‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 208 sur 547 · ROUSSEAU PEINT PAR LUI-MEME · texte numérisé non relu

ROUSSEAU PEINT PAR LUI-MEME

A Monsieur de Malesherijes*.

Monlinorency, le 12 janvier 1762.

Une âme paresseuse qui s'effraie de tout, un tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter, et sensible à l'excès à tout ce qui l'afTecte, semblent ne pouvoir s'allier dans le même caractère; et ces deux contraires composent pourtant le fond du mien. Quoique je ne puisse résoudre cette opposition par des princijjes, elle existe pourtant; je la sens, rien n'est plus certain, et j'en puis du moins donner par les faits une espèce d'histori<;ue qui peut servir à la concevoir. J'ai eu plus d'activité dans l'enfance, niais jamais

1. CcUe leUre est écrile ^lans un moment de dcjioùt. Il acheva et (iii!)li.» cel'e aimée même la Sourellc llclotse\ et il allait bientôt composer le Contrat social et \ Emile.

?.r.f.p.ôo{», p.1. M.(loJIalo<Iioilio.s était alors ilirecloui* «le la lihraihe. Il était gi-aiid admii'nleiii' de l«ousseau, aiiqnol il s'inléressait du reste j»ar amitié pour M. et M** de Luxembourg

comme un autre enfant. Cet ennui de tout m'a de bonne heure jeté dans la lecture. A six ans, Plutarque me tomba sous la main; à huit, je le savais par cœur; j'avais lu tous les romans, ils m'avaient fait verser des seaux de larmes avant l'âge où le cœur prend intérêt aux romans. De là se forma dans le mien ce goût héroïque et romanesque qui n'a fait qu'augmenter jusqu'à présent*, et qui acheva de me dégoûter de tout, hors de ce qui ressemblait à mes folies. Dans ma jeunesse, que* je croyais trouver dans le monde les mêmes gens que j'avais connus dans mes livres, je me livrais sans réserve à quiconque savait m'en imposer par un certain jargon dont j'ai toujours été la dupe. J'étais actif, parce que j'étais fou; à mesure que j'étais détrompé, je changeais dégoûts, d'atlachemens, de projets; et dans tous ces changemens je perdais toujours ma peine et mon temps, parce que je cherchais toujours ce qui n'était point. En devenant plus expérimenté, j'ai perdu peu à peu l'espoir de le trouver, et par conséquent le zèle de le chercher. Aigri par les injustices que j'avais éprouvées, par celles dont j'avais été le témoin, souvent affligé du désordre où l'exemple et la force des choses m'avaient entraîné moi-même, j'ai pris en mépris mon siècle et mes contemporains; et, sentant que je ne trouverais point au milieu d'eux une situation qui pût contenter mon cœur, je l'ai peu à peu détaché de la société des hommes, et je m'en suis fait une autre dans mon imagination, laquelle m'a d'autant plus charmé, que je la pouvais cultiver sans peine, sans risque, et la trouver toujours sûre et telle qu'il me la fallait.

Après avoir passé quarante ans de ma vie ainsi mécontent de moi-môme et des autres, je cherchais inutilement à rompre les 'liens qui me tenaient attaché à cette société que j'estimais si peu, et qui m'enchaînaient aux occupations le moins de mon goût, par des besoinscyie j'esliniais ceux de la nature, et qui n'étaient que ceux de l'opinion : tout à

Il fut romanesque toute sa vie. j xvn« s. de qui- pour où, et pour 2. C'est l'emploi si fréqucut au | ilans lequel.

JEAN-JACQUES ROUSSEAD. S8?

coup un heureux hasard vint m'éclairer sur c« que j'avais I laire pour moi-nu*MTie, et à penser de mes semblables, sur lesquels mon cœur était sans cesse en contradiction avec mon esprit, et que je me sentais encore porté à aimer, avec tant de raisons de les haïr. Je voudrais, monsieur, vous pouvoir peindre ce moment qui a fait dans ma vi*» une si singulière époque, et qui me sera toujours présent, quand je vivrais élerneUement.

J'allais voir Diderot, alors prisonnier à Vincennes* : j'avais dans ma poche un Mercure de France, que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'Académie de Dijon, qui a donné lieu à mon premier écrit*. Si jamais quelque chose a resseinblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture : tout à coup je me sens l'esprit ébloui de mille lumières ; des foules d'idées vives s'y i)résentent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente {)alpitation m'oppresse, soulève ma poitrine; ne pouvant plus respirer eu marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en me relevant j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j'en répandais. 0 monsieur! si j'avais jamais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social; avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions; avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est bon naturellement, et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchans! Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules (le grandes vérités qui dans un quart d'heure m'illuminèrent sous cet arbre, a été bien faiblement épars dans les trois principaux de mes écrits; savoir, ce premier discours, ceiui

1. Pour sa Lettre sur le» aveu- i î. « Si le rélablis5ement des gle.s à l'usage de ceitx qui voient | sciences et des leUres a contribué à (1749). I eorrompr* ou à ôpur«p les mœurs.

sur l'Illégalité, et le Traité de l'édiicatiori* ; lesquels trois ouvrages sont inséparables, et tonnent ensemble un même tout. Tout le reste a été perdu ; et il n'y eut d'écrit sur le lieu même que la prosopopée de Fabricius*. Voilà comment, lorsque j'y pensais le moins, je devms auteur presque malgré moi. 11 est aisé de concevoir comment l'attrait d'un premier succès et les critiques des barbouilleurs me jetèrent tout de bon dans la carrière. Avais-je quelque vrai talent pour écrire? je ne sais. Une vive persuasion m'a toujours tenu lieu d'éloquence, et j'ai toujours écrit lâchement et mal quand je n'ai pas été fortement persuadé : ainsi c'est peut-être un retour caché d'amour-propre qui m'a fait choisir et mériter ma devise^, et m'a si passionnément attaché à la vérité, ou à tout ce que j'ai pris pour elle. Si je n'avais écrit que pour écrire, je suis convaincu qu'on ne m'aurait jamais lu....

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