‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 215 sur 547 · LE VAL DE TRAVERS · texte numérisé non relu

LE VAL DE TRAVERS

Au MkMicukL DB Luxembourg.

Motiers, le 28 janvier 1765.

D faut, monsieur le maréchal, avoir du courage pour décrire en cette saison le lieu que j'habite. Des cascades, des :: lices, des rochers nuS, des sapins noirs couverts de neige, ^ nt les objets dont je suis entouré; et à l'image de l'hiver Ut pays ajoutant l'aspect de l'aridité, ne promet, à le voir, qu'une description fort triste. Aussi a-t-il l'air assez nu en toute saison; mais il est presque efl'rayant dans celle-ci. Il faut doDC vous le représenter comme je l'ai trouvé y en

arrivant, et non comme je le vois aujourd'hui; sans quoi l'intérêt que vous prenez à moi m'empêcherait de vous eu rien dire.

Figurez-vous donc un vallon d'une bonne demi-lieue de large et d'environ deui lieues de long, au milieu duquej passe une petite rivière appelée la Reiiss, dans la direction du nord-ouest au sud-est. Ce vallon, formé par deux chaînes de montagnes (jui sont des branches du mont Jura et qui se resserrent par les deux bouts, reste pourtant assez ouvert pour laisser voir au loin ses prolongemens, lesquels, divisés en rameaux par les bras des montagnes, offrent plusieurs belles perspectives. Ce vallon^ appelé le Va l-de-Tr avers, du nom d'un village qui est à son extrémité orientale, est garni de (|uatre ou cinq autres villages à peu de distance les uns des autres : celui de Motiers, qui forme le milieu, est dominé par un vieux château désert, dont le voisinage et la situation solitaire et sauvage m'attirent souvent dans mes promenades du matin, d'autant plus que je puis sortir de ce côté par une porte de derrière, sans passer par la rue ni devant aucune maison. On dit que les bois et les rochers qui environnent ce château sont fort remplis de vipères; cependant, ayant beaucoup parcouru tous les environs, et m'étant assis à toutes sortes de places, je n'en ai point vu jusqu'ici.

Outre ces villages, on voit vers le bas des montagues plusieurs maisons éparses, qu'on appelle des prises, dans lesquelles on tient des bestiaux et dont plusieurs sont habitées par les propriétaires, la plupart paysans. 11 y en a une entre autres à mi-côte nord, par conséquent exposée au midi, sur une terrasse naturelle, dans la plus admirable position que j'aie jamais vue, et dont le difficile accès m'eùl rendu l'habitation très commode. J'en fus si tenté, que dès la première fois je m'étais presque arrangé avec le propriétaire pour y loger; mais on m'a depuis tant dit de mal de cet homme, qu'aimant encore mieux la paix et la sûreté qu'une demeure agréable, j'ai pris le parti de rester où j€ •suis, La maisjion que j'occupe est dam une moins boUc

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IHisilion, mais elle est grande, assez commode; elle a une galerie extérieure où je me promène dans les mauvais temps : et, ce qui vaut mieux que tout le reste, c'est un asile ollert par l'amitié'.

La Reuss a sa source au-dessus d un village appelé Sainl- Sulpice, à l'extrémité occidentale du vallon; elle en sort au village de Travers, à l'autre extrémité, où elle commence à se creuser un lit, qui devient bientôt précipice, et la conduit enfin dans le lac de Neuchâtel. Cette Reuss est une très jolie rivière, claire et brillante comme de l'argent, où les truites ont bien de la peine à se cacher dans des touffes d'herbes. On la voit sortir tout d'un coup de terre à sa source, non point en petite fontaine ou ruisseau, mais toute grande et déjà rivière, comme la fontaine de Vaucluse, en bouilloimant à travers les rochers'. Comm« cette source est fort enfoncée dans les roches escarpées d'une montagne, on y est toujours à l'ombre ; et la fraîcheur continuelle, le bruit, les chutes, le cours de l'eau, m'atlirant l'été à travers ces roches brûlantes, me font soU' vent mettre en nage pour aller chercher le frais près de ce murmure, ou plutôt près de ce fracas, plus ilatleuf à mon oreille que celui de la rue Saint-Martin.

L'élévation des montagnes qui forment le vallon n'est pas excessive, mais le vallon même est montagne, étant fort élevé au-dessus du lac; et le lac, ainsi que le sol de la Suisse, est encore extrêmement élevé sur les pays de plaines, élevés à leur tour au-dessus du niveau de la mer. On peut juger sensiblement de la pente totale par le long et rapide cours des rivières, qui, des montagnes de Suisse, vont se rendre les unes dans la Méditerranée, et les autres dans l'Océan. Ainsi, quoique la Reuss, traversant le vallon, soit sujette à de fréquens débordemens, qui font des bor<l^ de son lit une espèce de marais, on n'y sent point le maré-

1. Celte ir-aisoîi lui avait été i la description île ia source tlu C!ipnMéc par -M"* Boy do la Tour. luiniic dans l'Iinc le Jeune {Letlrcs,

•i. Hup|>ro«;Ue2 d« s^il^. peiiUuio I VUl, ^)t

cage, l'air n'y est point humide et malsain, la vivacité qu'il tire de son élévation l'empêchant de rester longtemps chargé de vapeurs grossières; les brouillards, assez tréquens les matins, cèdent pour l'ordinaire à l'action du soleil à mesure qu'il s'élève.

Comme entre les montagnes et les vallées la vue est toujours réciproque, celle dont je jouis ici dans un fond n'est pas moins vaste que celle que j'avais sur les hauteurs de Montmorency, mais elle est d'un autre genre : elle ne flatte pas, elle frappe; elle est plus sauvage que riante; l'art n'y étale pas ses beautés, mais la majesté de la nature en impose; et quoique le parc de Versailles soit plus grand que ce vallon, il ne paraîtrait qu'un colifichet en sortant d'ici. Au premier coup d'œil, le spectacle, tout grand qu'il est, semble un peu nu ; on voit très peu d'arbres dans la vallée; ils y viennent mal, et ne donnent presque aucun fruit : l'escarpement des montagnes, étant très rapide, montre en divers endroits le gris des rochers; le noir des sapins coupe ce gris d'une nuance qui n'est pas riante; et ces sapins si grands, si beaux quand on est dessous, ne paraissant au loin que des arbrisseaux, ne promettent ni l'asile ni l'ombre qu'ils donnent : le fond du vallon, presque au niveau de la rivière, semble n'offrir à ses deux bords qu'un large marais où l'on ne saurait marcher; la réverbération des rochers n'annonce pas, dans un lieu sans arbres, une promenade bien fraîche quand le soleil luit; sitôt qu'il se couche, il laisse à peine un crépuscule, «"t la hauteur des monts, interceptant toute la lumière, fait passer presque à l'instant du jour à la nuit.

Mais si la première impression de tout cela n'est pas agréable, elle change insensiblement par un examen plus détaillé, et, dans un pays où l'on croyait déjà avoir tout vu du premier coup d'œil, on se trouve avec surprise environné d'objets chaque jour plus intéressans. Si la promenade de la vallée est un peu uniforme, elle est en revanche extrêmement commode ; tout y est du niveau le plus parfait, les chemins y sont unis comme des allées de jardin, les bords de U

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

rivière offrent par places de larges pelouses d'un plus beau vert que les gazons du Palais-Royal, et l'on s'y promène aven Jélices le long de cette belle eau, qui dans le vallon prend nn cours paisible en quittant ses cailloux et ses rochers, qu'elle retrouve au sortir du Val-de-Travers. On propose de planter ses bords de saules et de peupliers, pour donner durant la chaleur du jour, de l'ombre au bétail, désolé par les mouches. Si jamais ce projet s'exécute, les bords de la Heuss deviendront aussi charmans que ceux du Lignon, et il ne leur manquera plus que des Astrées, des Silvandres, et un d'Urfé».

Comme la direction du va!?on coupe obliquement le cours du soleil, la hauteur des monts jette toujours de l'ombre par quelque côté sur la plaine; de sorte qu'en dirigeant ses promenades et choisissant ses heures, on peut aisément faire à l'abri du soleil tout le'tour du vallon. D'ailleurs, ces mêmes montagnes, interceptant ses rayons, font qu'il se lève tard et se couche de bonne heure, en sorte qu'on n'en est pas longtemps brûlé. Nous avons presque ici la clef de l'énigme du ciel de trois aunes", et il est certain que les maisons qui sont près de la source de la Reuss n'ont pas trois heures de soleil, même en été.

Lorsqu'on quitte le bas du vallon pour se promener à micôte, comme nous fîmes une fois, monsieur le maréchal, le long des Champeaux, du côté d'Andilly', on n'a pas une promenade aussi commode ; mais cet agrément est bien compensé par la variété des sites et des points de vue, par les découvertes que l'on fait sans cesse autour de soi, par le^ jolis réduits qu'on trouve dans les gorges des montagnes, où le cours des torrens qui descendent dans la vallée, les hêtres qui les ombragent, les coteaux qui les entourent, offrent des asiles, verdoyans et frais quand on suffoque à

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