F. ROSEN
Fragments de trois lettres de Jules Mohl ^ a Eugène Burnouf.
Londres, 17 avril 1830.
Mon cher Burnouf,
Il y a longtemps que je médite une longue et belle lettre pour
1. Jules Mohl, né à Stuttgard le 25 octobre 1800, naturalisé français, membre de l'Institut, professeur de persan au Collège de France, secrétaire de la Société asiatique et inspecteur de la typographie orientale à l'Imprimerie nationale, mort à Paris le 3 janvier 1876 .
A la mort de J.-L. Burnouf, il avait été élu par l'Académie
vous raconter mes aventures tant par terre que par mer-, mais cette malheureuse Babel de ville ne me laisse aucun temps. Les formes de la société ici sont si raides et si pénibles ! On est toujours sur ses deux pattes pour laisser tout juste le nombre convenable de cartes chez les gens.
Je me trouve fort embarrassé, parce qu'on n'a pas de nouvelles du bateau à vapeur de Bombay ; on s'empresse de me donner une infinité de conseils, les uns que je fasse le tour de l'Afrique, les autres que j'aille, avec une commission d'officiers du génie, par Khiva, Bokhara, Balkh, Lahore; mais j'ai l'entière conviction qu'ils auront tous le cou coupé. Elphinston me prêche d'aller dans tous les cas en Egypte, de remonter le Nil jusqu'à Thèbes, de passer le désert à Djenny, de prendre un bâtiment arabe pour Moka, et de là un vaisseau marchand, soit arabe, soit européen, pour Bombay. Sir Gore Ouseley et Briggs veulent me persuader d'aller à Tebriz et de là à Schiraz, de rester là six mois ou un an, et d'aller ensuite dans Flnde. Je médite cela et je n'ai pas pu encore prendre une résolution.
Londres, 10 juin 1830.
Je ne sais pas si je vous ai écrit que j^ai vu chez Lady Macdonald, la femme de l'ambassadeur en Perse, la correspondance officielle sur la mort de Schulz. Les Curdes ont vendu ses armes, chevaux et effets et cinq volumes de livres, et disent qu'ils ont poursuivi les assassins sans pouvoir les saisir, mais qu'ils ont confisqué leurs maisons et leurs propriétés. J'espère que les livres sont des journaux. Ces lettres m'ont laissé peu de doute que c'est le chef dont le neveu fut tué par Monteith qui l'a fait assassiner. Pauvre Schulz !
des Inscriptions et Belles-Lettres le 14 juin 1844, et ce fut pour Eugène Burnouf un adoucissement à sa douleur que de voir son père remplacé par son meilleur ami.
Londres, 6 septembre 1830.
Mon cher Burnouf,
Il y a un siècle que je n'ai eu de vos nouvelles, ce qui n'est pas trop beau, car vous ne pouvez pas dire que la matière vous manquait. Prenez donc la plume du repentir et le papier de la contrition, et écrivez-moi ce que vous faites, et quelle influence le nouvel état de choses a sur vos affaires, ce que font nos amis, tant blancs que tricolores. Je vois dans les journaux, avec étonnement, les nouvelles nominations ; le règne de la Doctrine et le ministère de la Pédanterie ; Gauja et Thierry préfets, Mignet et Thiers conseillers d^État. Bon Dieu ! quels administrateurs ! C'est le temps pour Sphynx, ou jamais. Que fait donc Cousin dans tout cela? Je vois qu'il a organisé la garde nationale lorsque la bataille était gagnée ; mais je ne vois pas qu'il ait été récompensé dignement. 11 me semble que le pouvoir est tombé dans des mains fort faibles; mais j'espère que tout ira bien. L'enthousiasme ici n'est pas aussi grand que les journaux le disent. L'aristocratie voit la révolution de mauvais œil, et son influence est tellement prépondérante que le Gouvernement finira toujours par faire ce qu'elle demande. Mais trêve de politique.
Je suis de fort mauvaise humeur-, Briggs devait aller comme ambassadeur en Perse -, vous sentez comme cela m'arrangeait. Il me pria de voyager avec lui, tout était convenu, et j'attendais de jour en jour sa nomination. La négociation traînait, et lorsque tout paraissait certain l'affaire manqua. Il vient de partir pour Portsmouth, pour s'embarquer immédiatement pour Madras. Quant à moi, je suis fort vexé de cela, d'autant plus que les nouvelles de Perse sont telles qu'il ne sera guère possible d'y voyager sans un caractère officiel. Je pense, tout bien considéré, que le meilleur sera de renverser mon voyage, d'aller d'abord à Calcutta, de chercher un bon mouchir et un pandit, et de me fixer pour quelques années dans une place tranquille et pas trop loin de la ville. J'irai après à Benarès et à Dehli. Tout cela me vexe au delà de ce que je peux dire; j'étais si désolé de ces contre-
temps continuels que je pensais à abandonner tout le voyage et à me fixer à Paris ; mais, après tout, je ne veux pas me laisser aller à ma paresse ; je reviendrai quand je saurai la philosophie hindoue. Je ne me cache pas la difficulté de la tâche ^ mais c'est ce qui m'intéresse le plus dans ce monde ; et pourquoi ne le tenterais-je pas ^ ?
Je reçois dans ce moment votre lettre du 30 août et je vois que vous m'attendiez à Paris. Tout était prêt, et j'allais partir lorsque la nouvelle de la mort de Macdonald est arrivée, et Briggs fut désigné pour son successeur; vous savez le reste. Je me pendrai certainement de ne pas avoir été à Paris. Ces choses ^ ne se voient pas deux fois. Je suis enchanté de vous voir si sanguin sur la continuation de la liberté en France. On n'a aucun moyen de juger ici du véritable état des choses.
Votre lettre était mal adressée et m'est parvenue par pur hasard. Je voudrais vous voir avec le fusil et le bonnet de poil, si cette horreur existe encore. Ce bon Zoroastre s'est peu imaginé qu'il serait « retrouvé » (c'est, je crois, le mot de Sphynx) par un garde national.
Ici nous n'avons pas eu besoin de Révolution pour ne rien faire, nous nous acquittons de cela fort bien pendant toute l'année. Fitz-Glarence se propose de donner des dîners pour implanter quelque vigueur dans le Translation Committee. Des dîners pour avoir des traductions, comme si les gens qui les font dînaient en ville, ou même dînaient at ail, at ail, comme disent les Irlandais ! Briggs s'est chargé de revoir et de remodeler la traduction &\xScir Almoutakheria, faite par un renégat français, mais dans un anglais incroyable ; et puis il veut traduire Khafee Khan qui remplit la lacune entre Ferishta et le Scir. Mais tout est en vain ici. La nation n'a pas de goût pour des études intellectuelles, et ce n'est pas par des Sociétés qu'on pourra le lui donner, d'autant plus que les membres des Sociétés eux-mêmes ne se soucient pas de leur objet. — Rosen a imprimé
1. M. Mohl ne tarda pas à abandonner ses projets et à se fixer définitivement à Paris.
2. La Révolution de juillet 1830. Voy. la lettre d'Eugène Burnouf à Mohl, du 29 août 1830, ci-dessus, p. 103.
cinq ou six hymnes tirées du Rig-véda ; en tout trente à quarante Slokas; ce qu'il avait trouvé de plus intelligible. Il parle de publier le Rig-véda entier, ^,500 pages in-4°, mais je crois qu'il se fait illusion sur ses moyens. J'ai beaucoup travaillé au Schah-nameh. Je me sers de l'édition de Macan, qui est beaucoup au-dessous de mon attente; j'en suis fort fâché; j'avais espéré qu'il me dispenserait de cette ennuyeuse collation de manuscrits-, mais il n'a pas plus de critique qu'un chat.
Je suis bien seul ici ; toutes mes connaissances sont à la campagne, et je n'ai littéralement pas une âme à qui je pourrais dire bonjour. Il pleut avec cela continuellement, et mes pensées ne sont rien moins que gaies.
A propos : la Société asiatique [de Londres] faisait mine de nous subtiliser les Transactions^ à nous autres membres honoraires; j'ai défendu la cause sacrée, et la patrie est sauvée. Je suppose que vous avez reçu le nouveau volume, ou que vous le recevrez bientôt. Au reste, Hattmann ^ est un bon diable et tâche de maintenir la paix avec les puissances étrangères.
Je vous envoie la liste de vos livres, que je vous expédierai par la voie de Debure. Ils ont coûté 24 1. 4 5 sch. 6 p. Veuillez bien calculer ce que cela fait en francs, en déduire les 300 francs que vous m'aviez donnés, et m'envoyer une lettre de change à vue pour le reste. Je n'ai pas acheté les derniers textes sanscrits qui sont venus de Calcutta, parce que je ne désespère pas que vous les ayez gratis. J'ai acheté 400 aiguilles pour Madame, et si ce ne sont pas les meilleures qu'on fait, ce sont certainement les plus chères ; je me suis laissé guider dans cette affaire par les conseils de trois dames ; si c'est mal fait, je m'en lave les mains. Vous allez les recevoir.
On dit que le collège de Fort-William sera fermé : on ne laissera que les examens. C'est tout un avec le système actuel de la Compagnie [des Indes], qui est d'une mesquinerie et d'une étroitesse incroyable. Le collège est certainement fort mauvais maintenant; mais à qui la faute, sinon au Gouvernement?
Que fait donc Rémusat, et Saint-Martin, et tutti quanti?