‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 104 sur 547 · L'AFFAIRE CALAS · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE CALAS

Monsieur ls comte d'Abgentau

A Ferney, 27 mars 1%2.

Vous me demanderez peut-être, mes divins anges, pour» quoi je m'intéresse si fort à ce Calas S qu'on a roué; c'est que je suis homme, c'est que je vois tous les étrangers indignés, c'est que tous vos officiers suisses protestans disent qu'ils ne combattront pas de grand cœur pour une nation qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve.

Je me suis trompé sur le nombre des juges, dans ma lettre à M. de La Marche*. Ils étaient treize, cinq ont'constamment déclaré Calas innocent. S'il avait eu une voix de plus en sa faveur, il était absous. A quoi tient donc la vie des hommes? à quoi tiennent les plus horribles supplices? Quoi ! parce qu'il ne s'est pas trouvé un sixième juge raisonnable, on aura fait rouer un père de famille ! on l'aura accusé d'avoir pendu son propre fils, tandis que ses quatre autres enfans crient qu'il était le meilleur des pères! Le témoignage de la conscience de cet infortuné ne prévaut-il pas sur l'illusion de huit juges, animés par une confrérie de pénitens blancs qui a soulevé les esprits de Toulouse contre un calviniste? Ce pauvre homme criait sur la roue qu'il était innocent; il pardonnait à ses juges, il pleurait son fils auquel on prétendait qu'il avait donné la mort. Un dominicain, qui l'assistait d'office sur l'échafaud, dit qu'il voudrait mourir aussi saintement qu'il est mort. Il ne m'appartient pas de condamner le parlement de Toulouse; mais enfin il n'y a eu aucun témoin oculaire; le fanatisme du peuple a pu passer jusqu'à des juges prévenus. Plusieurs

1. On sait ce qu'est cette affaire Calas, qui honore vraiment Voltaire, Un fils de ce Calas, néffociant protestant de Toulouse, fut trouvé penilu : la voix puhliqufi accusa le pô-re de l'avoir assassiné, par fu-

reur de le voir décidé à se faire catholique. Galas fut exécuté en 1762. Voltaire obtint sa réhabilitation en 1765.

2. Ancien Prnmier président au Parlement de Itijon, mort en 17()8.

VOLTAIRE. làl

d'entre eux élaieiil péiiitens blancs; ils peuvent s'être trom* pés. N'est-il pas de la justice du roi et de sa prudence de se faire au moins représenter les motifs de l'arrêt? Cette seule démarche consolerait tous les protestans de l'Europe, el apaiserait leurs clameurs. Avons-nous besoin de nous rendre odieux? ne pourriez-vous pas engager M. le comte de Choiseul à s'informer de cette horrible aventure qui déshonore la nature humaine, soit que Calas soit coupable, soit qu'il soit innocent? Il y a certainement, d'un côté ou d'un autre, un fanatisme horrible; et il est utile d'approfondir la vérité. Mille tendres respects à mes anges.

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