‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 363 sur 547 · SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU

A MÏLORD MaRISCHAL.

Peterswaldau, 1" septembre 47CS.

Votre lettre, mon cher mylord, au sujet de Rousseau de Genève* m'a fait beaucoup de plaisir. Je vois que nous pensons de même; il faut soulager ce pauvre malheureux, qui ne pèche que par avoir des opinions singulières, mais qu'il croit bonnes. Je vous ferai remettre cent écus, dont vous lurez la bonté de lui faire donner ce qu'il lui faut pour ses besoins. Je crois, en lui donnant les choses en nature, qu'il les acceptera plutôt que de l'argent. Si nous n'avions pas la guerre, si nous n'étions pas ruinés, je lui ferais bàlir un ermitage avec un jardin où il pourrait vivre comme il croit qu'ont vécu nos premiers pères. J'avoue que mes idées sont ;iussi différentes des siennes qu'est le fini de l'infini; il ne me persuaderait jamais à brouter l'herbe et à marcher à

1, \: Emile avait été brAIé à Parir,. ot le Parîemfnl avait lancé un décret de |)risi; de cor|H conlrc Houssonu, qiji 90 réi'iiiîia j Molicrs-

Travors, dans le canton dn Neufcli'ilcl Miloi'd maivciial (cf. p. 179, n. 1), en était youvornonr pour l«i roi 'le Piii'.r,n.

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quatre pattes». D est vrai que tout ce luxe asiatique, ce raffinement de bonne chère, de volupté et de moll(*sse, n'est point essentiel à notre conservation, et que nous pourrions vivre avec plus de simplicité et de frugalité que nous ne le faisons; mais pourquoi renoncer aux agrémeis de la vie, quand on en peut jouir? La véritable philosopine, C.P. me semble, est celle qui, sans interdire l'usage, se con tente à condamner l'abus; il faut savoir se passer de tout, mais ne renoncer à rien. Je vous avoue que bien des philosophes modernes me déplaisent par les paradoxes qu'ils annoncent. Ils veulent dire des vérités neuves, et ils débitent des erreurs qui choquent le bon sens. Je m'en liens à Locke, à mon ami Lucrèce, à mon bon empereur Marc-Aurèle; ces gens nous ont dit tout ce que nous pouvons savoir, k la physique d'Epicure près, et tout ce qui peut nous rendre modérés, bons et sages. Après cela, il est plaisant qu'on nous débite que nous sommes tous égaux, et que par conséquent nous devons vivre comme des sauvages, sans lois, sans société et sans police, que les beauxarts ont nui aux mœurs, et autres paradoxes aussi peu soutenables. Je crois que votre Rousseau a manqué sa vocation ; il était sans doute né pour devenir un fameux cénobite, un Père du désert, célèbre par ses austérités et ses macérations, un stylite. 11 aurait fait des miracles, il serait devenu un saint, et il aurait grossi l'énorme catalogue du Martyrologe; mais à présent il ne sera regardé qu'en qualité de philosophe singulier, qui ressuscite après deux mille ans la secte de Diogène. Ce n*est pas la peine de brouter l'herbe, ni de se brouiller avec tous les philosophes ses contemporains. Défunt Maupertuis m'a conté de lui un trait qui le caractérise bien. A son premier voyage de France, Rousseau subsistait à Paris de ce qu'il gagnait à copier de la musique. Le duc d'Orléans apprit qu'il était pauvre et malheureux et lui donna quelque musique à transcrire pour

1. Allusion à une scène de la 1 pâlies, et tirait de sa poche une eoraédie des Philosophes, où Cris- laitue qu'il broutait, ou peut-élre INU entrait tn scène à quatre | i la lettre it Voltaire (cf. p. iZH)»

avoir occasion de lui faire quelque libéralité. Il lui envoya cinquante louis; Rousseau en prit cinq, et rendit le reste, qu'il ne voulut jamais accepter, quoiqu'on l'en pressât, disant que son ouvrage- ne valait pas davantage, et que îe duc d'Orléans pouvait mieux employer cette somme en la donnant à des gens plus pauvres et plus paresseux que lui. Ce grand désintéressement est sans contredit le fond essentiel de la vertu ; ainsi je juge que votre sauvage a les mœurs aussi pures que l'esprit inconséquent.

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