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7 Cor les pond once, éd. AN>é/.a( et Tounieux, l. XVIII-W, Ganuer, iu-8. 187 -is77.
242 LETTRES DU DlX-HUITlÉME SIÈCLE.
pable de pensée calme, de méditation et de contemplation, incapable d'inventer avec réflexion et de composer avec art, à qui il liallait la griserie du travail et de l'elTort actif, ou celle de la discussion chaude et bruyante, qui n'était bonne que pour improviser dans la fièvre et l'enthousiasme, et pour lancer au hasard en jets inégaux tout ce qui bouillait en elle, cette naturelà devait paraître à son avantage dans la conversation et dans les lettres. Là,
Chacun pris en son air est agréable en soi .
Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.
Or jamais homme ne fut plus nature que Diderot. Et le reproche que l'on pourrait le plus justement lui faire, ce serait d'avoir trop étalé sa nature dans tous ses écrits. Jamais homme ne manqua à tel point de discrétion et de pudeur. Il avait vraiment le culte de la nature : aussi la respectait-il en lui-même, et il ne concevait pas qu'il pût être bon parfois de la contenir ou de ja voiler. 11 ne soupçonnait pas davantage qu'il pût avoir à l'améliorer, et, sans avoir précisément de vanité ni d'amour-propre, il fut parfaitement content de lui, il n'eut jamais ces doutes, ces inquiétudes, ces malaises intimes des âmes délicates que le désir delà perfection tourmente, 11 s'épanouit avec quiétude, se croyant complet en son fond, et n'estimant pas que l'homme fût soumis à une autre loi que la plante ou l'animal, qui n'ajoutent ni ne retranchent à leur nature, et qu'il eût autre chose à faire que de mettre toutes ses puissances en acte.
Cynique, débraillé, vulgaire, personnel, bavard, voilà comment ae présente d'abord Diderot. Il est peuple de la tète aux pieds. Il dit ce qu'il pense, quand même ce qu'il pense ne saurai» honnêtement se dire : et jamais il ne se divertit tî.nt que dan& ces occasions-là : cela fouette sa verve. Il parle de lui sans discrétion, comme sans vanité : il ne se vante pas ; mais, comme rien ne l'occupe plus que sa personne, il parle de sa personne plus que de tout. Il a l'appétit vorace et l'estomac mauvais aussi nous conlera-t-il par le menu ses indigestions. Il esi franc, mais comme l'Auvergnat de Labiche plutôt que coinmp le Misanthrope de Molière : c est une franchise brutale, procédant du manque de savoir-vivre,. et non d'une élévation morale, qui sacrihe la pohtesse à la vérité. Il n'a ni usage du monde, ni tact, ni délicatesse des manières ou des sentiments. Il aime ses amis, mais il les régente, il force leur cou Odence, il leur impose ses
DENIS DIDEROT. '2i3
........ il l';iut (ju'ils pen.seiil et tiu'ils ai;isseiit ;'i son idée et
HOU à l;i Il'ui'. I.';iiiiifié qu'il a pour eux lui conlei'e un tlroit sommaire sur eux. Il nesi rien dans leur vie, dans leur cœur, ou n'intervienne son indiscrète, intolérante et tyrannique affection. r.et athée est le plus cui'ieux et le plus absolu des directeurs.
Au reste, il a l'âme chaude : il est, comme dit M. Faguet, t excellent homme, serviable, charitable, généreux, juste et large en affaires, aimant son père, sa mère, sa sœur, sa (ille, sa femme même, je ne puis pas dire de tuut son cœur, mais d'une forte et chaude afîection, panant en particulier de son père en des termes qui font qu'on adore un bon moment son père et lui ». Il tyrannise ses amis, mais il ne les exploite pas, il s'y dévoue au contraire sans réserve, il leur donne son temps, sa peine, son intelligence, sa gloire : s'ils écrivent, il met des pages de génie dans leurs livres, sous leur nom. C'est le plus pcrsoimel et le plus désintéressé des hommes. Il n'a pas de moralité, ou il en a peu : bien vagues et bien fragiles sont les principes qui lui commandent de ne pas faire le mal, mais son cœur ne l'y porte pas, et le pousse vers le bien : il est honnête, et bon, et dévoué par instinct, avec une régularité en quelque sorte inconsciente et mécanique : on n'y voit point d'effort, ni d'intermittence. C'est la nature qui agit en lui avec sa siîreté, sa permanence ordinaires. Aussi est-il homme de premier mouvement, toujours embUlé en un sens ou dans l'autre, et n'ayant point d'inclination qui ne soit une passion ou un enthousiasme.
C'est un fort tempérament de plébéien, exubérant, laborieux, acharné à se dépenser, à produire des tâches, grisé de son effort, jamais las, ou joyeusement, fièrement las, et se reposant dans de nouvelles formes d'activité, dans des gaietés éclatantes, des con- ▼ersations, des disputes, jeux violents qui en épuiseraient d'autres.
A vrai dire, écrire n'est pas un travail pour lui : c'est un soulagement. Cela purge son cerveau, comme eût dit Aristote, du trop plein d'idées qui y fermentent et l'encombrent. Son style est en»porté, heurté, violent : c'est qu'il écrit toujours dans la fièvre, dans le transport, sa main ne suffisant pas à noter toutes sef pensées, qui se pressent, se heurtent, s'épanchent tumultueuse» ment hors de son esprit. Il a une intelligence vaste et rapide, une sensibilité sinon délicate, du moins extraordinairement vive et puissante : tout ce qu'il rencontre fait impression sur lui, il saisit tout, absorbe tout, sous forme d'idée et de sentiment v mais u ne peut rien garder, il faut qu'il rejette tout su dehors. Il e>i
ainsi fait que l'intérêt qu'il prend aux choses le sollicite en même temps et à se les assimiler et à les divulguer; la conception et l'expression ne sont pour lui qu'un acie unique et indécomposable.
Je ne sais que Dumas te père qui ait écrit avec une pareille facilité, par besoin naturel, pour se soulager, et songez que chez Diderot la matière de celte exhubérnnte improvisation, ce sont les questions les plus ardues delà métaphysiciueet de la morale, c'est re qui à l'ordinaire n'est que le produit de la raison et de la rédexion.
Il bavarde avpc un ami au coin du feu : on dispute si la vue de la postérité fait produire les meilleures actions et le» meilleurs ouvrages. On se sépare après avoir bien bataillé. Pendant la nuit, le cerveau de Diderot fonctionne encore : il trouve d'autres raisons. Le lendemain malin un billet ira trouver Falconet, qui répondra. Et le lendemain ce sera une lettre. Et ce propos d'un soir finira par produire une volumineuse correspondance, où Diderot d'une haleine jettera sur le papier vingt, cinquante pages d'arguments, de réflexions, de sermons, d'effusions, d'adjurations, d'imprécations.
Il faisait l'Encyclopédie. Il lançait dans le pubhc des écrits de toute nature, sans compter ceux qu'il faisait pour lui, et qui depuis sa mort ont éclaté les uns après les autres. Il jetait ses idées dans les ouvrages de Grimm, de Raynal, de Bemetzrieder. Il causait, nous savons avec quel feu, au café de la Régence, à la Chevrette ou au Grand-Val, dans son logis de la rue Taranne. Ce n'était pas assez encore : il n'aurait pas encore donné passage à tout ce qui bouillonnait en lui, s'il n'avait pas écrit à Jllle Voland. Et malgré tout, je crois bien que ce débouché-là, avec tous les autres, n'a pas suffi à la production incessante de sa pensée, fet il dut mourir avec le regret d'avoir encore quelque chose d'inexprimé dans son esprit.
Mais ses lettres ont du moins l'avantage de nous faire assister au travail si incessant de ce prodigieux cerveau, de nous présenter simultanément et dans leur confusion caractéristique tous les aspects, toutes les puissances de ce monstrueux talent. « Quelque» 7 tentions de génie, quelques récits plein de verve, quelques silhouettes bien enlevées, quelques théories neuves trop mêlée? d'obscurités, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries, énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà ce qu'a laissé Diderot, ^ dit M. Faguet avec une justice un peu trop rigoureuse.
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Et voilà ce qu'on trouve dans les Lettres à Mlle Volland, plus de bon pourtant, et moins de mauvais, à propoi'lion, (jue dans ses autres ouvray^es. C'est que, comme je le disais en commençanl, ce qui dans un livre est mauvais, comme pensée ou comme sentiment, peut être intéressant et excellent dans une lettre, comme trait de caractèie.
Enlin ces Lettre» à Mlle Volland nous font pénétrer dans le inonde encyclopédique, nous en découvrent l'esprit, le ton, les manières. Mme d'Épinay s'est peinte elle-même et son cercle par ses Mémoire*, et Diderot ne change pas l'idée que nous noua en faisons, mais c'est Diderot qui nous fait connaître le baron d'Holbach et sa société, c'est-à-uire le grand foyer d'athéisme du siècle. Ces lettres du Grand-Val sont toutes chaudes encore de vie et de passion après cent ans, et le tableau de la vie qu'on y mène est brossé avec une verve, une furie, une intensité de couleur qu'on ne saurait concevoir.