Suivent des remarques sur la décUnaison des mots zends
En un mot, je pense comme vous que le point sur lequel doivent se diriger toutes les recherches est la détermination exacte des rapports du zend et du sanscrit. Il se passera bien du temps avant qu'on puisse, avec les matériaux que nous possédons, faire une grammaire complète et un dictionnaire zends. Mais ce qu'on trouve de grammaire dans ces livres, on peut l'extraire et le comparer au sanscrit, terme tout à fait connu. Je tâcherai de faire cela relativement à ce qu'a donné M. Rask, car il n'a pas vu du tout les rapports saillants qui unissent les deux langues. Le reste de mes recherches paraîtra dans un ouvrage spécial, auquel je travaille avec le plus d'activité que je puis, ou qu'on peut à Paris. Dans l'impossibilité de réunir une grammaire complète, je me suis arrêté à un plan un peu bizarre, qui certainement ne plaira pas aux lecteurs français (mais ils sont si peu nombreux!), mais qui me paraît le seul qu'on puisse prendre. Je traite successivement et suivant leur importance des noms des êtres divins mentionnés dans le Zend-avesta. Je rassemble tous les passages des textes qui en parlent, et après j'en extrais la grammaire de ces mots. J'ai déjà examiné ainsi : Ormuzd, Mithra, les Ajnschaspands, Borclj, Hom, Djouti, Zour, les Gah. J'y joindrai une liste d'autres mots qui se reproduisent souvent, le soleil, la lune, la terre, etc., comparant sans cesse le zend au sanscrit. Comme les observations grammaticales seront ainsi sans ordre sous des titres divers, je ferai un résumé avec des tableaux de tous les faits contenus dans cette variété d'articles. Mais cela est long, et les jours sont si courts pour le travail dans notre malheureuse ville!
En attendant, je recevrai avec reconnaissance la traduction allemande de M. Rask, et je vous en remercie d'avance.
Veuillez être assez bon pour présenter mes humbles respects à M. de Schlegel et me croire toujours votre tout dévoué,
Eug. BURNOUF.
M. Rémusat va prochainement faire paraître la traduction du Foë kouë ki, ou voyage bouddhique dans l'Inde.
A M. Ghr. Lassen, à Bonn.
Paris, 13 mai 1827.
Mon cher Lassen,
Il y a bien longtemps que je voulais vous répondre ; mais j'ai travaillé beaucoup dans ces deux derniers mois, et j'attendais de jour en jour le départ de M. Olshausen, qui passe par Bonn et vous remettra cette lettre avec mes compliments. Notre communauté d'études, puisque nous nous occupons tous deux de zend, a occasionné entre nous un rapprochement dont j'ai tout lieu d'être flatté. On peut dire que M. Olshausen a pour la science le même amour que vous, avec le même désintéressement, et aussi peu de jalousie, passion qui est très connue des orientalistes français. C'est un caractère très honorable et que j'aime beaucoup, quoique je ne le connaisse pas depuis très longtemps.
Je ne puis VOUS donner rien de nouveau relativement à mes études. J'ai commencé à rédiger un mémoire sur le zend. La traduction de M. Rask se faisant attendre, j'ai renoncé à mettre des observations dans le Journal asiatique, comme on m'en priait ici, parce qu'elles n'eussent pu être accompagnées de tous les développements nécessaires. Je donnerai tout ensemble, parce que, dans un sujet aussi neuf, il ne peut y avoir trop de preuves et trop de moyens de contrôle. J'en suis assez avancé (à la déclinaison en ou), et j'avais l'espoir d'avoir fini dans deux mois, quand sir Alexander Johnston a eu la complaisance de m'envoyer une grammaire pâlie en pâli et en singhalais. — Vous vous rappelez probablement que je vous ai déjà parlé d'un ouvrage de ce genre que j'avais reçu avec le Mahâvansa; mais je n'en avais pas été aussi satisfait que je l'espérais, parce que c'était un commentaire singhalais sur une grammaire en pali dont le texte n'était pas reproduit par le commentaire. — Le nouvel ouvrage, au contraire, que m'envoie sir Alexander Johnston, contient le texte pah d'une grammaire avec des exemples et un commentaire singhalais. Cet ouvrage est extrêmement curieux, et il me servira à faire une grammaire pahe complète, que j'espère avoir achevée prochainement si l'état de ma santé continue à être aussi bon et aussi propice pour le travail.
Dans ce moment, je suis extrêmement occupé à copier cette volumineuse grammaire de 108 pages très longues, écrites en singhalais très menu, et que sir Alexander ne veut me laisser que deux mois; mais j'espère obtenir un délai.
Une fois la copie faite, je reprendrai la suite de
mon zend et je commencerai à rédiger la grammaire pâlie; cela ne sera pas très difficile, au moins dans nos idées ; car je ne pense pas que, pour une langue comme le pâli, il soit nécessaire de donner une ausfuhrliche Lehrgebaude. Gela serait à n'en plus finir si on voulait faire des dissertations sur les rapports du sanscrit et du pâli ; il faut que la connaissance du sanscrit se sente dans une grammaire pâlie, mais ne se montre pas trop. Au reste, je demanderai à votre amitié quelques conseils en temps et lieu.
Nous allons avoir prochainement un caractère barman à l'usage du pâli, dont j'ai surveillé la gravure à l'Imprimerie royale. C'est une acquisition très importante. Je voudrais avoir plus d'un manuscrit du Kammouva, je le donnerais immédiatement. M. Saint-Martin m'a engagé à rédiger, en une feuille ou moins, un alphabet pâli afin de faire connaître le caractère. Il a dessein de populariser ainsi tous les caractères que possède l'Imprimerie royale. Cela fera une collection comme celle de la Propagande, avec cette différence que les types seront plus beaux.
Quant au Mahâvansa, je suis loin de pouvoir en dire des choses aussi favorables que pour les objets précédents. Vous savez que je n'aurais jamais osé me charger d'un tel travail sans le secours d'une traduction anglaise, que je comptais employer comme dictionnaire. Mais figurez-vous que celle que sir Alexander Johnston et master Upham m'avaient promise n'existe pas. Ce qu'ils ont à Londres et ce qu'ils vont publier est une traduction anglaise d'une traduction hollandaise d'une paraphrase singhalaise du texte pâli. C'est le Mahâvansa, comme ce couteau auquel on
avait mis sept lames et dix manches ; c'était toujours le même. Gela est une nouvelle preuve de l'exactitude que mettent nos amis d'outre-Manche dans leurs travaux. Malheureusement pour moi, j'ai la certitude que cela ne pourra pas m'être d'un grand secours. Aussi j'ai obtenu que M. Rémusat, dans le rapport des travaux de la Société, n'annonçât mon travail que comme conditionnel. Gomme je ne l'ai dit qu'à un très petit nombre de personnes, je puis prendre autant de temps qu'il m'en faut pour acquérir les connaissances nécessaires pour achever cette entreprise.
Adieu, mon cher Lassen, pardonnez-moi ma mauvaise écriture ; je suis très pressé pour remettre cette lettre à M. Olshausen, qui va partir.
Tout à vous,
Eug. BURNOUF.
Auriez -vous la complaisance de présenter mes humbles respects à M. de Schlegel?
Est-ce que vous avez renoncé à donner l'Amaracocha ?
A M. Ghr. Lassen, à Bonn.
Paris, 15 juillet 1827.
Mon cher Lassen,
Je profite du départ de M. Bonar pour répondre à votre très obligeante lettre accompagnée de l'envoi du mémoire de M. Rask. Je vous suis infiniment reconnaissant de cet envoi, d'autant plus que, faute
de communication avec l'Allemagne, à cause de Dondey-Dupré, nous ne savons pas ce qui parait dans ce pays et nous ne connaissons pas le moyen de nous le procurer.
Je porte à peu près le même jugement que vous sur le mémoire de M. Rask. Ce savant n'a, à ce qu'il me parait, qu'une connaissance très superficielle de la langue zende, idiome qui demande, pour être étudié à fond, presque la même attention que le sanscrit et qui est moins intelligible, parce qu'on a, pour cela, beaucoup moins de secours. Il a donc dû, puisqu'il voulait absolument faire un mémoire, se livrer à des hypothèses en très grand nombre, mais qui ne me paraissent pas de nature à satisfaire tous les lecteurs. Il me semble que le zend ne doit pas être ainsi considéré. Il faut avouer franchement qu'on ne sait ce que c'est que ce mot zend, qu'à peine peut-on dire où et quand la langue a existé ; enfin, il faut laisser in obscuro toutes les questions historiques auxquelles cette langue peut donner lieu. Mais, d'un autre côté, il reste une matière fort vaste aux recherches dans l'étude grammaticale, qui, j'en suis de plus en plus persuadé, ne peut se faire avantageusement qu'au moyen d'une comparaison avec le sanscrit. C'est, au moins, comme j'ai conçu qu'un mémoire sur le zend pouvait mener à quelque résultat philologique.
Je vous remercie beaucoup de la trop bonne opinion que vous avez de moi relativement à cet objet. J'ai rédigé presqu'en entier mon travail, que je ferai probablement paraître en deux parties si je suis pressé par quelque circonstance de paraître avant l'achèvement du tout. Sinon, j'attendrai pour publier tout
ensemble. Mais je rencontre un grand obstacle dans l'absence d'un caractère zend. Vous ne sauriez croire à combien de méprises on est exposé en se servant du caractère européen pour certaines consonnes de l'ancien alphabet persan, et, pour ma part, je ne suis nullement flatté de certains caractères de l'invention de M. Rask. J'ai déjà bien souvent parlé à M. Saint- Martin de la nécessité de faire graver à l'Imprimerie royale un caractère zend. Mais sa bonne volonté est arrêtée par les grands frais dont menace cette entreprise, parce qu'il faudrait faire graver un nombre très considérable de poinçons pour les entrelacements des queues de certaines lettres, et encore serait-il très difficile d'obtenir une ressemblance complète avec les manuscrits, qui, en ce genre, se permettent de grandes licences^.
J'ai grande hâte de juger de tout l'intérêt qu'aura votre ouvrage sur le Pendjab. Connaissant le sanscrit aussi bien, et surtout ayant lu une si grande variété de textes, il est impossible que ce mémoire ne soit d'une très grande utilité. Si vous le permettez, j'en rendrai compte dans le Journal asiatique, ou, s'il y a moyen, dans le Journal des Savants, en en obtenant l'autorisation.
M. Mohl va faire, comme vous savez, un bien beau voyage dans l'Inde^. Il est capable de rendre, à diverses branches de la httérature orientale, de très grands services. Je l'ai prié de me rapporter d'Allemagne le Rosen, dont je crois comme vous que l'uti-
1. Le manque de caractères zends obligea Eugène Burnouf à faire lithographier à ses frais son édition du Vendidad-Sadé.