‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 424 sur 547 · REVERIE · texte numérisé non relu

REVERIE

A LA uèum.

De Parthenisia *

C'est sur la rive argentée de la mer Noire; c'est au bord du plus large des ruisseaux, où se jettent tous les torrens du Tczetlerdan ; c'est à l'ombre des deux plus gros noyers qui existent et qui sont aussi anciens que le monde; c'est au pied du rocher où l'on voit encore une colonne, triste reste du ten\ple de Diane, si fameux par le sacriflce d'Ipbigénie ; c'est à la gauche du rocher d'où Thoas précipitait les étrangers ; c'est enfin dans le plus beau lieu et le plus intéressant du monde entier que j'écris cêa.

Je suis sur des carreaux et un tapis turc, entouré de Tartares qui me regardent écrire, et lèvent les yeux d'admiration, comme si j'étais un autre Mahomet.

Je découvre les bords fortunés de l'antique Idalie*, et les cAies de la Natolie ; les figuiers, les palmiers, les oliviers, les cerisiers, les abricotiers, les pêchers enl/eurs répandent le plus doux parfum, et me dérobent les rayons du soleil; les vagues de la mer roulent à mes pieds des cailloux de diamans. J'aperçois derrière moi, au travers des feuillages, les habitations en amphithéâtres de mes espèces de sauvages fumant sur leurs toits plats*, qui leur servent de salon de compagnie; j'aperçois leur cimetière qui, par l'emplacement que choisissent toujours les Musulmans, donne une idée des Champs-Elysées. Ce cimetière-ci est au bord

1. Parllienizza ou Parthenité, Tilla;;c situé au pied de la montagne de l'Ours (Ai Uda;ïh). où l'on a en effet placé le temple de la Diane Taurique. On voit encore les noy»Tsdont parle le prince de Ligne.

— Cette lettre est écri'cati cours du même voyage que le précédent.

L'impératrice avait donné des

terres en Crimée au prince d« paae.

j 2. Souvenir du premier vers du IX* chaut de la lU-nrinde. Inutile de dire que la citaiion ne s*;tpplique pas exactement, et qu'ldalie, c'i'st-â-dire Chypre, ne se découvre pas de la Crimée. 5. En terro battue.

du ruisseau dont j'ai parlé; mais à l'endroit où les cailloux arrêtent le plus sa course, ce ruisseau s'élargit un peu à mi-côte, et coule ensuite paisiblement au milieu des arbres fruitiers, qui prêtent aux morts une ombre hospitalière. Leur tranquille séjour est marqué par des pierres couronnées de turbans, dont quelques-uns sont dorés, et par des espèces d'urnes cinéraires en marbre, mais grossièrement construites. La variété de tous ces genres de spectacles, qui donnent à penser, me dégoûte d'écrire : je m'étends sur mes carreaux, et je rénéchis.

Non, tout ce qui se passe dans mon âme ne peut se concevoir; je me sens un nouvel être. Échappé aigL grandeurs, au tumulte des fêtes, à la fatigue des plaisirs et aux deux Majestés Impériales de l'Occident et du Nord, que j'ai laissées de l'autre côté des montagnes, je jouis enfin de moimême. Je me demande où je suis, et par quel hasard je me trouve ici; et, sans m'en douter, je fais une récapitulation de toutes les inconséquences de ma vie.

Je m'aperçois que, ne pouvant être heureux que par la tranquillité et l'indépendance, qui sont en mon pouvoir, et porté à la paresse du corps et de l'esprit, j'agite l'un sans cesse par des guerres, ou des inspections de troupes, ou des voyages, et que je dépense l'autre pour des gens qui souvent n'en valent pas la peine. Assez gai pour moi, il faut que je me fatigue à l'être pour ceux qui ne le sont pas. Si je suis un instant occupé de cent choses qui me passent par la tête dans une minute, ils me disent : vous êtss triste, c'est de quoi le devenir; ou bien : vous vous ennuyez, c'est de quoi me rendre ennuyeux.

Je me demande pourquoi, n'aimant ni la gène, ni les honneurs, ni l'argent, ni les faveurs, étant tout ce qu'il faut pour n'en faire aucun cas, j'ai passé ma vie à la cour dans tous les pays de l'Europe.

La nuit sera délicieuse. La mer, fatiguée du mouvement qu'elle s'est donnée pendant le jour, est si cahne qu'elle ressemble à un grand miroir, dans lequel je me vois jusqu'au fond de mon cœur. La soirée est admirable i et j'é-

LE IMU.NCK l»E I.ICM

prouve dans mes idées la môme clarie qui règne sur te ciel et sur l'onde.

Pourquoi, me dis-je à moi-môme, suis-je occupé à méditer sur les beautés de la nature, plutôt que d'en jouir dans le doux repos dont je suis idolâtre? c'est que je m'imagine que ce lieu-ci m'inspirera, et qu'au milieu de tant d'extravagances il me viendra peut-être une pensée qui fera du bien ou du plaisir à quelqu'un.

C'est peut-être ici qu'Ovide écrivait*, peut-être il était assis où je suis. Ses élégies sont de i'ont : voilà le Pont- Euxin; ceci a appartenu à Mithridate, roidePont; et comme le lieu de l'exil d'Ovide est assez incertain, j'ai plus de droit à croire que c'est ici qu'à Carantschebes, ainsi que le pré» tendent les Transilvains.

Leur titre à cette prétention c'est : Cara mia tedet, dont ils s'imaginent que la prononciation corrompue a fait le nom que je viens de citer. Oui, c'est Parthenizza, dont l'accent Tartare a changé le nom grec, qui était Parlhenion, et voulait dire vierge; c'est ce fameux cap Parlh^nion où il s'est passé tant de choses : c'est ici que la mythologie exaltait l'imagination. Tous les talens au service des dieux de la fable exerçaient ici leur empire. Veux-je un instant quitter la fable pour l'histoire? Je découvre Eupatori, fondée par Mithridate* : je ramasse ici près, dans ce vieux Cherson*, des débris de colonnes d'albâtre; je rencontre des restes d'aqueducs et des murs qui me présentent une enceinte aussi grande à la fois aue Londres et Paris. Ces

1. Oviiic. quoi qu'tii «li.><: )>ar l).i <linni(o le prince de Ligne, fut en f Ifol exilé près des bouches du Da-

:!ie, îj Tomes.

J. Eupaloria : les Russes donniM-enl ce nom à la ville de Koziov, en souvenir de ranlicjuc cité de Mithriùalc, qui s'élevait dans le voisinage. — Pour tous les étabii>sements des Grecs et de Mithridatc sur celte côte, voyez l'ouvrage de

M. Th. Reinach, sur llitln Grand.

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