‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 275 sur 547 · II. — CRAINTE DE LA MORT ET DÉGOÛT DE LA VIE · texte numérisé non relu

II. — CRAINTE DE LA MORT ET DÉGOÛT DE LA VIE

A MoNsiGDR Horace Walpole.

Paris, samedi !•' avril 1769.

Dites-moi pourquoi, détestant la vie, je redoute la mort? Rien ne m'indique que tout ne finira pas avec moi; au contraire je m'aperçois du délabrement de mon esprit, ainsi que de celui de mon corps. Tout ce qu'on dît pour ou contre ne me fait nulle impression. Je n'écoute que moi, et je ne trouve que aoute et qu'obscurité. Croyez, dit-on, c'est le plus sûr ; mais comment croit-on ce que l'on ne comprend pas? Ce que l'on ne comprend pas peut exister sans doute; aussi je ne le nie pas; je suis comme un sourd et un aveugle-né; il y a des sons, des couleurs, il en convient; mais sait-il de quoi il convient? S'il suffit de ne point nier, à la bonne heure*, mais cela ne suffit pas. Comment peut-on 8e décider entre un commencement et une éternité, entre le plein et le vide? Aucun de mes sens ne peut me l'apprendre; que peut-on apprendre sans eux? Cependant, a je ne crois pas ce qu'il faut croire, je suis menacée d'être

1. 0;i sni^il daii'; ccllr» Iclli'o j Tjlcmnnt dôlnclié le public, français coniinniit les cliefs-d'œuvro des lit- 1 des règles et du goill classiques, téralures étrangères onl insensi- I 2. Pascal l'avaU dil déjà.

mille et mille fois plus malheureuse après ma mort que je ne le suis pendant ma vie. A quoi se déterminer, et est-il possible de se déterminer? Je vous le demande*, à vous qui avez un caractère si vrai, que vous devez, par sympathie, trouver la vérité, si elle est trouvable. C'est des nouvelles de l'autre monde qu'il faut m'apprendra, et me dire si nous sommes destinés à y jouer un rôle.

Je fais mon affaire de vous entretenir de ce monde-ci. D'abord je vous dis qu'il est détestable, abominable, etc. Il y a quelques gens vertueux, du moins qui peuvent le paraître, tant qu'on n'attaque point leur passion dominante, qui est pour l'ordinaire, dans ces gens-là, l'amour de la gloire et de la réputation. Enivrés d'éloges, souvent ils paraissent modestes; mais le soin qu'ils prennent pour les obtenir en décèle le motif, et laisse entrevoir la vanité et l'orgueil. Voilà le portrait des plus gens de bien. Dans le» autres sont l'intérêt, l'envie, la jalousie, la cruauté, la méchanceté, la perfidie. Il n'y a pas une seule personne à qui on puisse confier ses peines, sans lui donner une maligne joie et sans s'avilir à ses yeux. Raconte-t-on ses plaisirs et ses succès! on fait naître la haine. Faites-vous du bien? la reconnaissance pèse, et trouve des raisons pour s'en affranchir. Faites- vous quelques fautes? Jamais elles nes'efl'acent; rien ne peut les réparer. Voyez-vous des gens d'esprit? Ils ne seront occupés que d'eux-mêmes; ils voudront vous éblouir et ne se donneront pas la peine de vous éclairer. Avez-vous affaire à de petits esprits? Us sont eni barrasses de leur rôle; ils vous sauront mauvais gré de leur stérilité et de leur peu d'in-eUigence. Trouve-ton, auaéfaui de l'esprit, des sentimens? Aucans, ni de sincères, ni dr constans. L'amitié est une chimère; on ne reconnaît qu l'amour; et quel amour! Mais en voilà assez, je ne veu:. pas porter plus loin mes réflexions ; elles sont le produ^ de l'insomnie ; j'avoue qu'un rêve vaudrait mieux.

1. Walpole rcîJôndil par une l puissani, tout juste, loui plein de profession de foi à « un Dieu tout- | miséricorde et de bonté. »

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