AUGUSTE-GUILLAUME DE SGHLEGELV
GLXIV.
A M. LE PROFESSEUR A. -G. DE SCHLEGEL, à Boim.
Paris, le 13 mars 1827.
Monsieur,
Je suis bien coupable de n'avoir pas répondu plus tôt à l'honneur que vous avez bien voulu me faire en m'envoyant les deux derniers cahiers de votre savante Indische Bibliothek. Je voulais avoir lu ces deux numéros avant de vous prier d'agréer mes remerciements respectueux. L'intérêt des matières qui y sont contenues m'a fait un devoir de donner à cette lecture toute
1. L'impression de ce volume était presque achevée quand nous avons connu les lettres d'Eugène Burnouf à Guillaume de Schlegel; c'est ce qui nous a empêchés de les insérer à leur date, et nous a forcés d'en faire l'objet d'un supplément.
Les originaux sont conservés, avec les papiers de Schlegel, dans la Bibliothèque royale de Dresde. Nous en devons la copie à l'obligeance du bibliothécaire en chef, M. Schnorr von Garolsfeld.
mon attention. Telle a été la cause de mon long retard. 11 y a d'ailleurs, Monsieur, dans tout ce que vous écrivez, autre chose que ce fonds ; à l'intérêt naturel de la matière s'ajoute encore, chez vous, celui de la forme; et, si j'éprouve un regret, c'est que mes connaissances, trop bornées dans la langue allemande, ne me permettent pas de pouvoir apprécier, comme il le mérite, le charme d'un style dont ma qualité d'étranger ne me laisse qu'une apperception toujours trop peu précise. Mais, d'un autre côté, je n'en suis que plus reconnaissant de ce que vous avez bien voulu penser à moi en m'adressant ce précieux envoi, et ma gratitude s'augmente encore d'une distinction aussi flatteuse. Veuillez, Monsieur, en agréer le témoignage, et croire à l'expression sincère du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur,
Eugène Burnouf.
A M. LE PROF. A. -G. DE SCHLEGEL, à Bonn.
Paris, 22 juin 1829.
Monsieur,
J'ai tardé quelque temps à vous écrire pour vous remercier du superbe cadeau que vous avez bien voulu me faire en m'envoyant le premier volume de votre Ramâyan. Je voulais me donner le plaisir de lire plusieurs chapitres de ce bel ouvrage, et de prendre
connaissance, dans votre ingénieuse préface, du plan que vous avez suivi. Il y a dans ce volume, à part un grand nombre de mérites d'un ordre plus relevé, diverses innovations dont les amateurs de la littérature indienne vous seront certainement reconnaissants ; ce sont, entre autres, les titres des chapitres en latin, la division bien nette de ces chapitres, une table, etc. Mais, ce que, pour ma part, je ne puis trop admirer, c'est la facilité avec laquelle se lit le poème dans votre édition. J'ai un souvenir assez distinct des embarras qu'on rencontre dans les manuscrits, et même dans l'édition de Sérampour. Loin de là, votre texte est suivi, et le tissu du discours n'est, nulle part, interrompu par ces répétitions, ces vers de commentateurs, dont quelques-uns peuvent être dans le génie du style antique, mais dont beaucoup, dans un poème suivi comme le Ramâyan, doivent, ainsi que vous le jugez, avoir été ajoutés après coup.
Je ne puis non plus vous exprimer trop vivement le plaisir que j'ai pris à la lecture de votre préface. Elle contient, sur les manuscrits du Ramâyan, et sur l'antiquité des manuscrits indiens en général, des détails du plus haut intérêt, et qui ne peuvent manquer d'exciter l'attention de toutes les personnes vouées à l'étude des lettres indiennes.
Je voudrais. Monsieur, avoir, plus que je ne l'ai, le droit d'exprimer devant vous mon opinion sur les matières d'érudition indienne. L'expression de mon admiration aurait alors plus d'importance à vos yeux. J'ose espérer toutefois que vous y verrez au moins l'assurance d'un respect sincère, dont je vous prie, en ce moment, de vouloir bien agréer l'hommage. Croyez
en même temps, Monsieur, aux sentiments de reconnaissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être Votre très humble et très obéissant serviteur,
Eugène Burnouf.
A M. LE PROF. A.-G. DE SCHLEGEL, à Bonn.
Paris, 3 janvier 1830.
Monsieur,
J'ai tardé à répondre à la lettre si bienveillante dont vous avez bien voulu m'honorer, parce que je voulais me donner le plaisir de lire votre belle édition de l'Hitopadeça, et de la comparer à celles qu'on a eues jusqu'ici. La lecture en est aussi agréable qu'elle l'était peu dans les précédentes éditions, et notamment dans celle de Londres, la seule que je possède. Un nombre très considérable de difficultés a disparu, et ce n'est pas sans surprise qu'on se trouve entendre plusieurs passages qui, dans l'édition de Londres, semblaient tout à fait condamnés. Cette publication doit se placer dignement à côté de votre édition si excellente et si belle du Ramâyana et du Bhâgavad-gîta. Il me semble, pour mon compte, qu'on ne peut trop admirer la direction que vous donnez à l'étude de la littérature sanscrite, en la mettant dans la voie des publications d'ouvrages entiers. C'est seulement ainsi, qu'outre la connaissance des mots, on pourra obtenir celle des choses, et que le mystère encore si obscur de l'Inde pourra nous être révélé. Il est singulier que M. Bopp
ne puisse comprendre qu'il y a tout autant de philologie à faire sur un ouvrage complet que sur huit à dix petites portions décousues. J'ai pris la liberté de lui énoncer sur ce point mon opinion, qui n'a de valeur que parce qu'elle est celle de plusieurs personnes habiles de ce pays; et, d'ailleurs, M. Bopp est très disposé à entendre les opinions différentes de la sienne. Il est certain que, s'il eût voulu mettre bout à bout ses épisodes du Mahâbhârat, en commençant, comme dit Hamilton, par le commencement, nous aurions un joli volume du Mahâbhârat, que nous ne connaissons pas encore et que nous ne connaîtrons que quand un ou plusieurs indianistes auront le courage de l'attaquer, comme vous faites seul pour le Ramâyan.
Je ne puis mieux faire. Monsieur, que d'être tout à fait de votre avis sur la séparation absolue des mots sanscrits; et votre lettre m'a trouvé faisant amende honorable d'avoir pu, du moins en théorie, adopter ce système absolu. J'en ai été tout à fait détourné par la lecture des derniers épisodes, d'ailleurs curieux, de M. Bopp. Tout au plus pourrait-on l'employer dans quelques discussions grammaticales; mais, quant à moi, je suis de nouveau ramené à vos idées, et je n'aurai commis la faute qu'une fois, dans quelques misérables lignes d'un sanscrit plus misérable encore, inséré dans la discussion d'un passage zend. M. Lassen me faisait, dans sa dernière lettre, une observation fort juste à ce sujet, en me disant que le seul parti qu'on pourrait prendre serait de faire [en certains cas] abstraction du sandhi dans l'écriture ; ce procédé est bon pour la prose ; mais toute autre chose que le système indien est presque intolérable.
Veuillez agréer de nouveau, Monsieur, avec l'assurance de mon profond respect, l'expression de mes vifs remerciements pour le beau cadeau que vous avez bien voulu ajouter à ceux que je tiens déjà de votre libéralité.
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Eugène Burnouf.
GLXVII.
A M. A.-G. DE SCHLEGEL, à Bonn.
Paris, 7 février 1830.
Monsieur,
J'ai un peu tardé à répondre à votre lettre si bienveillante de janvier, parce que j'attendais toujours que j'eusse trouvé le mémoire de M. de Sacy sur les Mille et une nuits. J'ai la certitude qu'il l'a fait tirer à part; mais, quelques recherches que j'aie faites jusqu'ici, je n'ai pu en trouver un exemplaire. M. de Sacy n'a fait imprimer cet opuscule que pour ses amis; si j'avais l'honneur d'être de ce nombre^ ou j'aurais reçu le mémoire, ou je pourrais le lui demander. Mais, sans avoir jamais recherché le moins du monde à avoir avec M. de Sacy des rapports quels qu'ils fussent, j'en ai été trop maltraité pour songer à lui adresser la plus petite demande. Toutefois ne renoncez pas à l'acquisition de ce mémoire. Je viens à l'instant d'apprendre qu'il a paru dans un recueil du dimanche nommé Revue de Paris ;]G m'en procurerai le numéro oi^i se trouve cette dissertation certainement anti-indienne. Je regrette
bien de ne pas connaître celle dont vous êtes l'auteur. Le volume qui la contient a été enlevé à la Société [asiatique], à laquelle vous avez bien voulu l'adresser, par une personne que je ne connais pas et qui ne l'a pas encore rendu.
Je vous remercie beaucoup, Monsieur, des observations que vous avez eu la bonté de m'adresser sur le court spécimen de mon Commentaire que j'ai pris la liberté de vous soumettre. Je m'y conformerai dans l'impression définitive de ce travail lourd et minutieux. Il faut toute votre indulgence pour tout ce qui se rattache à des objets scientifiques pour avoir passé pardessus la forme pénible dont il m'est impossible de dégager cet ouvrage. Je suivrai surtout votre conseil relativement au gothique. J'ai appris que c'était à Grimm, et seulement à cet auteur, qu'il fallait s'adresser pour avoir des connaissances exactes en ces matières. Mais j'ai eu jusqu'ici ce livre admirable trop peu de temps entre les mains. J'en attends incessamment un exemplaire que j'ai demandé il y a plusieurs mois.
Je désirerais bien pouvoir vous expliquer, d'une manière satisfaisante, les retards qui ont reculé l'impression de votre Mémoire sur les monnaies bactriennes. Je crois pouvoir affirmer qu'il n'y a aucune mauvaise volonté de la part des membres composant la commission du Journal asiatique. Je n'en fais pas partie; mais, à part M. Ghézy, qui n'y vient jamais, MM. A. Rémusat, Saint-Martin, Klaproth, Hase ne peuvent, je crois, être accusés de la moindre indifférence à l'égard de vos savantes productions. La vraie et unique cause, ce sont les retards qu'éprouve l'im-
pression du Journal à l'imprimerie, soit de M. Dondey, soit du gouvernement. Peut-être les matières ne sontelles pas distribuées suivant leur genre d'intérêt, et je crois qu'on pourrait, dans certains cas, se départir des règles strictes qu'on s'est faites pour le tour de rôle. Toutefois, ces considérations, qu'une lettre de vous à M. Saint-Martin pourrait mieux que moi faire valoir, me paraissent de nature à vous réconcilier un peu avec son si pauvre journal, où la partie sanscrite est si nulle. En ce point, je ne me charge pas de le défendre, parce que j'ai l'intime conviction de sa faiblesse extrême. Mais vous en savez aussi bien que moi la cause : c'est que le sanscrit, qui joue maintenant un certain rôle en Allemagne, n'est nullement représenté en France. Je dis nullement, car le seul homme qui le sache passablement n'a ni la capacité, ni le courage nécessaire pour faire valoir ses connaissances. Quant à quelques jeunes gens, qui ont plutôt des intentions de savoir que du savoir proprement dit, d'abord ils sont en fort petit nombre, il n'y en a en tout que trois ou quatre seulement à Paris, et, de plus, ces études sont si infructueuses en France, elles sont si complètement inutiles pour se faire une carrière qu'on ne s'y Hvre que quand on a pourvu par d'autres moyens à son existence. Nous tous, tant que nous sommes, qui étudions le sanscrit, nous avons un état fort différent qui nous fait vivre, et c'est pendant les moments que nous dérobons à cet état que nous nous occupons de cette belle étude de l'Inde, qui, cultivée seule, nous mènerait directement à l'hôpital. Quelle différence de ces études tronquées, interrompues, solitaires (car le sanscrit n'est pas enseigné en France), avec ces travaux
consciencieux, suivis, perpétuels, qu'entreprennent des jeunes gens sous la direction d'un maître tel que vous ! Mais je cesse ce bavardage élégiaque ; vous connaissez de reste les défauts de notre existence sociale.
Je n'avais pas jusqu'ici, Monsieur, fait d'article sur votre beau Ramâyan, parce que je n'ai pas à nia disposition l'édition indienne. Mais, puisque vous me permettez de parler d'un si grand travail, quoique je sois si peu digne de le faire, je pourrais toujours faire connaître la marche de votre travail d'après l'excellente préface qui le précède. Ce sera toujours une annonce, qui n'aura de mérite que ce pour quoi vous y aurez contribué.
Veuillez cependant. Monsieur, agréer l'assurance du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Eugène Burnouf.
P. S. — Seriez- vous assez bon pour vouloir bien me rappeler au souvenir amical de M. Lassen ?
CLXVm.
A M. DE ScHLEGEL, ruc de Lille, 78, à Paris.
Paris, 13 novembre 1831.
Monsieur,
Je regrette bien vivement de ne pouvoir aller aujourd'hui vous présenter mes respects et profiter de vos conseils si fructueux. Je suis obligé de sortir pour une
affaire personnelle. Je prends la liberté de me faire remplacer par une portion de mon Commentaire sur le Zend-Avesta. Puis-je espérer que le manuscrit sera accueilli par vous avec la bienveillance que vous avez si souvent témoignée à l'auteur? Il y a encore beaucoup d'imperfections dans ce travail; quelques-unes disparaîtront à une seconde lecture de mon travail, dont vous voyez ici le premier jet ; les autres ont besoin de votre extrême indulgence. Au reste, c'est uniquement par déférence pour vos désirs, qui sont des ordres pour moi, que je vous soumets un travail aussi fastidieux, encore si peu en ordre.
Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance nouvelle de mon profond respect.
Votre très humble et obéissant serviteur,
Eug. BURNOUF.
P. S. — Mon père vous présente ses devoirs empressés. Serai-je assez heureux pour obtenir de votre bonté la suite de votre intéressant ouvrage sur l'état de la littérature orientale?
GLXIX.
A M. DE SCHLEGEL, rue de Lille, 78, à Paris.
Paris, 31 décembre 1831.
Monsieur, Je suis véritablement confus de vous occuper aussi longtemps de mon informe Commentaire sur le Zend- Avesta. J'abuse réellement de la bienveillance la plus
amicale. Ayez la bonté de m'indiquer un jour où je pourrai, sans vous causer aucun dérangement, aller vous débarrasser de cette besogne. J'ose espérer que vous serez assez indulgent pour m'excuser de n'avoir pas été plus souvent vous rendre mes devoirs dans ces derniers temps. J'ai été dérangé, plus que je ne l'aurais cru, par des occupations peu asiatiques, mais j'espère, avec le commencement de la nouvelle année, pouvoir reprendre mes études encore trop peu avancées sur Zoroastre.
Veuillez agréer. Monsieur, la nouvelle assurance de mes sentiments respectueux.
Votre très dévoué serviteur,
Eug. BURNOUF.
GLXX.
A M. A. -G. DE SCHLEGEL, rue de Lille, 78, à Paris.
Paris, 9 janvier 1832.
Monsieur,
Je vous envoie le numéro que vous m'avez demandé ; cet exemplaire m'appartient, mais je ne désespère pas encore de pouvoir vous le procurer.
Le Conseil [de la Société asiatique] désirerait obtenir de votre complaisance inépuisable les renseignements suivants sur le caractère devanâgari que vous avez fait graver, et dont vous faites journellement un si excellent usage.
1° A combien se monte le nombre des matrices, et quel serait le prix de chacune de ces matrices, ou de
la totalité, dans l'hypothèse où les unes coûteraient moins que les autres?
21° Serait-il possible à la Société asiatique d'acquérir à prix d'argent, du gouvernenient prussien, une frappe de ces matrices?
Le Conseil de la Société, en désirant acheter une frappe de matrices plutôt qu'une fonte de caractères, a le dessein de perpétuer ainsi le souvenir de la libéralité avec laquelle le gouvernement -prussien lui fit présent d'une fonte du devanâgari que vous avez fait graver. Diverses causes ont hâté la destruction presque complète de ce caractère, qui ne peut plus imprimer à la fois qu'une demi- feuille au plus. Si la Société achetait une nouvelle fonte, elle se verrait exposée plus tard au même inconvénient. Par ce motif, elle s'est décidée à acheter une frappe de matrices, avec laquelle elle pourra fondre autant de caractères qu'elle voudra.
Déjà j'ai été chargé de prendre des renseignements auprès de M. Bopp sur le prix des matrices du petit caractère ; ces renseignements sont très satisfaisants, et le Conseil vient de décider qu'une demande serait adressée en son nom à l'Académie de Berlin, pour l'achat des 120 matrices de ce caractère. N'est-ce pas au même corps savant qu'il faut s'adresser pour celui dont vous êtes l'auteur, et, avec votre bienveillante entremise, ne pouvons-nous pas espérer que cette affaire sera aussi facilement conclue que celle du petit avec M. Bopp?
Je suis très occupé de mettre au net le commencement de ma traduction du Bhàgavata Pourana, dont je voudrais publier bientôt un fragment. Je serais très jaloux de faire paraître quelque chose qui effaçât la
mauvaise impression qu'a faite sur votre esprit mon travail sur la glose de Neriosengh. Je n'ignore pas combien, avec votre goût si délicat, vous avez dû être vivement frappé de la barbarie de cette glose. Mais vous l'avez en même temps appréciée sous le rapport de son utilité. C'est ce que ne feront pas les personnes qui, à Paris, s'appuyant sur votre jugement si respectable, flétriront par un jugement peu bienveillant, et avant qu'il ait paru, un travail qui m'a donné tant de peine, et que vous avez bien voulu accueillir avec une indulgence dont je suis vivement touché.
Veuillez agréer mes respectueux hommages, et me faire connaître les points divers sur lesquels le Conseil réclame votre complaisance.
Votre très humble serviteur,
A M. A.-G. DE ScHLEGEL, à Bonn.
Paris, 22 septembre 1834.
Si j'ai tardé aussi longtemps à vous écrire et à vous exprimer ma vive reconnaissance pour toutes les bontés que vous avez eues pour moi pendant mon séjour à Bonn^, c'est que je désirais pouvoir vous dire quelque
1. Eugène Burnouf avait séjourné à Bonn du jeudi 4 septembre au dimanche suivant. Voy. la lettre XLYIII, p. 168 et suiv.
chose de certain sur la commission dont vous m'avez chargé relativement au Journal asiatique. Je m'en suis occupé déjà, et j'ai l'espérance de vous envoyer un bon nombre des numéros qui vous manquent; mais nous aurons quelque peine à retrouver les plus anciens, par exemple le n° 3, parce que les premiers volumes de la série ont tous été brochés, et qu'on ne peut plus en détacher les numéros. Toutefois, vous pouvez être certain que je ne négligerai aucune démarche pour tacher de vous satisfaire à cet égard.
Aux marques nombreuses d'intérêt que vous m'avez données il y a quinze jours, vous joignez encore une lettre remplie des sentiments les plus bienveillants pour moi. Je ne saurais vous dire. Monsieur, combien j'en suis touché. Mais je redoute de tomber dans votre opinion, si vous continuez à faire attention à mes rapsodies zendiques, et vous êtes beaucoup trop indulgent d'appeler mes commentaires des chemins tortueux. Pour un homme comme vous, ce doit être (indépendamment des fautes réelles que vous y trouvez) une lecture nauséabonde. Mais quel est le second orientaliste européen qui soit à la fois érudit, poète et écrivain, et qui joigne à la patience de l'éditeur la chaleur de l'imagination et la finesse du goût? Ce n'est certainement pas M. Bopp. Quand on vous a pour juge, il faut donc s'attendre à se voir condamné pour plus d'une faute, et les prévenus que vous appelez à votre tribunal ne peuvent en être quittes à bon marché. Je n'en suis que plus flatté d'avoir mérité cet honneur redoutable; j'y trouve un immense profit pour mes études, et, permettez-moi de le dire, quelque satisfaction pour ma vanité, si tant est que mon fatras vaille la peine que
je m'y intéresse à ce point. Si vous le permettez, je ferai usage de vos observations; car j'aurai bien des additions et corrections à faire, et je ne négligerai pas de réparer les omissions dont ma mémoire m'a rendu coupable ; si la faute a été publique, la réparation le sera aussi. MM. Lassen et Windischmann m'ont déjà fourni d'excellentes remarques; les vôtres et celles de ces hommes savants seront les véritables ornements de mon volume.
Il est bien heureux que M. Rosen n'ait pas (comme font, à ce qu'il paraît, MM. Benary et Pott) épousé les querelles de M. Bopp. C'est que M. Rosen n'a pas, dans son caractère, la virulence de pédantisme quia dégoûté ici quelques personnes de la lecture des Jahrbucher fur Wissensch. Kritik, M. Rosen est bien heureux d'avoir séjourné assez longtemps à Londres pour pouvoir y recueillir des manuscrits. Nous y gagnerons des notes nouvelles pour votre Bhâgavad-gîta , ouvrage pour lequel vous continuez, à notre grand profit, d'avoir la tendresse d'un père. Une des gloires de l'école de Bonn, ce sera de s'être appliquée à la connaissance des choses, et pas seulement à celle des mots; et cette gloire vous appartiendra tout entière comme au fondateur de cette belle école. Le choix d'un morceau comme le Bhâgavad-gîta était bien significatif; peu l'ont compris cependant, et on a continué à éparpiller les fragments de ces grandes et vénérables compositions de la poésie indienne, qui ne peuvent pas plus être brisées en morceaux que les pyramides massives, immenses et ornées comme elles, qui en reproduisent aux yeux les richesses et les proportions. Mais, tôt ou tard, justice sera faite, et vous ne devez pas être en
peine de l'avenir pour le sort du séminaire indien qui s'honorera d'avoir été fondé par vous.
Puisque vous avez assez de bonté pour me transmettre le souvenir, si précieux pour moi, dont m'honore M. Lassen, j'oserai vous prier de lui dire que je ne l'ai pas non plus oubhé, et que je me donnerai le plaisir de lui écrire bientôt^. En ce moment, je gémis sous une masse d'épreuves qui se sont accumulées sur mon domicile pendant mon absence , masse aussi épaisse et aussi pauvre que la couche marneuse qui recouvre le bassin de Paris. Pour un os de paléothérium, que de plâtre et de craie utile ! Je me souviendrai toute ma vie que M. Lassen s'est condamné à descendre dans ces catacombes, et que cette promenade pénible n'a pas changé les sentiments qu'il m'avait témoignés jusqu'à ce moment, depuis l'époque où la conformité de l'âge et la différence immense du savoir, qui était si grand chez lui et si petit chez moi, nous avaient rapprochés sous les auspices d'un homme qui vous admirait profondément, Abel Rémusat. Je ne négUgerai pas l'occasion de lui exprimer moi-même combien je suis sensible à son amitié.
Mais je m'aperçois que j'abuse de vos moments précieux; je ne puis cependant plus me croire à Bonn, partageant avec M. Lassen ces entretiens auxquels vous m'avez fait l'honneur de m'admettre. Si je ne suis plus assez heureux pour en jouir, il me reste vos écrits, que je méditerai, quoique indigne, et dans lesquels je trouverai de quoi acquérir des connaissances, mais non de quoi augmenter l'admiration profonde que je vous ai
l. Voy. la lettre LI, p. 181.
vouée, et dont je vous prie, Monsieur, de vouloir bien, en ce moment, agréer l'expression sincère. Votre très humble et très obéissant serviteur,
Eugène Burnouf.
P. S. — Mon père me prie de vous présenter ses respectueux hommages.
A M. A. -G. DE SCHLEGEL, à Bonn.
Paris, 27 novembre 1834.
Monsieur,
Je suis extrêmement sensible à l'honneur que vous m'avez fait de m'écrire, et je regarde comme une marque, bien précieuse pour moi, de l'intérêt que vous portez à mes travaux le soin que vous avez pris de me transcrire les paroles si honorables de M. Schelling^. Évidemment, cet écrivain illustre tient plus compte aux travailleurs de leur bonne volonté que du succès, car, s'il était indianiste, il n'aurait pu qu'être extrêmement choqué d'un grand nombre d'erreurs réelles qui se trouvent dans ma première partie-, sans parler d'une foule d'inattentions dont je suis honteux, et dont je ferai mon mea culpa devant le public. Pour ne parler que des plus choquantes, il faudra faire justice d'une
1. Voy. à l'Appendice, n» IX, la lettre de Schlegel à laquelle répond celle-ci.