‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 130 sur 547 · EMILIE LE TONNELIER DE BRETEUIL · texte numérisé non relu

EMILIE LE TONNELIER DE BRETEUIL

c Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauffé, le visage aigu, le nez pointu, voilà le visage de la belle Emilie ; figure dont elle est si contente, qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir : frisures, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion; mais, comme elle veut paraître belle en dépit de la nature et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est obUgée, pour se donner le superflu, de se passer du nécessaire, comme chenùses et autres bagatelles.

« Elle est née avec assez d'esprit, le désir de paraître en avoir davantage lui a fait préférer l'étude des sciences abstraites aux connaissances agréables; elle crut par cette singularité parvenir à une plus grande réputation et à une supériorité décidée sur les femmes....

f Madame travaille avec tant de soin à paraître ce qu'elle n'est pas qu'on ne sait plus ce qu'elle est en effet ; ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels, ils pourraient tenir à ses pré-

(!•' ilisposcr de leurs biens par (es-

' 'MPiit : ces biens revnn.Tient au

loueur, quand ils mouraient sans

liants légitimes, et infime en cer-

tains pays quand les enfants n'Iiabilaient pas sous le toit du père.

1. Lettres de la M" du Chùtclet, édit. F. Asse, Ptiris, in-12. 1881.

tentions :son peu d'égard à l'état de princesse*, sa sécheresse à eeiui de savante, et son étourderie à celui de jolie femme.

c Quelque célèbre que soit Mme du Châtelet, elle ne serait pas satisfaite, si elle n'était pas célébrée, et c'est encore à quoi elle est parvenue, en devenant- l'amie déclarée de M. de Voltaire; c'est lui qui donne de l'éclat à sa vie, et c'est à lui qu'elle devra l'immortalité. »

Il ne faut pas croire aveuglement au mal qu'une femme dit d'une autre femme ; plus celle dont on médit a de réputation, et d'esprit celle qui médit, moins il faut croire à la médisance. Ne jugeons donc pas la belle Emilie à la rigueur sur le portrait qu'en trace Mme du Deffand.

Il est vrai que ce fut une femme savante. Elle savait le latin, l'anglais, l'italien. Elle traduisit une partie de l'Enéide, mais elle pratiqua surtout Lucrèce et les œuvres philosophiques de Cicéron. Elle tenait en effet la poésie pour une chose frivole, capable d'amuser les loisirs et de dissiper la fatigue de l'esprit : mais il fallait à son intelligence masculine des objets plus hauts et des études plus difficiles. Elle se plongea dans la philosophie et les sciences. Elle s'entoura de savants : Maupertuis, Clairaut, Kœnig, BernouilU furent ses amis et ses maîtres. Car elle ne voulait pas seulement les entendi'e causer de leurs travaux ; elle aspirait à les partager : elle étudia sous leur conduite avec la rage patiente d'un écolier pauvre qui veut arriver. Enfin elle eut confiarice en elle : elle écrivit sur la physique et sur la métaphysique. L'Académie des sciences la couronna pour un Mémoire sur le feu.

11 est vrai encore que cette femme savante était une femme coquette ; elle avait plusieurs des travers des femmes frivoles, et beaucoup de corruption mondaine surnageait parmi l'austérité de ses travaux érudils. Les ridicules opposés trouvaient le moyen de se conciHer en elle, et le public toujom's peu indulgent diffamait sa dissipation en riant de sa science.

aiais, après tout, elle avait aussi quelques attraits de femme aimable, et quelques vertus d'honnête homme. Elle avait plutôt l'esprit élevé qu'elle n'était pédante : seules les hautes questions de la philosophie et des sciences intéressaient son esprit et échauffaient son éloquence. Ce qui faisait sourire, ce n'était pas qu'elle affectât rien, mais son intelligence, d'une si rare qualité pour une femme, la singularisait. Et puis, tandis qu'ollc méditait

1. Allii'-ioii aux piélculioiis iiobiliuircs ilc M"" tlii Cliàlclel.

LA MARQUISE DU CHATELET. i8i

sur les pensées de Leibniz et de Newton, elle n'avait pas le temps d'être tracassière, ni médisante, ni méchante : Voltaire et Maupertuis lui donnent cet éloge, qui en fait alors une exception dans son sexe autant pour le moins que ses poùts intellectuels.

Son intimité avec Voltaire commença en 1734, pour ne se terminer qu'avec sa vie. Il trouva chez elle, à Cirey, la sécurité; elle lui tut profondément dévouée, et si on a pu lui reprocher d'avoir jeté le poète dans des travaux scientitiques pour lesquels il n'était pas fait, de l'avoir détourné de faire des vers, et d'avoir tenu sous clef le Siècle de Louis XIV, pour l'empêcher de l'achever, du moins eut-elle souci de la dignité et de la bonne réputation de son ami. Elle s'efforça de calmer les nerfs irritables et l'amour-propre de Voltaire : elle lui prêcha le travail sérieux et serein, le mépris des libelles et des satires, et il ne tint pas à elle qu'il ne se compromit pas dans des polémiques grossières, où ?a gloire n'avait rien à gagner; elle gémissait de le voir s'avilir à vouloir déshonorer les Rousseau et les Desfontaines, et s'éclabousser de la boue qu'il leur lançait.

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