LA DUCHESSE DE CHOISEUL
LOUISE-HONORINE CROZAT nU CHATEL
Le comte de Creutz, avec cet accent dont il ne put jamais s» délaire, disait que Mme deChoiseul était un a?iche. Tous ceux qui nous en ont parlé n'ont fait que paraphraser ie mot : Mme du Defîand qui ne trouvait à lui reprocher que sa perfection même, l'abbé Barthélémy qui la vénérait autant qu'il l'aimait, Walpole juge moins prévenu, dont il faut citer les paroles : a La duchesse de Choiseul n'est pas fort johe, mais elle a de beaux yeux, et c'est un petit modèle en cire, qui, pendant quelque temps, n'ayant pas eu la permission de parler, sous prétexte qu'elle en était incapable, a contracté une modestie qui ne s'est point perdue à la cour, et une hésitation qui est compensée par le plus intéressant son de voix, elfacée par l'expression la plus convenable. Ai» .' c'est la plus gentille, la plus aimable, la plus honnête petite
1. Correspondance inédite de U"^ du Dejfand, par le marquis de Saint-Aulaire (1859, 2 voK in-8).
)'ai empixinté à la notice préltniinuii û du recueil la citation d'Horace
Walpole qu'on lit ci-dessus. — 11 y a quelques IcUres de M** de Choiseul, Jans la Correspondance complète de If»" du Deffand avec sc> amis , publiée par M. de Lescure.
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créature qui soit jamais sortie d'un œuf enchanté I Si correcte dins ses expressions et dans ses pensées, d'un caractère si attentif, si bon ! Tout le monde l'aime. >
Mariée fort jeune à un mari qui par ses légèretés et son persiflage pouvait être le modèle du Méchant de Grei^set, la duchesse de Cboiseul souffrit en silence sans cesser d'adorer, ni même da respecter celui par qui elle souffrait et qui ne la valait pas. De pareils sentiments obstinément égarés sur un objet indigne sup» posent parfois une certaine espèce de bonté un peu niaise, un esprit un peu borné dans la personno qui les éprouve, {'m n'était pas du tout le cas de la duchesse de Choiseul. Cette petite personne, toute pure, toute sensible, avait beaucoup de courage, de dignité et de lierté dans l'àme. Son amour et sa résignation étaient sans mollesse et sans lâcheté. Klle avait une façon à elle de prendre les maux de la vie, une énergie souriante qui ne lais sait souDçoimer ni son effort ni sa souffrance. Elle avait l'esprit sain et ouvert ; elle pensait et lisait beaucoup ; elle s'était habituée à chercher en elle-même toutes ses idées, et tout ce qu'elle disait, fût-ce un lieu commun, on s'apercevait d'abord qu'elle l'avait senti. Elle n'avait pas précisément d'esprit; elle était toute simple, ti'op modeste, trop timide pour y viser : mais c'était la plus grande justesse de sens, une grâce effacée qui peu à peu dégageait son parfum, et quelquefois dans les meilleui-s jours, la gaieté douce d'une âme sans tache.
Elle se préserva des vices de son siècle, aes engouements déraisonnables. Elle prend très justement, sans se donner des airs de juge , la mesure des hommes et des cho.ses. Les philosophes lui répugnent par leurs allures tapageuses et l'inquiètent par l'usage de leurs talents. Mais elle s'arrête rarement pour disputer contre eux. Elle fuit l'ombre même du pédantisme. Ce n'est pas elle qui s'érigera en philosophe ni en politique. Son goût et son domaine, c'est la morale, non un système original ou nouveau, mais la vieille morale miique, éternelle, dont elle vérilie l'excellence par l'expérience de son propre cœur et par l'observation du monde qui l'entoure. C'est à la lumière de cette morale-là qu'elle fait de sobres et pénétrantes analyses de ce qui se passe en elle et qu'elle donne de précises et prudentes consultations à cettt vieille enfant désœuvrée qu'est Mme du Ueffand. Car elles ont raison dans leur plaisanterie accoutumée : malgré la différence des âges, c'est bien celle-ci qui est la petite-fiUe et Mme de Choiseiil la grand'raaman : c'est chez elle [qu'est la force, la volonté-
le calme dô la raison, la moralité ferme. C'est elle qui instruit, qui exiiorte, qui gronde, avec une affectueuse autorité.
Dans le siècle de Candide, elle prêche que la vie est bonne. Pendant que Rousseau montre l'homme corrompu, elle professe que l'homme est resté bon> Mais cela encore sans niaiserie. Elle ne nie pas le mal ; elle l'a senti, et dans son corps maladif, et dans son âme froissée. Mais elle ne prend rien au tragique, elle réduit tout à sa juste mesure. Elle croit que ceux qui font des méchancetés ne sont pas toujours des méchants, et que les maux qui fondent sur nous ne nous font pas forcément malheureux. Malgré tout, le bonheur est toujours possible, toujours facile à rencontrer : c'est l'afifaire d'un peu de résignation, d'abandon à la destinée, de confiance au temps qui endort et fait oublier. Elle est vaillamment optimiste, le cœur encore endolori de sa souffrance intime : elle l'est sans aveuglement, avec une sérénité souriante, convaincue à mesure qu'elle éprouve la vie, que le plus sûr moyen d'être heureux, c'est de vouloir l'être, et de se forcer à le croire.
Par ce contentement sans révolte elle n'est guère de son siècle. Elle ne l'est pas davantage par son aversion égale pour la raillerie sèche et pour l'enthousiasme débordant. Entre le ricanement de Voltaire et les larmes de Rousseau, elle reste sérieuse sans emportement. On ne s'étonnera pas qu'elle n'ait pas donné dans la malignité caustique, ni dans le scepticisme satirique, mais tendre comme elle l'est, avec cette sensibilité toujours frémissante, cette délicatesse que tout froisse, olfensée même et malheureuse, il est étrange qu'il ne lui échappe ni effusions sentimentales, ni déclamations emphatiques. Sa douce voix ne s'enfle ni ne se mouille jamais. C'est qu'elle a beaucoup de bon sens, beaucoup de fierté et point d'amour-propre. Elle estime qu'il ne lui arrive rien d'extraordinaire, et elle ne veut pas qu'on la plaigne. Aussi faut-il la deviner : jamais son sentiment ne s'ampHfie et ne se déforme par la sensibihté à la mode.
A l'entendre causer si simplement, si raisonnablement, on la croirait d'un autre siècle, contemporaine de Mme de la Fayette et formée par Mme de Maintenon, si l'on ne s'avisait qu'elle ignore Dieu. Elle méprise le caractère de Voltaire, elle blâme ses excès : mais elle est voltairienne jusqu'au fond de l'âme. La pensée de Voltaire, c'est sa pensée : il écrit ce qui est en elle. Nul besoin religieux n'a tourmenté ce cœur qui a tant souffert : cette vertu qui n'a jamais failli ne s'est appuyée sur aucune espérance.