I. — LA CONFESSION DE VAUVENARGUES
As HABQDU 01 MUU>BAW*.
A Verdun*, le 10 janvier 1740.
il y a plus d'un an, mon cher Mirabeau, que vous attaque/. rua retraite, et l'inaction où je vis; je me défends par des
1. Cf. p. 53. Le mari|uis *oij|m;ounail. dnii» Vauvenar;iiii's, tics vues d'avenir et une ambilion dont il ne ^avait pas la direction et lo but.
Vauvoi,ar<;ucs, dahnrd renforim', ltoutunnc.se découvrit pou à |>fu.
♦écrivait le marquis ajwi's une coniidenre : il finit en elFel pir lavoir loul entier.
2. Vauvcnarsues y icnail '^miii-ion : il était raiiil;iinc an i<'f,'iment du lloi inCanlcnc, dont le
« Je vous aurai parniorccaux ». lui I duc de Binon était colonel.
retour» et des généralités ; je me jette tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; je pousse la première idée que je trouve devant moi. Je vous laissai, dans ma dernière lettre, plus de jour et de lumière; je tirai un peu le rideau; mais, puisque cette ouverture ne vous satisfait pas encore, que votre amitié va plus loin, qu'elle me poursuit toujours, et qu'il m'est permis de voir dans un soin aussi constant le fond de votre cœur pour moi, j'aurais lort de vous rien cacher.
Je vous avouerai d'abord, fort naturellement, que si j'étais né à la cour, ou plus près que je n'en suis, je ne m'y serais point déplu ou ennuyé autant que vous*. Je ne vois point ce pays-là des mêmes yeux; j'y crois démêler des agrémens qui peuvent toucher l'esprit; je n'y vois point ce qui vous choque : j'y vois au contraire le centre du goûl, du monde, de la politesse, le cœur, la tête de l'État, où lout aboutit et fermente, d'où le bien et le mal se répandent partout; j'y vois le séjour des passions, où tout respire, où tout est animé, où tout est dans le mouvement; et au bout de tout cela, le spectacle le plus orné, le plus varié, le plus vif, que l'on trouve sur la terre. Les personnages, il est vrai, n'y sont pas trop gens de bien, le vice y est dominant; tant pis pour ceux qui ont des vices! Mais lorsqu'on est assez heureux pour avoir de la vertu, c'est, à mon sens, une ambition très noble que celle d'élever celte même vertu au sein de la corruption, de la faire réussir, de la mettre au-dessus de tout, d'exercer et de protéger des passions sans reproche, de leur soumettre les obstacles, et de se livrer aux penchans d'un cœur droit et magnanime, au lieu de les combattre ou de les cacher dans la retraite, sans les satisfaire ni les vaincre; je ne sais rien même de si faible et de si vain que de fuir devant les vices, ou de les haïr sans mesure; car on ne les hait jamais que parce qu'on en €st mal traité; mais un peu de grandeur d'âme, quelque
1. liC rnar(iuis avail la liuiiic, ôa | coiilie elle. On en verra «les preula cour et déclamait volonliers | ves plus loin.
LE MARQUIS DE VAUVEiNARGUES.
connaissance du cœur, une humeur douce et tacite, empêchent qu'on en soit surpris ou blessé si vivement. Ainsi, mon cher Mirabeau, je maintiens ce que j'ai dit : si j'étais né à la cour, je ne vois pas que j'eusse été contraint de m'y déplaire, ou il y aurait eu de ma faute; mais la Providence m'a placé si loin ne cette cour, qu'il serait ridicule de me demander pourquoi je n'y suis pas. A l'égard de Paris, vous savez comme je pense : si je pouvais m'y tenir, je n'aurais point d'autre patrie*. Il vous est aisé de comprendre que je ne passe pas ma jeunesse, par choix, dans une société qui touche peu mon cœur*, à qui j'ai peu d'envie de plaire, et qui m'exile du monde par le peu de goût et d'intérêt que je trouve dans son commerce : mais vous voudriei que, contraint de vivre dans la solitude, j'essayasse de la remplir de l'amour des belles-lettres, de cultiver ma raison, ne pouvant suivre mon cœur, et de m'enivrer d'écriture, an défaut de conversations, afin de tenir au monde au moins par cet endroit-là, et de communiquer mon âme. Cela est bien pensé; on ne peut dire mieux; mais, comme je me connais, que je sais me faire justice, et que je ne me vante pas, je ne vous cacherai point que je n'ai ni la santé, ni le génie, ni le goût qu'il faut avoir pour écrire; que 1« public n'a point besoin de savoir ce que je pense, et que, si je le disais, ce serait ou sans effet, ou sans aucun avantage. Cela vous satisfait-il? Je n'irai pas à présent vous faire une énumération de toutes mes infirmités, il y aurait trop de ridicule; ni vous parler de mes inclinations, j'en ai de trop "prochables; ni des défauts de mon esprit, car à quoi ser-
1. Vauvcnargues trouvait utile i'avoir ▼ccu en |>rovince, et néces- ^ai^e de n'y pas vivre toujours. Il lugeait fju'on finissait par s'y étrécir 1 esprit et gàler le goftl. Au conraire, à Paris, c'était l'intelligence oujours en éveil, riadépendance oiijours entière.
i. • On ne voit plus dans les rmées que dégoût, ennui, négli-
gence, murmures insolens et téméraires... » Les officiers grands seigneurs « se cantonnent et forment jusque dans les camps des petites sociétés, où ils s'entretiennent encore du bon ton et regrettent l'oisiveté et les délices d« Paris. » Il n'y a à récolter là, pour les gens de courage, que ruine et ho»te. (yauvenargues,48* léfleuon.)
LETTRES DU DIK llUlfibsiB SIECLE.
▼irait cela? mais je puis bien vous dire encore, en générti. qu'il n'y a ni proportion, ni convenance, entre mes foirces et mes désirs, entre ma raison et mon cœur, entre mon cœur et mon clal, sans cj-u'il y ait plus de ma faute que d« celle d'un malyde qui ne peut rien savourer de tout ce qu'on lui présente, et qui n'a pas en lui la force de changer la disposition de' ses organes et de ses sens, ou de trouver des objets qui leur puissent convenir. Mais quuicpîe e ne sois point heureux, j'aime mes inclinations, et je n'y saurais renoncer; je me fais un point d'honneur de prottîger leur faiblesse; je ne consulte (|iie mon cœur; je ne feux point qu'il soit esclave des maximes des philosophes, ni de ma situation; je ne fais pas d'inutiles elTorts pour le régler sur ma foitune; je veux formel- ma fortune sur lui*. Cela, sans doute, ne comble pas mes vauix; tout ce qui pourrait me plaire est à mille lieues de moi; mais je ne veux point me contraindre, j'aimerais mieux rendre ma vie*. Je la garde à ces conditions; et je soulfre moins des chagrins qui me viennent par mes passions, que je ne ferais i»ar le soin de les contrarier sans cesse. 11 n'est nullement en moi d'avoir à ma portée les objets que vous donnez à mon canir*; je ne manque pas, cependant, de principes de conduite, et je les suis exactement; mais, comme ils ne sont pas les mêmes que les vôtres, vous croyez que je n'en ai point, et vous vous trompez en cela, comme lorsque vous croyez que mon âme est inactive*, quoiqu'elle soit sensible et présente, qu'elle ne supporte la
1. Commentaire onginal de la fameuse maxime : « Et mi).'; res, non me rébus submiUere conor. > Horace, Ép. I, 1, 19.)
i. Vauvenargucs a dit aillt'iirs :
il vaut mieui déroger à sa qualité qu'à son génie. ■
3. « Vous avez, lui écrivait Miral)cau, une patrie miséruide, une province vexée par les esclaves •ubalUmesqueron érige en souve-
rams pour le malheur des peuples; des amis que vous pouvez servir; des conipalriotes à qui vos talens pourraient être utiles; une famille dont vous d(!vcz soigner le»
alTaircs, ou soutenir le nom; vousmême, à qui vous devex un plan fixe de bonheur ou d'agrément; que d'objets divers Pt opposés! »
i. Mirabeau le poussait teujoun & se montrer et k agir.
solitude que parla, et qu'elle aime à se tourner sur ce qui peut la fortaerel lui être utile, quand ma santé le permet. Voilà, mon cher Mirabeau, ce qu'il faut que vous sachiez, puisque tous le demandez.