‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 25 sur 547 · I. — LOUIS RACINE · texte numérisé non relu

I. — LOUIS RACINE

A MONSIEUB DB .VaUXCOURT *.

Je tous félicite, Monsieur, d'avoir trouvé une orr.i^u favorable de vous défaire de votre charge de secrétaire du Cabinet. Votre oracle approuve fort que l'on rompe tous les liens qui vous attachent à la cour, et elle ne fait grâce qu'à celle d'Astrée; cela n'est pas surprenant, depuis que sur votre parole elle croit être elle-niêine Asirép». Que dites-vous du jeune poète' que nous avons ici di'|iiiis \A[\> de (juinze jours, et qui n'a jamais voulu lui prt^ler sa (mus^ pour vous répondre? l'eul-èlre faut-il lonnr eu a-la sa pru dence; niais la prudence n'est guère une vertu d»» poète; plus j'étudie son caractère, plus il me parait singulier; à le voir, à l'entendre parler, on ne se délierait jamais qu'il pût sortir de sa tète d'aussi beaux vers que les siens. Adeo ut plerique viso eo quaeranl famam, paiici interpretenlur. Cela me ferait presque croire qu'il y a effectivement une espèced'inspiration et d'enthousiasme dans les compositions, qui élève l'âme au-dessus d'elle-même, par un eifet à peu près semblable à cette musique des anciens, qui donnait du courage et de la valeur aux âmes les plus tmiides; l'harmonie des vers me parait faire la même impression sur M. Racine. Dès qu'il a la trompette à la main, il devient un homme différent.

Majorque videri.

Née mortate sonans, afflata est u^imtne quando Jam propiore Dei*.

1. J.-D. du Trousset, sieur de Va- 1 envoyé récemment nne idylle »ui lincourt (1653-1750), secrétaire des l'âge d'or et sur la déesse Asirée.

kommandemenls du comte de Toulouse, membre de l'Académie française et historiographe du roi. Il fut l'ami de Racine, de Boileau et de Saint-Simon.

t. M- la Chancelière, à qui le •orrecpondant d« Daguesseau avait

5. Louis Racine, né en ItïQÎ. mort en 17G3. Son poème de la Religion parut en ilii.

i. Virgile. En. VI. ▼. 49 : . Sa taille paraît plus grande, sa voix n'a piua rien d'ïiumain, quand l'influencadv dieu qui s'approche l'inspire. •

Je ne sais s'il vous a lu le commencement d'un poème qu'il médite sur les preuves de la vérité de la religion ; je n'ai guère rien lu de plus noble en vers français, et je l'ai fort exhorté à suivre ce dessein qui me parait susceptible de toute la magnificence et de tout le sublime de la poésie sacrée; au reste, c'est un caractère d'esprit qui ne réussira jamais bien que dans le genre sérieux; je l'ai tâté sur l'idée de faire des Géorgiques en vers français, mais cela ne le saisit point et je doute même qu'il y fût propre; je ne trouve point en lui ce molle aique facetum^ que les muses champêtres avaient inspiré à Virgile. Il s'est essayé sur un sujet qui est presque du même genre, c'est sur l'àme des bêtes; mais je n'en suis point content; il y a jeté un tragique et un sérieux qui ne conviennent point à la matière, et au heu d'y badiner légèrement comme La Fontaine, ou d'y attraper le propre et le gracieux du cardinal de Polignac *, il y parle en prédicateur et en théologien ; son génie ne le porte point à l'invention ; il a peine à convenir que la fiction soit l'âme de la poésie; et je crois qu'il faut l'attacher à des ouvrages où il n'ait rien à produire de lui-même, si ce n'est le ton et l'expression; au surplus, c'est le meilleur enfant et la plus douce nature que j'ai jamais connue; il mérite par là que tous ses amis l'aident et le soutiennent, mais surtout qu'ils l'affermissent dans la bonne résolution où il est de renoncer à la tentation de faire des pièces de théâtre ; je le tiendrais malheureux quand même il y réussirait; mais ce ne serait pas là, suivant toutes les apparences, le genre de malheur dont il serait menacé s'il entrait dans cette carrière; je suis persuadé qu'il n'y réussirait point. Voilà ce que je pense, en général, sur le caractèredujeune poète; c'est à vous. Monsieur, de redresser tnon jugement, si je m'égare. Je suis, etc.

1. Expression d'Horace : « ... Molle aique Cacetum || Virgilio annuerunt gaudenles rure Caineuae. •

2. L'auteur (\c col Anli-Lurrèce qui a été trop admiré autreroisj —

La Fontaine a traité ce sujet eii maure, et dans le ton que veut Daguesseau : c'est le discours à M*" de la Sablière, qui fait 'U Fable I du Livra I.

DAGUESSEAD. "1

t. — UNE QUESTION DE DIGNITE.

A 1011 riLi AiNi*.

A Fresnes, le 25 janvier 1720.

ie me réjouis avec vous, mon cher fils, et encore plus t\ec moi-même, du rélaltlissement de votre santé et du zèle «vec lequel vous reprenez l'exercice de vos fonctions. Ne le portez pourtant pas trop loin, surtout dans les commencemens, et souvenez-vous qu'il faut marcher doucement pour marcher longtemps. J'ai senti par avance tout ce que vous m'expliquez par votre lettre, sur le dégoût du service avec le nouveau lieutenant général de police* que l'on vous donne, et j'avais déjà prévu les raisons qu'on peut dire de part et d'autre sur ce sujet, et entre lesquelles les avis se partagent.

Four moi, qui suis persuadé que la conduite la plus simple et la plus unie est toujours la meilleure, je se'rais assez porté à penser comme M. d'Ormesson», que les per- . sonnes ne doivent jamais influer dans ce qui regarde le»/^. fonctions publiques. Si j'étais rappelé à Paris sans qu'on*, me rendit les sceaux*, il faudrait bien que je visse auprès de moi, au conseil, un honune dont je n'ai pas assurément sujet de me louer, et cela ne devrait pas me détourner d'y i^-^ire mon devoir. Je sais bien que j'y serais comme supé-

ur en dignité, et que vous serviriez au contraire avec son -

1» comme inférieur; mais après tout, ce sont les places

1. Henri Dagucsseau fiait avocat lu roi au Cli;Uclot <ie Paris.

i. Pierre -Marc de Voyer d'Ar- :^on (l<>9(î-1 76-41, qui fui ministre la guerrede 17i7 à 1757, puis exilé Haus s« terre d';s Ormes. C'était le trère cadet du marquis d'Arfçenson, l'autear Aet Mémoires, qui fut quelque temps ministre des alTaircs étrangères. Il succéda en 1720 comme lieutenant de police à son père

Marc-René d'Argenson (1658-1721) qui fut universellement regretté.

5. Uenri d'Ormesson (1685-1716;, membre du Conseil de Hé}:ence, jtuis intendant des finances. 11 était beau-trëre du chancelier.

4. Le chancelier fut exilé à Fresnes pendant deux ans et demi (1718-17:^), pour avoir combattu le système de. Law. On avait donné le* sceaux :i Mure-Hcné d'Arijcnson.

qu'il faut envisager dans le service du public, ei non pas le goût et le dégoût que nous pouvons avoir pour ceux qui les remplissent, surtout quand on y est déjà, et qu'on déiioère, non pour y entrer, mais pour y demeurer ou pour en sortir. Il y a un mauvais proverbe (je dis mauvais parce qu'il n'est pas rimé, ce qui est de l'essence du proverbe, selon M. Komieu*) qui dit. Qui quitte sa place, lapera., et il semble en etï'el qu'il y a une espèce de déshonneur ou de faiblesse à quitter une diarge parce qu'on craint les dégoûts qu'un autre peut nous y donner. C'est marquer en quelque manière que l'on ne se sent pas assez fort pour s'y soutenir et pour s'y faire considérer; c'est avouer la supériorité de celui que l'on évite. Je conviens cependant avec ceux qui sont d'un avis contraire, que, s'il y avait lieu d'appréhender raisonnablement de pareils dégoûts, il serait peut-être plus prudent de les prévenir par un changement 1 de charge, parce qu'il faut éviter autant que l'on peut, non ■ pas' tant un dégoût qu'on ne reçoit qu'autant qu'on le veut, rn»fs les occasions de donner des scènes au public. Je me reiadrais donc volontiers à cette raison, si je croyais qu'il Ma. vraisemblable que ces occasions dussent se présenter; mais je n'y vois point d'apparence, et il y a tout lieu de eroire que le jeune magistrat dont il s'agit vous reclierchora au contraire el^e piquera d'honneur sur ce sujet. D'ailleuTiS, un avocact eu W-oï n'a pa« mille occasions d'aller pour son service chez le lieirtena^t général, de police : il ne le voit 'qu'il l'audience, et il n'est guère à présumer qu'il veuille se servir de cette occasion pour vous faire de la peine. Ainsi il me paraîtrait non seulement plus simple, mais plus noble et plus honorable, de ne pas faire la moindre attention au changement qui arrive, d'aller son chemin toi;4 uniment, et de faire son devoir avec quelque personne qu'on soit obligé de servir le public. Mais comme il n'y a point de mal, absolument parlant, à prendre le parti con-

t. Ce Prorençal, homme de (toat 1 copieur de» enfanis uu chaucolier M itcoad eo Mi'Uies, •▼•it éu \>vé' | <|«i !• fit trésorier <lu se

DAGdESSEAU.

iraire, c'est à vous, mon cher tîls, à vous bien tâter vousmême sur cet article, parce que, si vous y aviez «ne certaine répugnance qui pût vous donner dans la suite ([iiel(|ue dé^roùt pour vos fonctions, il vaudrait mieux prendre tout d'un coup son parti. J'ajoute encore (jue si des gens sensés, nislruits dans la science du monde et délicats sur les bienséances, vous disaient que l'on ne trouve point qu'il convienne que mon fils serve avec le fils de M. d'Argenson, dans une place qui est en quelque manière inférieure et subalterne à la sienne, je vous conseillerais peut-être de suivre leur sentiment, et vous pourriez raisonner sur cela avec M. l'abbé Couet*, qui en parlerait avec 31. d'Huxelles*, et à M. de Canillac*, après que vous l'auriez bien instruit de tout ce qu'on peut dire pour et contre.

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