A.-W. DE SCHLEGEL
Annexes à la lettre précédente.
Extrait de la Préface de Schelling à l'ouvrage de Cousin sur la Philosophie française et allemande, p. xxviii.
Il est vraiment fàcbeux que le ton et les manières des
discordes politiques passent aussi dans la littérature; mais cela même ne peut pas détruire le vrai génie scientifique en France, où, au milieu de tous les bouleversements, les études les plus profondes et les plus solides conservent toujours leur mérite et où, pour prendre un exemple dans un domaine étranger à la philosophie, quoique non sans importance pour les recherches philosophiques, il surgit encore des hommes comme Eugène Burnouf.
Extrait d'une lettre adressée au professeur Schlegel, à Bonn, par M. le baron Paul Schilling de Canstadt , conseiller d'État, etc.
Saint-Pétersbourg, 6 août 1834.
Il y a quatre ans que je suis parti pour un petit voyage
par la Sibérie aux frontières de la Chine. J^ai longé cette frontière sur une étendue d'environ deux cents milles allemands, depuis Kiakhta jusqu'aux mines de Nertchinsk. J'ai nomadisé
pendant dix-huit mois au delà du lac Baïkal parmi les tribus mongoles et toungouses qui sont sous la domination russe et qui professent le Bouddhisme. Vous connaissez la déflance et la jalousie des Lamas pour ce qui concerne leur religion, et les difficultés qu'éprouvent les intrus pour se procurer le moindre petit traité ; vous serez donc bien étonné d^apprendre que j'ai été très heureux dans mes investigations. Mes faibles connaissances en tibétain ont beaucoup étonné nos Lamas mongols; elles m'ont procuré accès à leurs trésors religieux et littéraires. Ces bons et hospitahers nomades ont eu la bonhomie de me prendre pour une incarnation et m'ont rendu des honneurs presque divins. Vous sentez bien que je n^ai rien fait pour les désabuser et que j'ai tâché déjouer mon rôle de mon mieux. Maintenant je suis déchu de ma grandeur, je suis redevenu ein Alltagsmensch ; mais, toutefois, cette heureuse méprise m'a valu une moisson littéraire qui surpasse tout ce que vous pouvez imaginer. Le nombre des divers ouvrages et traités que j'ai rapportés de la Mongohe n'est pas moins de 2,000. Dans ce nombre se trouve le Gandjour, en cent gros volumes, qui, à lui seul, contient plus de mille traités. Je n'ai pas pu me procurer le commentaire du Gandjour, qui est connu sous le nom de Dandjour; il ne s^en trouve qu'un seul exemplaire au delà du lac Baïkal. Cette dernière collection se compose de 224 gros volumes et contient environ 3,900 traités différents, dans le nombre desquels se trouve VAinara Cosha en tibétain. Pendant mon séjour au delà du Baïkal, j'ai fait^ avec le secours de mes bons Lamas, des index systématiques et alphabétiques de ces deux grandes collections. Les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de tous les traités qu'elles contiennent sont traduits du sanscrit, et chaque traité, grand ou petit, porte en tête le titre complet en cette langue. Il me faudrait un sanscritiste pour traduire tous ces titres; mes faibles connaissances en sanscrit ne vont pas assez loin pour oser entreprendre une pareille tâche. Il faudrait faire un voyage en Allemagne ou attendre l'arrivée d'un sanscritiste à Saint-Pétersbourg. La facilité des communications au moyen des bateaux à vapeur pourrait peut-être engager quelque amateur à venir
Lettre de Christian Lassen' a Eugène Burnouf. [En anglais.)
Bonn, le 26 novembre 1834.
Mon très cher Monsieur,
J'aurais certainement répondu depuis longtemps à votre trop bonne lettre, que j'ai reçue par M. Pliicker, n^eût été Touverture de nos cours d'hiver, qui a nécessité la lecture ennuyeuse, quoique utile, de bien des livres inutiles. J'ai cependant reçu votre aimable cadeau par Tintermédiaire de M. de Schlegel, dont vous avez entièrement gagné le cœur en lui procurant les numéros manquants du Journal asiatique; ce dont il vous remerciera lui-même très sincèrement. Je vous félicite bien cordialement du progrès de votre second volume et je regrette seulement de ne pas être assez près pour profiter des feuilles quand elles vous arrivent prelo madentes.
Quant aux Kéaniens, je pense que c'est une découverte des plus intéressantes, et je n'en mets pas la vérité en doute. Savezvous que, parmi les rois mentionnés dans les Védas, il y a un Kavi? Les Kaïkayas n'ont certainement rien à faire là. Quant à âdenij âdàîn^ mon opinion est que M. Bopp s'est trompé.
A propos, avez-vous vu la préface de Schelling à une traduction des Fragments philosophiques de Cousin ^ ? Vous vous y trouverez mentionné d'une façon très honorable. Schelling va aller à Berlin pour occuper la chaire de Hegel. Vous voyez que la Prusse, quoiqu'elle ne suive pas toujours, le même système philosophique, tient à avoir le plus célèbre philosophe du jour.
La publication des papiers de M. Schulz est un événement très heureux, que j^attends avec une vive impatience. Il n'y a pas, à présent, en philologie, de plus grande découverte à faire
1. Christian Lassen, né le 22 octobre 1800 à Bergen en Norvège, mort à Bonn, où il était professeur à l'Université, le 8 mai 1876. — Collaborateur d'Eugène Burnouf pour VEssai sur le pâli.