‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 73 sur 86 · A. HUMBOLDT · texte numérisé non relu

A. HUMBOLDT

Ce mardi.

Trois lettres se rapportant a la mort de M. J.-L. Burnouf

(8 mai ^844).

J. Michelet ^ à Eugène Burnouf.

10 mai 1844.

Ma poitrine très souffrante m'oblige de faire un petit voyage; autrement, j'aurais été vous voir, cher, bien cher ami. Personne ne sent plus que moi votre blessure, ce bouleversement du cœur, de la famille, des habitudes ; c'est déjà mourir.

Nos études si diverses nous éloignent et nous tiennent séparés ; mais qui m'est plus cher que vous ?

J. Michelet.

A ce billet Michelet avait joint les paroles qu'il avait prononcées la veille à son cours du Collège de France :

« Je rêvais ce matin au xviii^ siècle, dont je dois vous

1. Jules Michelet, le célèbre historien, né à Paris en 1798, mort en 1874. Membre de l'Institut (Académie des sciences morales et politiques), il avait remplacé Daunou au Collège de France dans la chaire d'histoire et morale, qu'il occupa de 1838 à 1851.

entretenir, lorsque j'ai eu le malheur d'apprendre la mort d'un de ses plus honorables représentants, de M. Burnouf, Messieurs, auquel nous devons tous un reconnaissant souvenir, et pour ses savants travaux, et pour avoir donné à la France, à la science européenne, cet illustre fils !

« M. Burnouf appartenait à cette forte, courageuse et patiente génération qui nous a faits ce que nous sommes, à cet âge énergique auquel le nôtre doit son point de départ, et peut-être tout ce qu'il a de meilleur !

« Grand siècle! et tant calomnié! QuVt-il fait pourtant, sinon de continuer avec force et patience, en pleine lumière, ce que les temps antérieurs avaient commencé dans l'ombre ? L'avenir l'appellera le temps de la sincérité ! »

Chr. Lassen à Eugène Burnouf. (En anglais.)

Bonn, 22 mai 1844.

Très cher ami,

C'est avec un grand chagrin que j'ai appris par les journaux que vous venez de perdre votre père, et je me hâte de vous exprimer ma très sincère sympathie pour cette irréparable perte. Je n'essaierai pas de vous offrir des consolations, qui seraient impuissantes à soulager votre douleur, par des raisons que vous ne sauriez accepter, pas plus que je ne saurais vous les exprimer. Seulement, permettez-moi de vous dire ceci : c'est que vous possédez dans toute son étendue cette consolation que votre père est mort respecté et aimé de tous ceux qui Font connu, qu'il a rendu à son pays et à la science tous les services qu'il était en son pouvoir de leur rendre et qu'il a quitté la vie avec le sentiment consolant de laisser après lui, en vous, un si digne représentant de son nom.

Philippe Le Bas ^ à Eugène Burnouf.

Athènes, le 30 juin 1844.

Gomment vous exprimer, mon cher Eugène, toute la part que je prends au malheur qui vient de vous frapper? Que vous dire en présence d'une si juste douleur ? Que je me mets à votre place et que je sens mieux qu'aucun autre combien une pareille perte doit être sensible, quel vide affreux elle doit laisser dans l'existence. Qui mieux que moi sait tout ce qui vous est ravi ? Je connaissais depuis longtemps, j'aimais, je vénérais votre père, j'étais, je me plais à le croire, aimé et estimé de lui. Nul ne peut donc s'associer plus sincèrement que moi aux regrets de tous ceux qui l'ont connu. Le deuil est général. Toutes les lettres que je reçois de Paris, de quelque nom qu'elles soient signées, que ce soit Régnier, Lenormant ou tout autre, témoignent du sentiment commun à cet égard.

Mais, si vous avez droit de pleurer, il ne faut pas non plus vous laisser abattre par le trop légitime chagrin qu'une aussi cruelle séparation doit inspirer à un fils tel que vous. Pensez bien que vous vous devez à votre excellente femme, à vos charmants enfants, à de véritables amis, à la science dont vous avez reculé les limites, à votre pays auquel le nom de Burnouf fera un éternel honneur. Ce sont là des conseils que vous donnerait votre excellent père s'il pouvait encore vous faire entendre sa voix. Il faut écouter Tamitié quand elle invoque un souvenir aussi cher.

Je regrette vivement de n'être pas en ce moment à Paris pour aider nos amis à combler le vide que la mort vient de faire dans nos rangs par un nom qui vous soit agréable. C'est l'occasion

1. Philippe Le Bas, savant helléniste, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, né en 1794, mort en 1860, fils du conventionnel Le Bas.

Pendant ses voyages en Grèce et en Asie-Mineure, il écrivait à Eugène Burnouf des lettres pleines de sentiment, d'esprit et de détails curieux sur ce qu'il faisait et ce qu'il voyait.

ou jamais de faire arriver M. Mohl. Je voudrais pour beaucoup pouvoir contribuer à son succès. Mais je suis retenu en Grèce jusqu'au mois d'octobre, et d'ici-là, sans doute, l'élection aura lieu. Je ne puis donc m'y associer que d'intention.

Adieu, mon cher Eugène, comptez plus que jamais sur Tinaltérable attachement de

Votre tout dévoué confrère et ami,

Ph. Le Bas.

Note pour la Lettre du ^18 novembre -1844.

Les détails touchant Gardin-Dumesnil et l'abbé Martin seront complétés et rectifiés par les pièces suivantes qu'Eugène Burnouf n'avait pas sous les yeux quand il écrivait sa lettre à M. Travers :

1° Une notice biographique sur Gardin-Dumesnil, par J.-L. Burnouf^;

2° Deux lettres ou fragments de lettres de l'abbé Martin à son ancien élève J.-L. Burnouf.

L'abbé Martin, mort en 1811 curé de Saint-Gyr, près Valognes, était, avant la Révolution, vicaire de cette paroisse, et c'est lui qui donna les premières leçons de latin à J.-L. Burnouf. En effet, celui-ci, recueilli à Saint-Cyr par son oncle Jean Ruel, dont plus tard il éleva à son tour le jeune fils, suivait les classes de l'école fondée dans le village par Gardin-Dumesnil. Ce savant et excellent homme avait remarqué les heureuses dispositions du jeune orphelin, qui dut à sa recommandation et aux soins de l'abbé Martin d'être admis comme boursier au Collège d'Harcourt. J.-L. Burnouf a consigné, dans la Notice ci-jointe, l'expression de sa reconnaissance envers son protecteur, et c'est sans aucun doute à l'abbé Martin qu'il fait allusion quand il parle de « l'habile maître que Gardin-Dumesnil associa à ses vues généreuses et qui partagea son exil pendant nos troubles civils. »

i. Cette notice se trouve en tête de la troisième édition des Synonymes latins de Gardin-Dumesnil, publiée par Jamet en 1813. i vol. in-8o.

Notice sur Gardin-Dumesnil par J.-L. Burnouf,

Jean-Bapliste Gardin-Dumesnil naquit en ^720 au village de Saint-Gyr, près Valognes, en basse Normandie (département de la Manche). Ses premières années furent consacrées à Tétude des lettres, et sa vie entière s'est passée à les cultiver et à les enseigner. D'abord professeur au collège de Lisieux, nommé ensuite (le 'I®'' janvier ^1758) professeur de rhétorique au collège d'Harcourt, son nom se distingue avec honneur parmi ceux des illustres maîtres qui firent, pendant le xviii^ siècle, la gloire de l'Université de Paris. Une connaissance profonde des langues grecque et latine, un esprit solide, un goût sûr et un talent admirable pour transmettre à ses élèves la science qu'il possédait et leur inspirer l'amour de l'étude, le rendront à jamais le modèle de tout bon professeur. Son goût est suffisamment prouvé par ses Synonymes latins eux-mêmes. Quant à son talent pour l'instruction , nous en avons pour garants des membres distingués de la nouvelle Université qui se souviennent avec reconnaissance d'avoir été ses élèves et qui lui rendent le plus honorable témoignage.

En 4 764, après la suppression de la Société des Jésuites, M. Gardin fut chargé de la direction du collège de Louis-le- Grand (à présent Lycée impérial). 11 sut, dans des circonstances difficiles, établir dans cette maison un ordre et une disciphne qui firent le plus grand honneur à son caractère et à son habileté comme principal.

La vertu, chez cet homme estimable, ne le cédait en rien à l'art de l'enseignement et de l'administration. Retiré dans son pays natal plusieurs années avant la Révolution ^ , il employait le fruit de ses économies à répandre des bienfaits sur ses concitoyens.

Les habitants de Saint-Gyr n'oubheront jamais l'école qu'il avait fondée chez eux pour l'instruction gratuite de leurs

1. C'est en 1770 que Gardin-Dumesnil quitta la direction du collège de Louis-le-Grand.

enfants. Malgré la médiocrité de sa fortune, il avait fait bâtir à ses frais, pour le logement du maître et la tenue des classes, une maison commode et agréable, et avait assuré pour toujours, par une rente constituée, la subsistance et les honoraires de l'instituteur. Celui-ci devait, non seulement donner l'instruction primaire et indispensable, mais encore savoir le latin et renseigner aux deux enfants de l'arrondissement qui annonceraient le plus de disposition pour cette étude. C'est là que l'auteur de cette Notice a reçu les premières leçons des langues anciennes. Qu'il lui soit permis de consigner ici, en faisant mention de ce fait indifférent au public, l'expression de sa gratitude envers un bienfaiteur dont il chérit la mémoire.

Dans ce temps de désordre et d'anarchie dont le souvenir est effacé par tant de gloire et de prospérité, l'école fut anéantie et le fondateur forcé de se réfugier dans une terre étrangère avec l'habile maître qu'il avait associé à ses vues généreuses. Rentré dans sa patrie à la fin de nos troubles civils, il termina en \ 802, à Saint-Cyr près Valognes, lieu de sa naissance, une carrière qui fut tout entière consacrée au bien public et à la pratique des vertus.

Vabbé Martin à J.-L. Burnouf.

Saint-Cyr, 29 janvier 1808.

^Monsieur et cher ami, J'ai reçu avec bien de la reconnaissance l'expression des vœux que vous avez formés pour ma conservation. Soyez persuadé de la sincérité des miens pour la vôtre et celle de votre aimable famille; je vous félicite de la place que vous occupez; j'ai confiance qu'elle fera votre bonheur et qu'elle sera très utile au bien et à l'éducation publique négligée depuis longtemps. Je me trouve glorifié d'avoir été pour quelque chose dans la vôtre, puisque vous en faites un si bon usage

Saint-Cyr, le 18 novembre 1809.

Monsieur, C'est avec bien du plaisir que je vous félicite de votre nomination définitive à la chaire de professeur de rhétorique au

lycée Charlemagne-, je n'ai jamais douté de votre capacité pour remplir celte place avec distinction. Les jaloux et les envieux, souvent plus intrigants pour s'élever au-dessus de leur mérite, étaient à craindre.

Je prétends une part dans les compliments que je vous fais, comme vous ayant donné les premiers principes d'éducation qui n'ont pas été stériles en vous. Et comment ne me glorifierais-je pas, moi qui compte parmi mes écoliers des professeurs de rhétorique, des ingénieurs, des curés, des prêtres ? Il ne me manque plus que des évêques et des gens de barreau. Ce qui me contente encore davantage, ce sont les bonnes mœurs et la religion dont ils sont doués.

Votre oncle Jean Ruel, son épouse et votre tante veuve Jacques m'invitent à vous remercier de la bonté dont vous usez envers leur petit Charles. Ils vous prient instamment de la lui continuer et d'excuser des défauts que vous savez être ordinaires à la jeunesse. Ils désirent ardemment, ainsi que moi, qu'il puisse vous contenter. Ils sont persuadés que vous connaissez parfaitement la dose de patience qu'il faut avoir pour supporter le caractère de chaque enfant en particulier. Ils vous embrassent et vous font mille compliments et amitiés ainsi qu'à Madame votre épouse et à vos enfants. Ils comptent le leur de ce nombre ^ .

Recevez, etc.

J.-F.-J. Martin, prêtre, Desservant de Saint-Cyr.

1. Charles Ruel, le jeune cousin élevé par J.-L. Burnouf avec ses propres enfants, devint en effet pour sa nouvelle famille un véritable fils, dont Taffection constante et dévouée ne se démentit jamais. Après avoir fourni une honorable carrière dans l'administration, il mourut en 1862, laissant quatre fils qui tous se distinguèrent dans la guerre de 1870; l'un d'eux fut tué à l'attaque du Bourget ; l'aîné, colonel du 141^ régiment d'infanterie, est mort, à l'âge de cinquante-huit ans, le 11 février 1891.

XXVIP.

Lettre de Jdles Mohl a Edgène Bdrnodf.

Berlin, 20 septembre 1847.

Mon cher ami,

J'ai reçu ici votre lettre qui m'a fait rire aux larmes. Je suis arrivé ici après des courses de toute espèce en Saxe et traîne mes guêtres ici depuis quinze jours. Je n'ai pas trouvé Bopp, qui fait ses vendanges sur le Rhin. Le scélérat y a une bonne petite propriété. D'ailleurs, il m'eût été difficile de faire votre paix avec lui, puisqu'il paraît qu'il m'en veut avant tout et tous. Que Dieu bénisse les gens de lettres, et leurs vanités insensées! Je n'ai pas trouvé non plus Ritter, ni Meyendorff, qui m'aurait mieux montré la ville que qui que ce soit, excepté le Diable boiteux ; mais peu à peu il est revenu beaucoup de monde des eaux, et j'ai vu Boeckh, Raumer, Ranke, Lepsius, Panofka, les deux Grimm, SchelUng, Humboldt, Schott, Savigny, etc., et il commence à être temps que nous partions pour nous refaire un peu en route des dîners et soupers qu'on nous donne. Boeckh m'a donné hier un grand dîner au Thiergarten, où nous avons été fort gais et où j'ai vu les gros bonnets du pays in iheir cups et je puis attester qu'ils ont le vin très aimable. Boeckh a fait un speech en mon honneur, qui était si bien tourné que j'ai renoncé à y répondre, à ma honte éternelle.

J'ai vu le Musée égyptien qu'on est en train de bâtir et qui est superbe; je n'ai rien trouvée la bibliothèque de bien important. La tradition d'un manuscrit de Firdousi du xnp siècle repose sur une erreur du vieux Wahl, et celle de l'existence d'un manuscrit du Bargon-nameh ne paraît pas plus fondée ; mais je n'ai pas pu acquérir de certitude là-dessus, quoiqu'on ait été extrêmement complaisant pour moi et qu'on m'ait ouvert tout. J'ai acquis à cette occasion l'assurance qu'on vous prêtera tous les manuscrits sanscrits que vous voudrez avoir. J'ai souvent

1. On avait d'abord mis sous ce n" XXVII les pièces qui forment maintenant le n» XXVI de l'Appendice.

entendu parler de votre Ruddhisme, qui a été beaucoup lu ici parmi les savants et même parmi les simples lettrés. Mon rapport à la Société asiatique a eu ici un succès singulier. Tout le monde me l'a demandé et je n'en avais pas assez pour une si grande consommation. Ils espèrent que le roi fera exécuter le plan de voyage que j^y ai tracé, mais, comme il a beaucoup d'autres emplois de son argent, j'espère qu'on le fera en France ; il y en a d'ailleurs pour tout le monde. Dans tous les cas, j'espère qu'on me laissera la satisfaction d'organiser l'exploitation d'Ecbatane.

J'ai vu Potsdam et Sans-Souci. C'est un endroit charmant. Je n'aurais pas cru qu'il fût possible de faire quelque chose d'aussi beau dans ce pays et ce climat. 11 y a une quantité d'autres châteaux dans les environs de Potsdam, parce que les eaux et les mouvements du terrain y fournissent de beaux emplacements -, mais je n'en ai vu qu'un ou deux qui soient très bien et très habitables^ mais rien n'est comparable à Sans-Souci; je n'aurais jamais cru que le vieux Frédéric avait si bon goût.

Il y a ici un état de choses que je ne puis encore bien comprendre. C'est un gouvernement très personnel du roi et en même temps très routinier dans l'administration, le tout saupoudré d'une opposition gouailleuse du public et d'un mouvement inquiet et ambitieux des esprits. C'est difficile à saisir pour un étranger, et mes impressions étonnent beaucoup les gens d'ici, et leur étonnement me surprend à mon tour.

Schelling parle de venir à Paris au printemps et d'y rester six mois. Je l'ai trouvé très vieilli, mais s'intéressant à tout; il veut publier ses leçons, mais j'en doute. Je crois que l'Université ici a perdu peu à peu, et que le roi, avec son amour des grands noms, lui a fait plus de mal que de bien; mais, avec tout cela, il y a de la vie et une confiance dans l'avenir qui me frappent beaucoup.

Si vous voyez Piccolos, dites-lui que je me suis donné une peine infinie pour acheter la médaille de Sophocle; qu'on a refusé de me la vendre, parce que le roi s'en est réservé exclusivement la distribution ; qu'alors j'ai eu recours aux grands moyens pour me la faire donner par S. M. aussitôt qu'elle sera de retour ici, et que toul cela est arrangé. Malheureusement, je

partirai avant le retour du roi, mais je suis presque sûr que j'aurai la médaille, et dans ce cas je l'offrirai en holocauste à Piccolos pour être placée dans le socle du buste. Si, par un effet du hasard, mon entreprise manquait, j'ai au moins la consolation d'avoir fait tout ce qui peut se faire et d'avoir donné bien de la peine à Boeckh, qui est mon intermédiaire principal dans cette belle négociation.

J'ai aussi travaillé dans les affaires de ce scélérat de Dumont, à qui j'espère avoir deux bibliothèques pour prendre toutes les collections académiques à partir du 1" janvier. Au reste, il faut que je sois de retour à Paris pour cela. Je n'ai trouvé jusqu'à présent pas un traître bouquin pour Landresse, je veux dire de bouquin donné à la bibliothèque, quoique j'en aie vu qu'il devrait acheter, mais il me paraît que le monde ici n'est pas très donateur de hvres. Je n'en ai pas acheté pour moi, car je mange beaucoup d'argent.

Je crois que nous irons pour quelques jours à Munich et que nous serons de retour à Paris au commencement d'octobre.

Le 21.

Je crois que je ne démarrerai jamais d'ici. Voilà Briggs qui arrive et me retiendra encore un peu. Eichhorn, le Salvandy du pays, m'a fait venir hier pour me parler d'un tas de choses. J'ai été ensuite souper chez Savigny, qui reçoit tous les soirs et vous donne un petit souper très propre, très suffisant et très bon, et que ces imbéciles ici accusent d'avarice, parce qu'il ne donne pas de ces grands soupers lourds et absurdes qui sont ici de mode. Mais que voulez- vous? Il n'y a ici qu'un grand saint, c'est saint Boustifaille, qui a partout et en tout lieu des temples, des chapelles, des autels grands et petits. Vraiment, on mange trop dans ce pays, même ici où ils passent dans le reste de VXllemagne pour des affamés qui vivent de thé et de pain beurré. Au contraire, leur thé est détestable et leur mangeaille excellente; et ils ne s'en font pas faute.

Après tout, je suis très content d'être venu ici ; mais il faut que je m^en aille. Le roi va revenir, et je ne puis pas le voir, parce que j'ai oublié d'apporter mon gros bouquin. L'histoire du manuscrit que j'étais venu chercher est une véritable corné-

die. J'ai fini par la savoir jusqu'au fond, mais c'est infiniment trop long.

Dites mille choses au docteur^, à Landresse, à Ampère et surtout à la marmaille. Jacob Grimm me charge de ses tendresses pour vous. Ils sont très aimables l'un et l'autre, et vous êtes très populaire parmi tout ce monde.

Mais il faut que je finisse. Mes respects à Madame, à laquelle j'ai une quantité de choses à raconter. Mais, à force de ne rien faire, je suis devenu si paresseux que cela me paraît un effort héroïque d'avoir achevé une lettre.

Tout à vous,

MOHL

Lettre de Jules Mohl a Eugène Burnouf, après les journe'es

DE juin.

Paris, 27 juin 1848.

Mon cher ami.

J'allais vous écrire lorsque j'ai reçu votre billet. Nous n'avons rien eu. J'ai été employé tous ces jours-ci à la garde de l'Assemblée et à l'Intérieur, où j'ai trouvé Roulin, Landresse et Mérimée en bon élat. Ma femme est restée chez elle et est un peu souffrante à cause de l'état de fièvre dans lequel nous avons été tenus. Quelle horreur que tout cela! et quelles histoires dont nous avons été nourris d'heure en heure !

Je suis inquiet de Jussieu, de Lajard, s'il n'est pas parti, et d'autres de nos amis dans l'intérieur [de Paris] dont les maisons ont été en possession des insurgés. Et ce pauvre archevêque assassiné! La garde nationale a voulu fusiller Louis Blanc et Lagrange, qu'ils ont trouvés dans un cabriolet sur un boulevard. Un colonel de dragons les a sauvés. La garde nationale était dans une fureur curieuse. J'étais devant la Chambre quand un

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