POTEMKIN
A Là. MÊME.
Au camp sous uczakow (178S).
... Je vois un commandant d'armée (le prince Potemkin) qui a l'air paresseux, et qui travaille sans cesse ; qui n'a d'autre bureau que ses genoux, d'autre peigne que ses doigts; toujours couché, et ne dormant ni jour, ni nuit, parce que son zèle pour la souveraine qu'il adore l'agile toujours, et qu'un coup de canon qu'il n'essuie pas l'inquiète, par l'idée qu'il coûte la vie à quelques uns de ses soldats. Peureux pour les autres, brave pour lui ; s'arrèlant sous le plus grand feu d'une batterie pour y donner ses ordres, cependant plus Ulysse qu'Achille; inquiet avant tous les dangers, gai quand il y est; triste dans les plaisirs; malheureux à force d'être heureux, blasé sur tout, se dégoûtant aisément; morose, inconstant; philosophe profond, ministre habile, pohtique sublime ou enfant de dix ans ; point vindicatif, demaiidnnt pardon d'un chacîriii (ju'i!
1. Ou Karasoii-Bazar, une des résidences des Klians de Criiuéc. — Celle lettre fait pressentir Vltinèrnire à Jérusalem de Chateaubriand. C'est le même sentiment de mélancolie excitée par les mirages d'un passé lointain el le spec-
tacle des beotr i
nature.
2. Ce portrait «^t ilnUe. Avec de grandes qualités cl un cour.ige admirable, Potemkin clait cnn'i, capricieux, et fort rusé courtisan.
Cf. p. 5Î5.
a causé, réparant vite une injustice; croyant aimer Dieu, craignant le diable, qu'il s'imagine être encore plus grand et plus gros qu'un prince Potemkin; recevant des bienfaits sans nombre de sa grande souveraine, les distribuant tout de suite; acceptant des terres de l'Impératrice, l(?s lui rendant ou payant ce qu'elle doit sans le lui dire; vendant et rachetant d'immenses domaines pour y l'aire une grande colonnade et un jardin anglais, s'en défaisant ensuite; jouant toujours ou ne jouant jamais; aimant mieux ionner que payer ses dettes; prodigieusement riche sans avoir le sou; se livrant à la méfiance ou à la bonhomie, à la jalousie ou à la reconnaissance, à l'humeur ou à la plaisanterie ; |)réveuu aisément pour ou contre, revenant de môme; parlant théologie à ses généraux, et guerre à ses archevêques ; ne lisant jamais, mais sondant tous ceux à qui il parle, et les contredisant pour en savoir davantage; faisant la mine la plus sauvage ou la plus agréable ; affectant les manièi-es les plus rt-poussaiites ou les plus attirantes; ayant enfin tour à tour l'air du plus fier satrape de l'Orient ou (lu couitisan le plus aimable de Louis XIV; sous une grande apparence de dureté, très doux en vérité dans le fond de son cœur ; fantasque pour ses heures, ses repas, sou repos et ses goùls; voulant tout avoir comme un enfant, sachant se passer de tout comme un grand homme; sobre avec l'air gourmand; rongeant ses ongles, des pommes ou des navets; grondant ou riant, cou (refaisant ou jurant, polissonnant ou priant, chantant ou méditant ; appelant, renvoyant, rappelant vingt aides-de-camp, sans leur rien dire ; supportant le chaud mieux que personne, en ayant l'air de ne songer qu'aux bains les plus recherchés; se moquant du froid en ayant l'air de ne pouvoir se passer de fourrures ; toujours sans caleçon, qu chemise ou en uniforme brodé sur loutes les tailles; pieds nus ou en pauloulles à paillons brodés, sans bonnet ni chapeau : c'est ainsi que je l'ai vu une fois aux coups de fusil ; tantôt en mauvaise robe de ( hanibn; ou avec une tunique sujterbe, avec ses trois l.lMqin's, SCS rubans et des diamans gros comme le pouce
aiiloiir (lu portrait de l'Impératrice : ces diamaiis sofiiblciit plates là pour attirer les boulets; courbé, pelotonné t|uan(l il est cbez lui, et grand le nez en l'air, fier, beau, noble, majestueux ou séduisant quand il se monlre à son armée, toi (ju'Agamemnon au milieu des rois de la lirècc,
Quelle est donc sa magie? Du génie, et puis du génie, et encore du génie : de l'esprit naturel, une mémoire excel lente, de l'élévation dans l'âme, de la malice sans méchanceté, de la ruse sans astuce; un heureux mélanpe de caprices dont les bons momens, quand ils arrivent, lui allirent les cœurs; une grande générosité, de la grâce el de la justesse dans ses récompenses; beaucoup de tact, le talent de deviner ce qu'il ne sait pas, et une grande connaissance des hommes.