Devaux
i. Fine remarque.
ment il mérite d'être plus heureux; je voudrais bien pou- Toir lui dire tout ce que j'en pense, mais entre l'arbre et récorc6 il ne faut pas mettre le doigt.
Conseiller au parlement de Dijon en 1730, président à mortier ei 1741, et enfin premier président en 1775, Cliarles de Brosses, est un des types les plus accomplis du magistrat d'ancien régime. Iitégre, laborieux, il a l'esprit de corps au plus haut degré : il pousse à l'extrême la fierté et l'indépendance. Exilé pour avoir soutenu avec trop de chaleur les droits de sa compagnie dans une querelle avec H. de Ta vannes, commandant militaire de la province, il se trouve chargé l'année suivante de recevoir solennellement à la tête des conseillers ce même commandant, qui revenait de voyage, et voici ia harangue dont il le salue.
c Monsieur, le roi, seul maître des honneurs, ayant bien voulu vous accorder la plus grande distinction que vous puissiez recevoir en cette province, le parlement toujours plein de respect et de soumission pour ses volontés vient, à l'occasion de votre retour, exécuter l'ordre de Sa Majesté. »
On conçoit les sentiments avec lesquels il dut accueillir le parlement Maupeou. Il fut l'un des plus enragés de son corps : on conte qu'il jeta sa robe et sa toque à son valet de chambre en s'écriant : c Tenez, il n'y a plus que les laquais qui en puissent porter. > Il rédigea la protestation de sa compagnie, et tut encore exilé.
Le président de Brosses avait l'esprit vif, tourné à la raillerie, et même un peu mordant, sans méchanceté du reste et sans aigreur. U avait une grande indépendance de pensée, sans pous-
1. Lettres familières écrtte» la noUce et les notes biographiques.
d'Italie en 1739 et 17iO (Drdier, 1856; i* édit. 1885). L'Étude biographique mise par M. Colomb en tête d« cette «dition m'a servi pour
Voltaire et le Président de Brosses, correspondance inédite^ publiée par Th.
lSâ5. i»«*).
fier la liberté jusqu'à l'incrédulilé. Le septicisme tapageur n'était pas son fait et il détestait le scandale. C'était un homme de bon ton, de tenue parfaite jusque dans ses plus grandes gaietés et ses plus fortes audaces; il aimait par-dessus tout la libre con- ▼ersation intime, à bâtons rompus, entre amis, où tout se cit en souriant, sans appuyer, sans eiiilor le ton. et sui'tout où ritn n« passe la porte.
Il avait une érudition solide et universelle. L'histoire, les ▼oyages, la mythologie, l'archéologie, la philologie, la pliysiobgie rien ne lui était étranger, et il a écrit sur tous les sujete. Ce n'est pas un écrivain de métier, ni un savant méthodique. Il écrit comme il cause, semant partout des réflexions fines, des idées neuves, original jusque dans ses erreurs. Son chef-d'œuvre, ce sont ces Lettres familières qu'il écrivit d'Italie à ses amis Je Dijon en 1739 et 1740, quand il alla ramasser les matériaux le son grand travail sur Salluste. Ce sont bien des lettres intimes, où de Brosses revit tout entier, un de Brosses jeune, plis exubérant, d'une gaieté qui va parfois jusqu'à la gaillardise, plus irrévérent et plus libre dans ses propos, d'une curiosité universelle, qui s'étend en tous les sens, et s'intéresse à tout, arts, lettres, mœurs, cuisine. De Brosses est un excellent observateur : ce qu'il a peint c'est bien toute l'Italie de ce temps-là. Non seulement il parle des antiquités, des monuments, des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture en homme de goût, avec un enthousiasme délicat, louant et critiquant en toute sincérité, selon son impression personnelle, qui le plus souvent est juste : mais il a vu les Italiens en Italie, et au contraire de presque tous les voyageurs, qui ne regardent que les musées et les collections, il a regardé les hommes. Il s'y est intéressé et il a merveilleusement fixé les traits multiples et singuliers de l'âme italienne du xvin« siècle. Je ne sais que Stendhal qui donne aussi vivement la sensation de ce qu'est un Italien et de toute la différence qui le sépare d'un Français. Et tout cela est écrit dans le meilleur style français d'avant Chateaubriand, avec une aisance négligée, d'un traii iisti' cL r.ipide, avec une précision de dessin t|iii jiiavo profondément les clioï^es, et n'a pas besoin de In couleur pour en exprimer la vie.
Les Lettres écrites d'Italie n'ont peut être pourtant pas contribué autant à sauver de l'oubli le nom d(! [)résident de Hrosses que ses démêlés avec Voltaire. On sait que Voltaire, voulant avoir plus d'un asile, ou, comme il disait, plus d'un terrain, après
t'èin établi à Monnon près de Lausanne ei aux Délices prts de Genève, loua à vie ou aciiela les terres de Tournay et de Ferney «Huées en France à peu de distance de la fronlicre : il pouvait ainsi braver l'autorité genevoise et le ministère français, et se «^''robei à tous les coups. Le comté de Tournay appartenait au pn'sidcnt de Brosses : apiès avoir bien disputé, chipoté sur le batl. Voltaire se mit à use du domaine en propriétaire, mais en nauvais propriétaire, et pas du tout en père de famille, coupant des bois auiquels il ne devait pas toucher, et saccageant la propriété. Le Président ne disait mot, se conlenlanl de faire véritier l'état du domaine, et attendant en paix la mort de son locataire pour se faire indemniser du dommage. Mais un caprice inattendu de Voltaire fit éclater la guerre : il lui prit fantaisie de ne point payer quatorze moules de bois, que le président lui avait fait livi'er sur sa demande par son marchand de bois. On ne saurait dire combien il eut à cœur de ne pas payer ces quatorze moules, et avec quelle incroyable subtilité d'imagination il soutint que c'était un cadeau du président. En vain celui-ci disait-il : « On envoie du gibier à un ami, mais où a-t-on vu un honnête homme offrir quatorze moules de bois? La belle galanterie! d On plaida, et Voltaire dut payer. Il ne le pardonna jamais au président, d'autant que celui-ci avait, quand il voulait, la dent assez dure. Dans le débat épislolaire qui s'engagea, l'avantage de l'esprit n'est pas toujours du côté de Voltaire, qui déjà n'avait pas celui du bon droit, et il lui fallut s'entendre dire de fâcheuses vérités, rédigées avec une modération flegmatique qui en doublait la force. Voltaire prit sa revanche, peu glorieusement du reste, et ces quatorze moules de bois furent cause que le président n'ciitrii jamais à l'Académie française.