‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 210 sur 547 · Yilam iinpenderè veroi · texte numérisé non relu

Yilam iinpenderè veroi

JKAN-JACQUES ROUSSEAU. '289

.Vk;> maux mmiI l'ouvrage de la nature, mais mon bonheur est le niien.nuoi qu'on en puisse dire, j'ai été saj^e, puisque j'ai été heurj^nx autant que tna nature m'a permis de l'être : je n'ai point été clierciier ma félicité au loin, je l'ai cnerchée auprès de moi, et je l'y ai trouvée. Spartien* dit «^ue Similis, courtisan de Trajan, ayant sans aucun méconlentement personnel quitté la cour et tous ses emplois pour aller vivre paisiblement à la campagne, fit mettre ces mots sur sa tombe : J'ai demeuré soixante-seize ans sur la terre, et) en ai vécu sept. Voilà ce que je puis dire à quelque égard, quoique mon sacrifice ait été moindre : je n'ai commencé de vivre que le 9 avril 1756*.

Je ne saurais vous dire, monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux des hommes. Le public sans doute en jugera comme vous, et c'est encore ce qui m'afilige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'esltl connu de tout l'univers! chacun voudrait s'en faire un semblable; la paix régnerait sur la terre; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et il n'y aurait plus de méchans qLtuid nul n'aurait intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? De moi, de l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable te monde intellectuel : je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur; mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n'ont connu de pajeilles délices, et j'ai cent fois plus joui de mes chimères qu'ils ne font des réalités

Quand mes douleurs me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que l'agitation de la fièvre m'empêche dégoûter un seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux divers événemens de ma vie; et les repentirs, les doux souvenirs, les regrets, 1 attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier

1. .i^lius Sparliaiiu?, un des iix i 2. Quand il est venu s'élablir i }k\\\ii\\rsi\c\'Ui\toire Avguste{ys*^.) | I !•-■..;?■;•'■ < liez M— d'Épiiiay.

-290 LETTRES DU DïX-HUITlEME SIÈCLE.

quelques momens mes souffrances. Quels temps croiriez Yous, monsieur, que je me rappelle le plus souvent et !« plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur. En me levant avant le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin, quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres, ni visites, n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins que je remplissais tous avec plaisir, parce que je pouvais les remettre, à un autre temps, je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns, et me ménager un plus long aprèsmidi. Avant une heure, même les jours les plus ardens, je partais par le grand soleil avec le tldèle Achate*, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver; mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de QOBur, avecquel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé, en me disant : Me voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors d'un pas plus tran quille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert où rien ne montrant la main des hommes n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je l»usse croire avoir pénétré, le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi. C'était là qu'elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur; ia majesté dos .'libres (jiii me couvraient de leur ombre, la

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