.

Nous n'allons pas mal de notre côté, sauf quelques maux de dents. La détestable saison, que Ton entend maudire partout, nous laisse encore des estomacs pour digérer les mauvais légumes qu'elle nous donne. Nous pensons que vous ne serez plus longtemps à Vichy, et que nous aurons bientôt le plaisir de vous voir. En attendant, présentez nos respects affectueux à Madame Mohl et recevez nos poignées de main amicales.

GLVIII.

A M. EMILE BuRNOUF, à Grenoble.

10 décembre 1851.

Mon cher ami,

J'espère que tu n'auras pas attribué à l'indifférence le retard que j'ai mis à répondre à ton avant-dernière lettre. Jusqu'aux événements du 2 décembre, j'avais fait quelques démarches pour connaître quelle était la situation, pour le cas où la Faculté et le Conseil académique te présenteraient au premier rang. J'avais trouvé partout de bonnes dispositions en ta faveur; cependant, on ne me laissait pas ignorer que, si M. Roux était sur la liste, ses rapports avec M. Fortoul lui donnaient de grandes chances. Les événements sont survenus, et depuis lors je n'ai rien pu connaître. Je crains que l'arrivée du nouveau ministre n'augmente encore les chances de M. Roux. Il se pourrait toutefois qu'on lui donnât mieux que la Faculté de Grenoble. Je ne suis en aucune façon en mesure d'agir

avec la nouvelle administration, et je suis, moins que jamais, disposé à me lancer au milieu des débats de la politique personnelle. Tout ce que tu me dis dans ta lettre me paraît bien naturel, et de ta part, et de la part de ceux qui ont voulu te tirer de ton repos studieux pour faire des manifestations dont ils auraient probablement retiré plus de profit que toi ; mais tu ne devras pas être surpris si tu n'es pas noté parmi les zélés. C'a toujours été notre lot de paraître placés dans l'opposition, quand nous restons dans la modération. Tu as pour ressource l'étude, et, s'il le faut, ta maison de Grèce, avantage que tu as sur nous autres à Paris. Je ne m'étonne pas que tu tournes, avec espérance, les yeux de ce côté ; si j'étais plus jeune, cette perspective me charmerait comme toi.

Adieu, mon cher ami, voilà une lettre bien vide; mais que pourrais-je te dire, si ce n'est que j'ai repris mon cours, malgré une grande fatigue de poitrine et avec aussi peu d'auditeurs que de coutume ! Dieu sait cependant si je m'épargne pour faire des leçons consciencieuses, et je puis dire, sans trop de vanité, assez neuves, même pour l'Allemagne. Le temps présent est ailleurs.

Mille respects à mon oncle et à ma tante quand tu leur écriras.

Tout à toi,

P. S. — N'oublie pas de me rappeler au souvenir de M. Boyer; dis-lui combien j'ai été reconnaissant de l'appui qu'il t'a prêté. C'est de sa part un bon souvenir d'ancienne confraternité pour moi et d'estime méritée pour toi.

GLIX.

A M. Charles Burnouf, à Valognes.

^ Paris, 11 décembre 1851.

Mon cher oncle,

Nous sommes très vivement touchés du bon intérêt que vous voulez bien nous exprimer par votre lettre du 10 courant, que je reçois en ce moment même. Nous n'avons absolument eu aucun dommage par suite des événements du 4 et du 5 de ce mois. Nous habitons un quartier ouvert et tranquille, où la population est homogène et sensiblement différente de celle des faubourgs et du centre de Paris. Je crains même qu'on ne vous ait exagéré un peu ce qui s'est passé ; il est vrai que je ne suis pas un bien bon juge, car je ne suis sorti ces jours-là que pour faire mon cours, le mercredi et le vendredi; et c'est seulement le 6, le samedi, que je suis allé voir mon beau-frère au delà des boulevards. Il n'y avait plus de troupes de ce côté, mais plusieurs maisons du boulevard Bonne- Nouvelle portaient de nombreuses traces de décharges de mousqueterie. Nous sommes actuellement très tranquilles ici, du moins à la surface; mais nous avons pour les départements des inquiétudes semblables à celles qu'ils avaient et qu'ils ont encore pour Paris. C'est, comme vous le dites bien, une triste situation pour un pays que d'y voir de si fréquents changements de gouvernement. Il est difficile que rien de solide parvienne à s'établir au milieu de perturbations que produit et que décide la force seule.

Il est bien à craindre que tout cela profite bien peu

à notre cher Emile. Je lui ai écrit hier même, et je ne lui ai pas laissé ignorer que tout ce que j'avais pu savoir ici lui était assez peu favorable. Dieu veuille que je me sois trompé !

Adieu, mon cher oncle, je vous remercie de nouveau, ainsi que ma tante, de votre souvenir affectueux, et je vous prie de recevoir l'expression de notre respectueux attachement.

Votre dévoué neveu,

A M. EMILE BuRNOUF, à Grenoble.

Paris, 12 février 1852.

Mon cher ami,

Je ne t'apprendrais rien de neuf en te parlant de ton échec, que tu connais déjà, et je ne pourrais pas t'écrire quelques détails qui l'expliquent. Une des raisons qu'on a données est l'hésitation que tu as marquée dans une certaine circonstance. J'ai lieu de croire que cette hésitation aurait même pu entraîner d'autres conséquences plus fâcheuses. Dieu soit loué que le mal se soit arrêté là! Mais j'ai besoin que tu sois convaincu que je n'ai pas négligé tes intérêts. J'ai fait tout ce que j'ai pu, et tout ce qui était conciliable avec les convenances, dont la première est à mes yeux l'honneur. Mais les temps étaient tels que je n'ai reçu rien que de vague à mes communications orales, et aucune réponse à mes lettres. Si l'on est aussi peu

épistolaire à Paris, je te demande ce qu'on doit être de Paris à la province. Voilà le secret de mon silence : on ne m'écrivait pas, je ne pouvais t'écrire. Je comprenais suffisamment ce silence ; ta pénétration naturelle a dû le comprendre également. Il y a dans ce temps des choses dont on fait bien de ne pas parler, et dont il serait absurde et fatal d'écrire. J'espère que tu sauras te consoler dans le commerce de la poésie, de la musique et de son humble sœur la grammaire. C'est la dernière, la seule de ces trois belles filles à laquelle j'aie voué mon culte. Elle n'est pas la plus amusante, mais je lui dois le peu que je sais, et elle m'a toujours aidé à passer les mauvais jours. Il y a cependant, en ce qui te regarde, quelque chose qui a dû te faire du bien, c'est cette double présentation en première ligne; cela constitue à ton égard un droit réellement incontestable, et, de la part de l'administration, qui ne l'a pas reconnu, un passe-droit. Tu as ici le beau rôle.

N'oublie pas de dire à M. Boyer combien j'ai été et combien je suis encore touché du bon appui qu'il t'a donné. Que mon père serait heureux s'il pouvait savoir ce qu'il a fait pour toi ! Son zèle pour toi, son courage, car il y en avait de sa part à parler pour un homme qui pouvait ne pas réussir, ne sortiront jamais de ma mémoire ; je te prie de le lui dire, comme tu peux le faire, et de lui serrer bien cordialement la main de ma part.

Tout à toi quand même,

GLXI.

A M. B.-H. HODGSON, à Dardjiling, Bengale^

Paris, 16 février 1852.

Monsieur et illustre ami,

Je ne saurais vous dire la vive satisfaction que m*a causée votre dernière lettre datée de Dardjiling. Il y a si longtemps que je n'avais reçu de vos nouvelles ! Ce n'était pas cependant faute de vous avoir écrit souvent, et il y a longtemps déjà, pour vous remercier de l'admirable cadeau que vous m'avez fait d'une caisse de livres sanscrits buddhiques. Si vous avez parcouru les premières pages de mon travail critique sur le premier envoi fait par votre inépuisable libéralité à la Société asiatique, vous n'avez encore qu'une idée imparfaite du ravissement avec lequel j'ai reçu les livres que vous me destinez vous-même. J'ai tâché de vous prouver que je n'étais pas ingrat. J'ai revu sur un exemplaire nouveau du Saddharma Pundarika, contenu dans cette seconde caisse, la traduction française que j'avais faite sur l'exemplaire, alors unique, de la Société asiatique. J'y ai ajouté des notes sur la langue, et plusieurs appendices sur diverses catégories philosophiques et morales, parmi celles qui sont le plus souvent citées dans le Saddharma. Le volume, qui est in-4°, et d'une impression serrée, est actuellement parvenu à sa 808® page (rather bulky!), mais malheureusement pas aussi plein que gros. J'y joindrai une ample table pour qu'on puisse s'y recon-

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