H. EWALD
Gôttingen, 18 avril 1835.
Je vous prie de remettre le mandat ci-joint à son adresse. (C'est un bon de 40 francs pour la Société asiatique, que je porterai mardi chez M. Lajard avec les \ ,000 francs de M. Guizot.)
Voilà, j'espère, une lettre polie et satisfaisante. Je t'engagea lui répondre (lui se rapporte à Ewald) . Elle est arrivée franche de tout port. Il parle de la fin de sa grammaire hébraïque. Tu as donc reçu le commencement ? La poste où il dit avoir mis cette fin est sans doute la diligence, et cela nous arrivera probablement par quelque libraire.
Le professeur de géographie n'est pas encore nommé; on ne fera les présentations qu'au mois dVoût, et une décision ministérielle exige que les candidats présentent le diplôme de docteur es lettres. Or, nos deux amis du Plessis et de la rue de la Harpe ne sont docteurs ni l'un ni l'autre. Et j'en sais un qui n'est pas disposé à se mettre sur la sellette après avoir professé vingt ans avec succès. Je ne sais ce que fera celui du Plessis ^ . On présume que
1. M. Guigniaut fut nommé et quitta la direction de l'Ecole normale.
la décision est calculée dans l'intérêt de notre autre ami Michelet, qui, lui, est docteur. Mais que fera Sa Seigneurie, M. Cousin, pour prendre à TÉcole normale la place de son protégé ?
Je n'ai pas encore reçu de lettre pour la séance générale de la Société asiatique. J'ignore quel jour elle aura lieu.
Écris-moi au reçu de la présente, quand même tu m'aurais écrit la veille, et écris-moi par la poste afln que je sois sûr de recevoir la lettre. Je suis bien aise d'en voir encore plus d'une avant de m'en aller. Dis-moi si tu es content de tes progrès dans la conversation anglaise ?
Adieu, mon cher Eugène, tâche de bien ménager ta santé et de ne pas gagner d'esquinancie ; ta maman et ton oncle t'embrassent, ainsi qu'Emile % qui est ici présent aujourd'hui dimanche. Je l'ai eu sept jours à Pâques, et je lui en ai fait avaler de ce grec! Son jugement se développe bien, il commence à interroger sur ce qu'il ne comprend pas.
Ton père et ami,
Bdrnouf.
A M. Eugène Burnouf, à Londres.
Paris, 30 avril 1835.
J'ai vu M. Lajard et je lui ai fait tes compliments. Il a paru enchanté de recevoir de tes nouvelles. Il m'a dit qu'il lui était revenu que ton Yaçna avait un grand succès en Allemagne. Il m'a dit aussi que Flourens avait fait de vifs reproches à Velpeau de la manière dont il t'avait reçu; mais il paraît qu'il reçoit ainsi tout le monde. Sur la sommation que Flourens lui a faite de déclarer s'il t'avait assez examiné la gorge pour te donner un conseil en connaissance de cause, il a répondu affirmativement et a dit qu'il persistait dans sa prescription en cas de mal de gorge. Mais tâche de n'en pas avoir, cela vaudra beaucoup mieux, et ne t'échauffe pas trop à courir dans cet immense laby-
1. Emile Burnouf, le jeune neveu de M. Burnouf père, était élève du collège Saint-Louis.
riïithe de Londres. Est-ce qu^il n'y a pas des omnibus dans diverses directions comme ici ? Il faut aussi aller un peu à pied, pour voir la ville, mais modérément.
Il paraît, parce que tu dis de Lenz, qu'il est revenu avec toi à Londres, tant mieux! Tu ne parles pas de Rosen-, est-ce qu'il n'y serait pas? Tu vas sans doute avoir l'avantage d'y rencontrer ton éloquent et savant ami Garcin de Tassy; M. de Sacy m'a dit qu'il y était allé pour un mois avec sa femme.
Rien de nouveau pour la séance générale de la Société asiatique; Mohl m'a dit que Stahl avait demandé qu'on la reculât, pour qu'il eût le temps de faire un grand rapport. On avait proposé qu'il ne fût rendu compte que des travaux du Conseil, mais ce cadre eût été trop exigu pour le génie du secrétaire adjoint.
Tu auras appris, par les Allemands qui sont avec toi, la mort du baron Guillaume de Humboldt. C'est une perte véritable pour la science.
Rien de nouveau ici. Le procès^ va commencer le 5 mai, et tout sera parfaitement calme, quoi qu'en disent les journaux. J'ai lu dans un d'eux que tout le monde déménageait des environs du Luxembourg et de l'Odéon \ moi, qui y suis, je sais que c'est un impudent mensonge. J'y ai lu aussi que la garde nationale refusait le service, tandis qu'elle n'a jamais été plus dévouée. Le ministère a eu hier cent trente voix de majorité pour les fonds secrets. C'était une question de cabinet, et le plus léger amendement entraînait la retraite de tous les ministres. Ils sont plus consolidés que jamais, et la Chambre commence à entendre raison. Jouffroy ^ a eu un beau succès oratoire dans celte discussion, en défendant le système du gouvernement. Son discours, froid comme sa personne, mais spirituel, bien raisonné, empreint d'un bout à l'autre d'une ironie socratique propre à calmer les passions, tout en disant aux gens
1, Le procès des insurgés d'avril devant la Cour des pairs.
2. Théodore Joufîroy, professeur de philosophie à la Sorbonne et au Collège de France, député de Pontarlier, son pays natal, depuis 1831 jusqu'à sa mort en 1842. Eugène Burnouf avait suivi ses leçons avec un ardent enthousiasme.
leur fait, a produit une grande impression sur rassemblée. Il n'avait pas encore fait soupçonner ce dont il était capable en ce genre. Encore une preuve que les gens de lettres valent mieux dans une assemblée que les avocats. 0 Jupiter! quand nous délivreras-tu des avocats? Les agitateurs se morfondent et le peuple travaille.
Je ne sais pas encore quel jour je partirai; il est probable que ce ne sera pas avant le 8 mai ; ainsi j'aurai encore le temps de voir deux ou trois de tes lettres. Mon confrère persiste à donner sa démission, j'espère que le ministre persistera à ne pas la recevoir. Pendant mon voyage je t^écrirai peut-être une fois ou deux. J'enverrai la lettre ici, ou je l'affranchirai jusqu'à Douvres.
Adieu, mon cher Eugène, porte-toi bien et reste le moins longtemps possible. Nous t'embrassons tous.
Ton père et ami,
BURNOUF
A M. Eugène Burnouf, à Londres.
Paris, 5 mai 1835.
Nous voyons avec plaisir que tu organises passablement ta vie dans ce grand gouffre de Londres et que tu commences à te reconnaître au milieu de ce visible darkness. Tu as seulement oublié de nous dire une chose pour notre tranquillité : loges-tu près de Barclay ou près de quelqu^un de tes Allemands, afin d'avoir un ami à ta portée si tu étais malade? Je désirerais beaucoup le savoir avant mon départ. Il y a un autre article dans ta dernière lettre qui ne nous promet pas poire molle. Tu perdras trois Allemands à la fin de juillet, et tu t'arranges déjà pour avoir de la compagnie après leur départ. Combien donc comptes-tu rester de temps? J'espérais que la subvention de M. Guizot serait épuisée au bout de quatre mois et que Pheureuse absence des manuscrits d^Oxford abrégerait la tienne
Le jour de mon départ n'est pas encore fixé, quoiqu'on ne nous ait donné que jusqu'au 10. C'est mon confrère qui me tient en suspens. J'ignore, et probablement il ignore lui-même, si sa
démission est acceptée. J'espère qu'elle ne le sera pas. Je ne vois pas du tout qui l'on enverrait à sa place.
C'était hier la séance mensuelle de la Société asiatique-, mais je ne sais ce qu^on y a fait ; j^ai complètement oublié d^y aller. Ce n'est pas un grand malheur. Je crois t'avoir déjà mandé que j'avais remis à M. Lajard, contre son reçu, les mille francs alloués par M. Guizot [à la Société asiatique].
Aujourd'hui commence le grand procès. Notre quartier et particulièrement notre place ^ sont fort animés par des troupes de toutes armes qui stationnent ou circulent. Du reste, pas le moindre indice de rassemblement. Le peuple travaille et gagne de l'argent. Jamais on n'avait tant bâti dans tous les quartiers de Paris. C'est une garantie de plus contre Témeute.
Adieu, mon cher Eugène, tâche de te bien porter et de nous revenir sain et sauf le plus tôt que tu pourras.
Ton père et ami,
BURNODF.
A M. Eugène Burnouf, à Londres.
La Rochelle, 14 juin 1835.
Mon cher Eugène, Je ne t'ai pas encore écrit depuis mon départ, et cela n'a pas dû l'inquiéter puisque je donnais des nouvelles à ta maman tous les cinq ou six jours et qu'Angélique devait t'en faire part dans ses lettres. Tu sais, d'ailleurs, que les voyages fortifient ma santé, et que je n'y suis jamais malade. Voilà vingt-quatre jours que je suis parti, et j'ai déjà fait bien de la besogne. Du reste, je connaissais en partie les pays que j'ai parcourus : Orléans, Blois, Tours, Poitiers. Je n'ai vu de nouveau qu'une partie du Poitou et la Saintonge, provinces dont l'aspect n'offre rien de remarquable. Rochefort est curieux par son port en terre ferme (car il est à trois lieues de la mer), et par son arsenal de la marine. Mais le tout est enclos de hautes murailles