L — VENISE
A HoNsiBun DB Blancit*.
14 aoat 1739.
K vous dire vrai, l'abord de cette ville ne me surprit pas auî.anl que je m'y attendais». Cela ne me fil pas un autre
1. Secrétaire en chef des États | 2. Il arrivait de Parme par )< de Bourgogne, homme d'esprit et 1 canal de la Brenta, qui délionch« oyiux coDTÎTe. I dàBL» l'Adriatique, près d« Venise
lOH LETTRES DU DIX-HUITIEME SIÈCLE.
effet que la vue d'une place située au bord de la mer, et l'entrée par le Grand Canal fut, à mon gré, celle de Lyon ou de Paris, par la rivière. Mais aussi quand on y est une fois, qu'on voit sortir de l'eau de tous côtés des palais, des églises, des rues, des villes entières, car il n'y en a pas pour une; enfin, de ne pouvoir faire un pas dans une ville sans avoir le pied dans la mer, c'est une chose, à mon gré, si surprenante, qu'aujourd'hui j'y suis moins fait que le premier jour, aussi bien qu'à voir cette ville ouverte de tous côtés, sans portes, sans fortifications et sans un seul soldat de garnison, imprenable par mer ainsi que par terre; car lee vaisseaux de guerre n'en peuvent nullement approcher, à cause des lagunes trop basses pour les porter. En un mot, cette ville-ci est si singulière par sa disposition, ses façons, ses manières de vivre à faire crever de rire, la liberté qui y règne et la tranquillité qu'on y goûte, que je n'hésite pas à la regarder comme la seconde ville de l'Europe*, et je doute que Rome me fasse revenir de ce sentiment.
Nous sommes loges pour ainsi dire dans le fort de la rue Saint-Honoré, avec cela on peut dormir la grasse matinée sans être interrompu par le moindre bruit. Tout s'y passe doucement dans l'eau, et je crois qu'on ronflerait fort bien au milieu du marché aux herbes. Joignez à cela qu'il n'y a pas dans le monde une voiture comparable aux gondoles pour la commodité et l'agrément. Je ne trouve pas que l'on en ait donné, à mon gré, une description juste. C'est un bâtiment long et étroit comme un poisson, à peu près comme un requin ; au milieu est posée une espèce de caisse de carrosse, basse, faite en berUngot*, et du double plus long qu'un vis-à-vis; il n'y a qu'une seule portière au devant, par où l'on entre. Il y a place pour deux dans le fond, et pour deux autres de chaque côté, sur une banquette qui y règne, mais qui ne sert presque jamais que pour étendre les pieds de ceux qui sont dans le fond. Tout cela est ouverî
1. Pans étant la première. | 2. Berlitic coupée à un seul lonii
de trois côtés, comme nos carrosses, et se ferme quainl on ▼eut, soit par des glaces, soit par des panneaux de bois recouverts de drap noir, qu'on fait glisser sur des coulisses, ou rentrer par le côté dans le corps de la gondole. je ne sais pas trop si je me fais entendre. Le bec d'avant de la gondole est armé d'un grand fer en col de grue, garni de six larges dents de fer. Cela sert à la tenir en équilibre, et je compare ce bec à la gueule ouverte du requin, bien que cela y ressemble comme à un moulin à vent. Tout le bateau est peint en noir et verni; la caisse doublée de velours noir en dedans et de drap noir en dehors, avec les coussms de maroquin de même coufeur, sans qu'il soit permis aux plus grands seigneurs d'en avoir une différente, en quoi ce soit, de celle du plus petit particulier; de sorte qu'il ne faut pas songer à deviner qui peut être dans une gondole fermée. On est là comme dans sa chambre, à lire, écrire, converser, manger, boire, etc., toujours faisant des visites par la ville. Deux hommes d'une fidéhté à toute épreuve, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, vous conduisent sans voir, si vous ne voulez.
Je n'espère plus de me retrouver de sang-froid dans un carrosse après avoir tâté de ceci. J'avais ouï dire qu'il n'y avait jamais d'embarras de gondoles comme il y en a de voitures à Paris; mais au contraire rien n'est plus commun, surtout dans les rues étroites et sous les ponts; à la vérité ils sont de peu de durée, la flexibilité de l'eau donne une grande facilité pour s'en débarrasser. Outre cela, nos cochers d'ici sont si adroits, qu'ils glissent on ne sait comment, et tournent en un coup de main cette longissime machine sur la pointe d'une aiguille. Ces voitures vont vile, mais non pas autant que le carrosse d'un petit maître. Cependant ne vous avisez pas de tenir la tête hors de votre gondole, la gueule du requin d'une autre gondole qui passerait vous la couperait net comme un navet. Le nombre des gondoles est infini, et l'on ne compte pas moins de soixante mille personnes qui vivent de la rame, soit gondoliers ou autres. On dit aussi oour f^ire valoir l'nprém-'ïnt du
séjour, que la ville a toujours un fonds de trente mille étrangers. Cela peut avoir quelque londement pendant les six mois de carnaval; mais hors de là je crois ce nombre exagéré.
Vous croyez peut-être- que la place Saint-Marc, dont on parle tant, est aussi grande que d'ici à demain. Rien moins que cela; elle est fort au-dessous, tant pour la grandeur que pour le coup d'œil, des bâtiments de la place Vendôme, bien que magnifiquement bâtie, mais elle est régulière, carrée, longue, terminée des deux bouts par les églises de Saint-Marc et de San-Geminiano, et des côtés par les Procuraties Vieilles et Neuves. Ces dernières forment un magnifique bâtiment tout d'un corps de logis d'une très grande longueur, orné d'architecture, et le comble couvert de statues. Tant les Neuves que les Vieilles sont bâties sur des arcades, sous lesquelles on se promène à cotivert, et cliaque arcade sert d'entrée à un café qui ne désemplit point. La place est pavée de pierres de (aille. Un ne peut s'y tourner, à ce qu'on dit, pendant le carnaval, à cause de la quantité de masques et de théâtres. Pour moi, qui n'ai pas vu cela, je l'en trouve actuellement toujours pleine. Les robes de palais, les manteaux, les robes de cliambre, les Turcs, les Grecs, les Dalmates, les Levantins de toute espèce, hommes et femmes, les tréteaux de vendeurs d'orviétan*, de bateleurs, de moines qui prêchent et de marionnettes : tout cela, dis-je, qui y est tout ensemble, à toute heure, la rendent la plus belle et la plus curieuse place du monde, surtout par le retour d'équerre qu'elle fait auprès de Saint- Marc, ce que l'on nomme Broglio. C'est une autre place plus petite que la première, formée par le palais Saint-Marc et le retour du bâtiment des Procuraties Neuves. La mer. large en cet endroit, la termine. C'est de là (ju'on voit le mélange de terre, de mer, de gondoles, de boutiques, de vaisseaux et d'églises, de gens qui parlent et qui arrivent
1, Médicament composa de thé- 1 nièvro, cannelle, etc. Il avait él« riaquci vipère sèche, romarin, ce- I invonlépar un empirique d'Orviéto.
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à chaque instant. J'y vais au moins quatre fois le jour pour me régaler la vue. Les nobles ont leur côté où ils se promènent, et qu'on leur laisse toujours libre; c'est là qu'ils trament toutes leurs intrigues, d'où est venu le nom de Broglio. La grande place a dans un angle la haute tour de 8aint-Marc, qui, quoique grande et bien faite, me parait assez mal placée la, puisqu'elle interrompt la figure régulière de la place*.