F. ROSEN
1. Pendant la nuit qui précéda le départ de M. et de Mi°« Eugène Burnouf, un épouvantable incendie avait dévoré la maison contiguëà celle qu'ils habitaient et fait plusieurs victimes. Il leur en était resté une pénible et ineffaçable impression.
Le baron Silvestre de Sacy a M. J.-L. Burnoup.
Paris, le 11 mars 1836.
Le Secrétaire perpétuel de F Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Monsieur et cher confrère,
Je n'ai point la prétention de vous apprendre que vous avez été élu aujourd'hui par l'Académie, en remplacement de feu M. Mongez ; toutefois, je ne veux point renoncer au droit, que j'ai et auquel je tiens, de vous en donner la notification officielle, ne fût-ce que pour y joindre mon compliment personnel. Je vous prie d'avoir la bonté de l'agréer, ainsi que l'assurance de mon affectueux dévouement.
Le baron Silvestre de Sacy.
Monsieur votre fils nous prépare une surprise à laquelle j'applaudirai de bon cœur, toute jalousie à part. Illum oportet crescere.
Lettre de Robert Lenz^ a Eugène Burnouf.
Saint-Pétersbourg, ce 13/25 mars 1836.
Mon cher ami, Je vous fais ma Poudjâ ou si vous l'aimez mieux mon Izeschné
1. Robert Lenz, l'aimable compagnon d'Eugène Burnouf pendant son laborieux séjour à Oxford et à Londres, était retourné en Russie à l'automne de 1835. Nommé aussitôt professeur de sanscrit à l'Université de Saint-Pétersbourg, ce jeune savant mourait en août 1836, à peine âgé de vingt-huit ans.
pour le plaisir que m^a fait votre lettre amicale. C'est une véritable fête pour moi que de recevoir comme ça de temps en temps un petit morceau de Paris, un petit rayon du foyer du monde spirituel pour allumer la pipe de ma bonne humeur, qui ne brûle pas très bien dans ces brouillards hyperboréens. Mais, comme vous ne fumez pas, je ne veux plus en parler.
Le sanscrit prospère ici, malgré les brouillards. J'ai commencé mon cours à l'Université devant un public de vingt-cinq personnes et trois chevaux; je veux dire trois officiers de cavalerie. Qu'est-ce que vous en pensez, vous, à la tête de vos huit ou dix chameaux au Collège de France ? Je ne veux pas vous humilier davantage en vous décrivant le firmament de décorations et de ventres aristocratiques qui m^entoure. Cela vous paraîtra une énigme. Voici la solution : je suis encore dans la Charlatanerie, ou dans ce qu'on appelle ordinairement le discours préUminaire. La catastrophe doit arriver. Ce sera quand je commencerai la grammaire même. Consolez-vous donc; il n'y a pas de doute, le mot à-kâra sera un sauve-qui-peut pour toute la foule décorée à pied et à cheval. Ils paraissent déjà sentir l'approche de ce terrible moment; car de la centaine de disciples, qui m'écoutaient, la bouche ouverte, dans la première leçon, il ne me reste maintenant qu^un quart ; et ce quart a encore à passer par l'épreuve grammaticale. Mais il y a toujours l'espoir qu'il restera de ce corps brillant un petit noyau sale et mesquin, mais fécond pour notre métier. Nous vous enverrons peut-être, de temps en temps, les meilleures productions de notre fabrique de Brahmanes, pour y mettre la dernière main.
Je fais mes compliments solennels à la Société asiatique pour avoir ouvert ses bras maternels à ma réception, et en particulier à vous et à M. Pauthier, pour avoir été mes parrains à cette occasion. Je paierai, comme un fidèle enfant, mes faibles secours pécuniaires et littéraires pour mon maintien.
L'Académie des sciences [de Saint-Pétersbourg], dont je suis membre adjoint, va publier un nouveau Journal, une espèce de bulletin scientifique à la manière de l'Institut, où je ferai paraître quelquefois des souvenirs de V East-India-House. Mais le diable paraît avoir condamné nos productions académiciennes à une obscurité infernale, et je m^adresse à votre auguste Société
asiatique pour qu'elle condescende à en sauver quelquefois les pauvres enfants de ma plume, en les insérant dans son journal. Peut-être vous trouveriez bon quelquefois de les accompagner même de quelques mensonges amicaux. Le charlatanisme doit être combattu par le charlatanisme, et il y a ici quelques coquins qui prétendent que le sanscrit est une invention du diable, qui doit être supprimée dans un état réglé. Gomme nous avons eu l'indiscrétion d'y faire aussi une rubrique pour la correspondance étrangère, vous nous tirerez d'un grand embarras en me donnant, dans vos lettres, quelques nouvelles littéraires, chose qui ne manque jamais chez vous.
Quant à M. Brosset, je vous dirai en confiance qu'il a fait des démarches pour être appelé ici, et que je pense qu^on va prévenir ses désirs, ce qu'on a toute raison de faire. Est-ce un homme aimable ?
Avez- vous vu jamais Pouvrage anglais de Murphey : « Plans, élévations, views, etc., ofthe Church of ISatalha in Portugal, London, i 795, in- fol.? » La dernière planche contient une grande inscription sanscrite du xiii^ siècle assez lisible. Elle a été trouvée près de Cintra. Je suis maintenant à la déchiffrer et à la traduire. Il paraît que ce monument curieux a tout à fait échappé aux orientalistes. Ou me saurez-vous dire le contraire? Ceci sera ma première publication, et l'analyse du Lalita-Vistara la seconde. Puis suivra le Prithwi-Ràja.
Où en sont les Oupanichads de Poley ? Rosen m'a écrit qu'il a été à Londres pour ramasser des matériaux.
J'espère que la Société asiatique m^en verra mon journal et mon compte à payer. Ce serait une bonne occasion d'y joindre ce qui a paru de mon exemplaire des Oupanichads et de renvoyer de ma part Targent de la souscription.
Est-il vrai que Frank a publié le Védanta-sara ? Racontezmoi quelque chose de Mohl et de son Schah-nameh, de Pauthier, de Jacquet, etc. — Qu'est-ce qu'on doit attendre des publications posthumes de Rémusat et de Klaproth? M. Gharmoy est-il encore à Paris ? et le Bouddhdvatdra Schilling de Ganstadt ? Je viens de lire le petit ouvrage paléographique de Lepsius, qui me plaît beaucoup. Saluez aussi M. MûUer. Où en est son Pehlvi ?
Voici la réponse de votre ami exotique le Zarewitch, c'est un
drôle de corps ; il ne parle que le vilain jargon de ses ancêtres, et un russe à chasser les punaises ; mais il vous estime beaucoup, ainsi que M. Brosset.
Vous ne m'avez rien raconté Pautre fois sur les progrès du Yaçna. En paraîtra-t-il quelque chose cette année ? Quant à moi, je suis obligé de dire que je vais bien. Quelquefois seulement il me prend Pennui et l'envie de voyager, surtout à Paris. Au reste, je suis loin de croire que l'année ^1835 a été la dernière que nous ayons passée, en partie, ensemble. Vous seriez étonné de voir comme j'ai vitement perdu ma peau anglaise; à la vérité, il n'en reste que quelques misérables lambeaux. Mais ce que je regrette, c'est que j'ai aussi perdu Thabitude de boire les liqueurs fortes. Je ne peux plus les supporter. Voici une sympathie de plus entre nous deux.
Il faut finir parce que je n'ai plus que du non-sens pour remplir la feuille. Gardez-moi votre amitié et ne nous faites pas la guerre. Que nous veulent vos journalistes ? Veulent-ils que nous disions des compliments à ceux qui nous crachent dans la figure?
Assurez votre famille de mes respects et profitez bientôt de notre ambassade pour m'envoyer quelques mots de réponse, une lettre sous l'adresse de l'Académie des sciences sera sans doute promptement expédiée par nos diplomates.
Tout à vous,
R. Lenz.
Lettre de James Prinsep ^ a Eugène Burnouf. ( En anglais. )
Calcutta, 17 juin 1837.
Mon cher Monsieur, Un merveilleux changement en bien semble s'être produit
1. James Prinsep (1799-1840), secrétaire de la Société asiatique du Bengale, directeur de la monnaie à Calcutta, célèbre par le déchiffrement et la lecture des inscriptions de l'Inde et des médailles indo-bactriennes.
Voy. dans le Journal asiatique (3® série, t. VIII, p. 22, et t. X,
dans les facilités des communications entre Paris et Calcutta. Au lieu des deux années qu'il me fallait attendre d'abord, j'ai maintenant sous les yeux votre lettre datée du ^15 février ^837, et j'ai présenté à la dernière séance de notre Société la continuation de votre magnum opus^ le Yaçna, et l'Alphabet des inscriptions cunéiformes si heureusement expliqué, dont je dois aussi vous remercier de m'avoir envoyé un exemplaire pour moi personnellement. Il semble que ce soit vraiment le temps de la divulgation des mystères des anciens alphabets. Moi-même, dans mon humble voie, j'en ai, le mois passé, pénétré deux de plus, quoique certes ils fussent bien plus faciles que ceux que vous avez traités. Dans le Journal de mai, qui paraît aujourd'hui, vous verrez un de mes essais sur le sanscrit des médailles de Saurashtra, et dans le numéro suivant je me hâterai de vous donner le caractère Idt^ que j'ai eu la bonne fortune de déchiffrer tout d^un coup par la découverte du mot dànam dans vingtcinq ou trente courtes inscriptions de ce caractère autour des dehgopa de Bhilsa. Une fois le fd trouvé, tout était fait : les inscriptions Idé se lisaient couramment, et la connaissance des médailles avait acquis les plus importants accroissements. Pour calmer la curiosité de M. Jacquet, je vais vous importuner de cet alphabet, quoique je sois presque fatigué de l'écrire à tous les amis qui me questionnent à ce sujets
Tout ce qui est écrit en ce caractère appartient à la langue pâlie (sauf quelques-unes des lettres doubles) et concerne le Buddhisme, comme on le soupçonnait déjà. L'inscription lât se trouve être un Dharmalipi ou promulgation de la loi, au nom du roi de Geylan (Oevenipiatissa de Turnour, voy. mes Chronol. Tables]^ qui avait été converti au Buddhisme sous le règne du grand Açoka. Une bien joHe antiquité, quoi qu'il en soit! Le style est celui de nos édits scripturaux, grand et simple.
p. 109) les rapports sur les travaux de la Société asiatique faits par Eugène Burnouf le 17 juin 1839 et par J. MohI le 18 juin 1840. 1. Voy. dans le Journal of asiatic Society of Dengal, juin 1837, t. VI, li'e partie, p. 475, l'alphabet tout entier, que, faute de caractères spéciaux, nous omettons ici.
« Le bien-aimé Raja Devanampiya parle ainsi : « Dans la « ]2^ année démon sacre, pour régler récriture de la loi, ceci a « été écrit...» — Mais dois-je tenter une traduction en présence de celui dont l'Essai sur la grammaire pâlie a véritablement été mon principal guide dans l'étude des terminaisons et des flexions? Les différences des textes que nous nous sommes procurés du Guzerat et de Cuttack ont merveilleusement confirmé révidence de ces résultats. Je vous ai donné ci-dessus la version de Girnar, qui est de beaucoup la meilleure
Mais inutile de continuer, car tout viendra en temps opportun, et peut-être, après tout, M. Jacquet aura-t-il lu les mêmes inscriptions avant que ceci vous parvienne, car, nous le savons maintenant, rien n^est plus simple que ce système alphabétique
Je me suis déjà occupé de votre commission barmane et j'ai chargé le colonel Burney d'acheter tous les manuscrits qui pourraient vous intéresser. Le pays est actuellement en révolution à cause de l'usurpation du trône par un jeune prince.
Je vais donc m'occuper des Mimangsas et j'assurerai l'exactitude de nos futurs copistes en les mettant sous la responsabilité d'un Pandit payé (celui-là même qui a lu les Védas avec M. Wilson). Je l'ai engagé aussi, non sans difficulté, pour surveiller la copie des Védas destinée à la Bibliothèque royale, et je vais le mettre à l'œuvre avant même d'avoir reçu l'envoi des \ ,500 francs, car il n'y a pas de temps à perdre.
La dernière lettre d'Allen et G^^ m'informe que les manuscrits d'Hodgson ont été envoyés par l'ambassade à Paris 5 j'ai donc la confiance que tout va prospérer dans notre nouveau commerce.
Vous demandez, je pense, combien d'exemplaires des ouvrages français de philologie peuvent se vendre ici ? Envoyez-nous-en une douzaine pour essayer la vente, si vous pouvez le faire sans exiger d'être payés tout de suite. Ils s'enlèveront sans doute peu à peu, et nous allons ouvrir un compte courant pour chacun d'eux. Je présume que vous chargerez de cela M. Gassin. Il nous fera débiteurs, en compte balancé, de tous les volumes qu'il enverra ici, et nous ferons de même de notre côté; et il y aura ensuite un compte général selon les ventes.
Qu'est-il arrivé du recueil de Jacquemont? Il me tarde de voir les fac-similés de Tod. Où est donc le Jacquemont promis depuis si longtemps? Elles livraisons finales de votre Vendidad lithographie ?
Nous venons d'apprendre que le Boarcl of Control, désireux de soutenir son Macaulay, a mis son veto à la lettre de la Cour des directeurs qui était favorable à la littérature orientale. Que peut-on faire contre les intrigues des partis? Et cependant nous avons donné ici 7,000 roupies pour coUationner les manuscrits tamouls de la collection Mackenzie et 5,500 pour le dictionnaire cochinchinois !
Le mois prochain, j'aurai le troisième volume du Mahâbhârata prêt à être expédié, et, par la même occasion, j'espère vous envoyer un bon supplément d'autres ouvrages; quelques-uns aussi pour M. Garcin de Tassy, auquel je vous prie de faire mes compliments.
Je n'ai que très peu de temps pour écrire, et il faut que je vous demande d'être, « auprès de tous mes amis savants, » l'interprète du plaisir que j'aurai toujours à leur rendre tous les services en mon pouvoir.
Groyez-moi, mon cher Monsieur, toujours sincèrement à vous.
J. PfilNSEP^
Lettre de G. Pauthier^ a Eugène Burnouf.
Paris, le 11 janvier 1838.
Mon cher Monsieur Burnouf,
Je vous prie de faire parvenir à M. Poiret, votre beau-père, juge de paix du canton de Gonesse, l'exemplaire ci-joint de ma
1. Au dos, de la main d'Eugène Burnouf: « Répondu le 27 décembre 1837. »
2. G. Pauthier, savant orientaliste, auteur de travaux estimés sur la littérature et l'histoire de la Chine et d'une édition des voyages de Marco-Polo, né à Besançon en 1801, mort en 1873.
première livraison des OEuvres morales de Gonfucius. Les nombreux rapports que j'ai eus avec lui dans une affaire d'arbitrage, que je Pavais prié d'accepter sur son excellente réputation de justice et d'équité, m'ont fait reconnaître que son caractère, ses vertus et ses lumières étaient encore bien au-dessus de sa réputation. Je me trouve donc heureux de le lui témoigner, quoique faiblement, par l'hommage du livre d'un sage dont il met si bien les préceptes en pratique.
Agréez, etc.
G. Pauthier.
Lettre de M. Guizot a Eugène Burnouf.
Dimanche 27 mai 1838.
Je vous remercie beaucoup, Monsieur et cher confrère, de l'intéressante lettre^ que vous avez bien voulu me communiquer. Puisqu'il ne faut que 6,000 francs pour faire faire une copie complète de ces Védas, je ne comprendrais pas qu'on hésitât. Et, si on hésitait, vous feriez fort bien, ce me semble, de publier ce curieux document. Dans tous les cas, je me félicite de vous avoir un peu aidé à mettre en train un si utile travail, et j'espère que vous le mènerez à bien.
Agréez, je vous prie, Monsieur et cher confrère, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
GuizoT.
1. Une lettre de J. Prinsep au major Troyer relative à la copie des Védas. Eugène Burnouf a inséré dans le Journal asiatique (3« série, t. VI, p. 86) une traduction de la lettre de Prinsep.
Voy, plus haut, p. 318, la lettre d'Eugène Burnouf à M. Guizot, en date du 26 mai 1838.