La place de l'Odéon
et on pourrait habiter la ville dix ans sans voir une goutte d'eau ni un bâtiment. Un officier de marine nous a fait voir tout assez en détail. Le port n'est rien autre chose que la Charente, rivière large comme un des bras de la Seine à Paris, mais contenant trente-cinq pieds d'eau et recevant la marée. La ville est grande, peu peuplée, tirée au cordeau et fort ennuyeuse. Il n'en est pas tout à fait de même de la Rochelle, ville moins régulière, mais plus grande encore, plus animée, et possédant un assez beau port sur la mer, comme Dieppe ou le Havre. Je ne parle que de la situation, car, pour la beauté et l'importance, le port de la Rochelle est à celui du Havre comme la Mantoue de Virgile était à Rome. Qu'est-ce que tout cela auprès de ton grand Londres ?
Je vais aller d'ici à Nantes, puis à Angers, au Mans, à Rennes, à Brest, etc., je ne parle pas des lieux intermédiaires. Je ne pourrai guère être de retour à Paris avant la fin de juillet-, car j'ai un confrère qui ne tient pas à être revenu le ^5, que la besogne soit faite ou non. Mon nouveau confrère ^ est un homme de mérite, fort instruit dans les sciences mathématiques et physiques, et même dans la philosophie, qu'il a professée. Aussi, me débarrasse-t-il, à ma grande satisfaction, de l'examen des classes de philosophie. Il fait beaucoup plus de travail et expédie beaucoup plus de rapports que ne faisait mon ancien collègue, si bien qu'à part la vieille camaraderie, j'ai gagné au change sous bien des rapports. Nous sympathisons d'ailleurs fort bien pour le caractère et pour la manière de voir en toutes choses, études, politique, désir de connaître, etc. Il est aussi bon marcheur et aussi curieux que moi, en sorte que nous ne traversons pas la France les yeux fermés comme le courrier des dépêches. S'il y a quelque chose à voir dans une ville, nous prenons notre temps pour le voir.
Et toi, mon cher Eugène, que fais-tu à Londres ? Es-tu toujours content de ta santé et de tes manuscrits ? As-tu calculé à présent quand tu pourras revenir ? Écris-moi quelques détails
1. M. Demonferrand , inspecteur général des études pour les sciences. La conformité des goûts et une estime réciproque avaient fait naître entre les deux collègues une amitié qui s'est transmise à leurs enfants.
sur tout cela. Adresse la lettre à Paris, dans une à ta maman qui me l'enverra où je me trouverai, car je lui donne mon adresse tous les cinq ou six jours. Ne regarde pas à trente sous de port de plus ou de moins, pour que je voie, après si longtemps, une page ou deux de ton écriture. Je suis enchanté que notre chère Angélique soit allée te rejoindre. Donne-moi de ses nouvelles et dis-moi comment elle s'est trouvée du vojage. Es-tu venu la chercher à Douvres ou à Calais? J'observe le temps depuis son départ et je crois qu'elle aura eu une traversée favorable, si elle a passé le détroit le 'l 2 ou le \3. Quand j'aurai reçu une lettre de toi, je t'écrirai de nouveau. Hâte-toi donc de me donner cette satisfaction^ tu as plus de temps que moi pour écrire; cependant je trouverai toujours un moment pour te répondre.
Adieu, mon cher Eugène, je t'embrasse ainsi que ta bonne Angélique.
Ton père et ami,
BURNOUF
A M. Eugène Burnouf, à Londres,
Paris, 29 juillet 1835.
Tu sais probablement déjà l'horrible attentat essayé hier par la République sur la personne du roi, et dont le maréchal Mortier a été victime, avec des généraux, des colonels, des femmes et des enfants. On compte quinze morts et un nombre encore inconnu de blessés. La machine infernale a vomi la mitraille de la fenêtre d'une petite maison voisine des Funambules, vis-à-vis du café Turc. Le roi ni aucun de ses enfants n'a reçu une égratignure. Seulement le cheval du roi a été atteint d'une chevrotine au cou. M. de Broglie a reçu une balle qui ne lui a fait qu'une légère contusion. L'assassin est arrêté, et cette fois ils n'auront pas la ressource de dire que c'est la police qui a fait le coup, quoique pourtant \q Messager cherche à Tinsinuer. La tranquillité publique n'a pas été un seul instant altérée. Le coup étant manqué, la République est rentrée dans sa coquille.
L'indignation de la garde nationale et de la ligne sont au comble, ainsi que leur enthousiasme pour le roi. La fête d'aujourd'hui est contremandée.
J'écris à M. Poiret pour lui donner de tes nouvelles et lui dire que nous irons voir nos petites-filles dimanche prochain. W^^ Victoire n'est pas venue, ni Laure, et nous nous en félicitons; car qui sait si nous ne serions pas allés voir la revue à l'endroit fatal ?
Adieu, mon cher Eugène, réponds-moi dès que tu auras arrêté quelque chose et embrasse pour nous Angélique, dont nous apprenons avec le plus grand plaisir le rétablissement.
Ton père et ami,
BURNOUF
xm.
Lettre de F. Rosen a Eugène Burnouf. (En allemand.)
Detmold en Westphalie, 18 septembre 1835.
Mon cher ami, Je me sers d'une occasion qui se présente pour vous envoyer, avant mon retour à Londres, la copie que je vous ai promise du Nigantu, copie que je viens de terminer ici. Le texte que contient celte copie repose principalement sur trois manuscrits différents de la Compagnie des Indes. Cependant, l'un de ces manuscrits est si incomplet et si néghgemment écrit qu'il mérite à peine l'attention; et même les deux autres ne me paraissent nullement suffisants pour établir un texte auquel on puisse se fier. J'oserai donc vous prier de vous servir avec prudence de cette copie pour vos études, et si, d'ailleurs, quelques passages attiraient, par hasard, votre attention, je me ferais un plaisir de vous en donner de plus exacts renseignements lorsque je serai à Londres. Je projette sérieusement de faire l'examen critique de tout ce petit livre, aussi bien que je le pourrai, et de le publier avec les notes des scoliastes et mes propres remarques. D'ici là, ma copie pourra peut-être vous rendre quelques ser-
vices provisoires. La manière dont je me sers des lettres latines pour copier le sanscrit vous est déjà connue par les premières feuilles de mon Rig-véda.
Peu de jours avant de quitter Londres, vers le milieu du mois passé, j'avais reçu de Paris vos affectueuses lignes, dont je vous remercie ici trop tardivement. J'avais, en effet, conçu quelques inquiétudes en apprenant des gens de votre maison les nouvelles de votre départ. Je craignais les suites de la peur et du trouble de la dernière nuit de Londres, pour madame votre épouse, déjà lassée et surmenée par les fatigants préparatifs du départe J'ai donc appris avec une grande joie que vous aviez, l'un et l'autre, achevé heureusement votre voyage.
Mon principal désir pendant mon séjour dans la maison paternelle est de me remettre, par une vie naturelle, des fatigues de la vie de Londres. Cependant, je n'ai pas été, même ici, complètement inactif pour la continuation du travail auquel vous prenez un intérêt si bon et si encourageant. Vers le 'l 5 octobre, je retournerai à Londres, et j'espère pouvoir alors pousser avec une nouvelle ardeur l'impression de mon Rig-véda. J'ai abandonné mon logis et je vous prie, au cas où vous voudriez bien me favoriser d'une lettre, de me l'adresser : U, Grafton Street.
Dans mon voyage, je n'ai touché aucune de nos universités, ni même aucune ville un peu scientifique-, je n'ai donc rien de nouveau à vous apprendre. La deuxième livraison de la Grammaire comparative de Ropp vous aura certainement été envoyée de Mayence. Je l'ai reçue ici dès mon arrivée.
Portez-vous bien, mon honorable ami, et rappelez-moi au souvenir de votre père et de madame votre épouse.
Je suis, avec une parfaite estime,
Votre tout dévoué,