‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 74 sur 86 · M. le D'- Roulin · texte numérisé non relu

M. le D'- Roulin

représentant nous a annoncé la mise en état de siège, et aussitôt s'est élevé un cri assourdissant : « Vive l'état de siège ! » J'en étais bien aise moi-même, mais j'avoue que je n'ai pas pu crier.

Il est impossible d^aller à dix minutes de distance, la rue du Bac est comme assiégée. Il y a à tous les coins de rue une rangée de factionnaires qui vous empêchent de circuler. Il n'y a que les bonnes et les gardes nationaux en uniforme qui peuvent faire un peu de chemin, et encore difficilement. Au reste, je n'ai pas la force de sortir, je tombe de fatigue et de sommeil. Heureusement, tout est fmi, au moins pour le moment j mais quelles journées !

Tout à vous,

MOHL

Ma femme, qui dormait, me prie de faire ses amitiés à Madame Burnouf et à la marmaille. Nous viendrons prochainement vous compter nos caravanes. Le plus curieux était les petits mobiles, qui se sont battus comme des chats sauvages. Et, comme me disait un vieux capitaine d'infanterie, ce sont des enfants qui ne savent pas se battre; ils grimpent sur les barricades sans tirer et se font écharper.

Lettre de Charles Lenormant ^ a EdcxÈne Burnouf.

Paris, 18 janvier 1849.

Mon cher confrère,

Les conversations que j'ai eues avec plusieurs de Messieurs vos collègues au Collège de France m'ont fait craindre que

1. M. Charles Lenormant, né à Paris en 1802, mort à Athènes le 22 novembre 1859. Membre de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), professeur au Collège de France, conservateur du Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale.

quelques-uns d'entre eux n'eussent pris le change sur la nature de l'enseignement auquel j'aurais l'intention de me livrer si j'avais l'honneur d'être appelé à la chaire d'archéologie.

On a réclamé pour la généralité du titre de la chaire, ce qui est un fait; on en a déduit le droit qu'aura le nouveau professeur, quel qu'il soit, de traiter toutes les matières de l'archéologie. Mais de là à conclure que, pour m'être placé dans le vrai point de vue de l'institution, mon intention soit de substituer à un enseignement sérieux et positif des généralités plus ou moins attrayantes pour la masse du public, c'est là une conséquence très inexacte, diamétralement contraire aux intentions que j'ai exprimées dès le premier moment de ma candidature et contre laquelle je vous demande la permission de protester entre vos mains. Vous, mon cher confrère, qui avez été le témoin journalier de ma vie académique, qui connaissez la nature des communications que j'ai faites, pour ainsi dire sans interruption, au corps savant qui s'honore de vous compter parmi ses membres, vous pouvez mieux que personne attester que jamais il ne m'est arrivé d'entretenir l'Académie d'objets qui ne fussent dignes de son attention, précisément par le caractère tout spécial des questions soulevées. La persévérance même que j'ai mise à cultiver une branche des connaissances humaines qui exige l'appréciation et la combinaison d'une multitude de détails suffit, je pense, pour prouver en moi l'amour comme l'esprit de la science, et si je joins désormais^ à ces conditions qui ne m'ont point manqué jusqu'ici, la perspective d'un devoir à rempKr, le sentiment d'une obligation étroite envers des études auxquelles je dois mes premiers pas sérieux dans la carrière et envers la mémoire d'un maître à jamais illustre, il me semble que ceux qui douteraient encore de moi resteraient sous l'intluence d'un déplorable malentendu. En un mot, l'aridité des détails plutôt que l'éclat de l'ensemble, lorsque la recherche de la vérité et l'intérêt de la science l'exigent, l'ambition de faire des élèves et non le désir de captiver un auditoire nombreux et mobile, tel est le point de vue sous lequel j'envisage l'enseignement du Collège de France.

Telles sont, mon cher confrère, les résolutions quej'aileplus grand intérêt à faire connaître et que je vous prie de communi-

quer à qui de droit de la manière qui vous semblera opportune et convenable.

Agréez la nouvelle expression de mes sentiments les plus affectueux et les plus dévoués.

Lenormam.

Lettre d'Alexandre de Humboldt a Eugène Burnouf.

A Sans-Souci, le 18 août 1850.

Mon cher et illustre confrère,

Les nominations de l'Ordre pour le mérite dans les Sciences et les Arts, composé de trente membres indigènes et de trente membres étrangers, se font aux anniversaires des jours de naissance (27 janvier), d'avènement au trône (3^1 mai) et de la mort (i7 août) du grand Frédéric. Cette institution, comme Ta très bien dit mon ami intime M. Arago, est plutôt une Académie qu'un Ordre. Les étrangers sont nommés par le souverain sur la présentation d'une liste de trois savants ou artistes choisis au sein des deux Académies des sciences et des arts. Les membres indigènes se choisissent eux-mêmes par libre choix , mode de remplacement, qui, pour les membres étrangers, serait trop long et presque impossible des deux côtés de TAtlantique. Je commence par vous exposer nos libertés^ et je suis heureux de pouvoir me vanter de leur application en vous annonçant, mon illustre ami, comme chancelier de cette institution, que votre nomination a été proclamée hier dans le Journal officiel. Je suis tout fier de pouvoir inscrire votre nom, illustré par de grands et nobles travaux, à côté des noms d' Arago, Boeckh, Melloni, Gaujf, Schelling, Bopp, Robert Brown, Brewster, Herschel, Léopold de Buch, Charles Ritter, Manzoni, Thomas Moore, Meyerbeer, Rossini,

Ingres, Horace Vernet Je me hâte d'étaler nos richesses à

vos yeux dans des temps qui sont si tristes pour la liberlé des peuples et dans lesquels de plus graves et de plus pressants intérêts absorbent Tattention publique. Vous avez eu la presque

unanimité dans Téleclion de l'Académie. Vos concurrents ont été le duc de Luynes et Pastronome M. Struve, car, fidèles aux principes d'abstraction et de généralisation (je dirais presque aux traditions de nos ancêtres zends et hindous), nous tenons plus encore à l'unité du Cosmos intellectuel qu'à celui qu'on nous vaccine sans Volkshause dans les assemblées dynastiques de Francfort.

Ma santé se conserve miraculeusement, plus que mes espérances. La pétrification d'un homme antédiluvien se fait avec une certaine lenteur, et je tâche de travailler avec ardeur avant que Timbécillité soit complète.

Agréez, je vous supplie, l'hommage renouvelé d'un dévouement qui date de bien loin et dont vous n'avez jamais douté.

Alexandre Humboldt.

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