‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 472 sur 547 · I, — LE CULTE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

I, — LE CULTE DE VOLTAIRE

A MoNsiiDB SuAa»^

Genève, juin 1775

i'ii enfin obtenu le but de mes désirs et de mon voyage : i'ai TU M. de Voltaire. Jamais les transports de sainte Thérèse n'ont pu surpasser ceux que m'a fait éprouver la vue de ce grand homme : il me semblait que j'étais en présence d'un dieu, mais d'un dieu dès longtemps chéri, adoré, i qui il m'était donné enfin de pouvoir montrer toute ma reconnaissance et tout mon respect. Si son génie ne m'avait pas portée' à cette illusion sa figure seule me l'eût donnée. Il est impossible de décrire le feu de ses yeux, ni les grâces de sa figure : quel sourire enchanteur! il n'y a pas une ride qui ne forme une grâce. Ah! combien je fus surprise quand, à la place de la figure décrépite, que je croyais voir, parut cette physionomie pleine de feu et d'expression; quand, au lieu d'un vieillard voûté, je vis un homme d'un maintien droit, élevé et noble quoique abandonné, d'une démarche ferme et même leste encore, et d'un ton, d'une politesse, qui, comme son génie, n'est qu'à lui seul! Le cœur me battait avec violence en entrant dans la cour de ce château consacré depuis tant d'années par la présence d'un grand homme. Arrivée à l'instant si vivement désiré, que j'étais venu chercher de si loin et que j'obtenais par tant de sacritices, j'aurais voulu différer un bonheur que j'avais toujours compris dans les vœux les plus chers de ma vie ; et je me sentis comme soulagée quand Mme Denis nous dit qu'il était allé se promener. Mme Cramer*, qui nous attit accompagnés, alla au-devant de lui pour m'annoncer îiinsi qm- mon livre', cl lui porici les Irllres de mes amis. Il parut bientôt, ens'écriant :. u Où esl-elle cette

1. J -B.-A. Su.nrd (1733-1817), i 2. Femme du libraire de Genève journaliste et Iraducleur : ce lui I qui édita lc< oeuvres de Voltaire, surtout uu brillmU r,,n^,>nv j 3.CV»ait l'imprimeur Piiiickoiickc.

(i06 LETTRES DU DIX-HUITÎÈME SIÈCLE.

dame? où est-elle? c'est une âme que je viens chercher. » Et comme je m'avançai : « On m'écrit, madame, que vous êtes toute âme. — Cette âme, monsieur, est toute remplie de vous, et soupirait, depuis longtemps, après le bonheur de s'approcher de la vôtre. »

Je lui parlai d'abord de sa santé, de l'inquiétude qu'elle avait donnée à ses amis. Il me dit ce que ses craintes lui font dire à tout le monde, qu'il était mourant, que je venais dans un hôpital, car Mme Denis était elle-même malade, et qu'il regrettait de ne pouvoir m'y offrir un asile.

Dans ce moment, il y avait une douzaine de personnes dans le salon : notre cher Audibert* était de ce nombre. J'avais été désolée de ne pas le trouver à Marseille ; je fus enchantée de le rencontrer à Ferney. M. Poissonnier* venait aussi d'y arriver; il n'avait pas encore vu M. de Voltaire : il alla se placer à ses côtés, et ce fut pour lui parler sans cesse de lui. M. de Voltaire lui dit qu'il avait rendu un grand service à l'humanité, en trouvant des moyens de dessaler l'eau de mer. t Oh, Monsieur ! lui dit-il, je lui en ai rendu un bien plus grand depuis ; j'étais fait pour les découvertes ; j'ai trouver le moyen de conserver des années entières de la viande sans la saler. » Il semblait qu'il fût venu à Ferney pour se faire admirer, et non pour rendre hommage à M. de Voltaire. Ohl combien il me paraissait petit! que la médiocrité vaine est une misérable chose à côté du génie modeste et indulgent ! car M. de Voltaire paraissait l'écouter avec indulgence ; pour moi j'étais impatientée à l'excès ; j'avais les oreilles tendues pour ne rien perdre de ce qui sortait de la bouche de ce grand homme, qui dit mille choses aimables et spirituelles avec cette grâce facile qui chaiMio (Unis lous sos oiiviages, mais dont it; Irait rapide frap[)o plus encore dans la eonversatioii. Sans eni«

1. Négociant, inernbro de l'Aca- I 2. Ce iriédocin av:iil invenlé uii« demie de Mtirseille, qui le premier i macliino à dessaler l'ctiu de mer. parla à VoUaire de l'affaire Calas » Il mourut en 1798. Cl", y. 611, n.

VADAME SUARD.

pressement de parler, il écoute tout le inonde avec une ■ttention plus flatteuse que celle qu'il a peut-être jamais obtenue lui-même. Sa nièce dit quelques mots : ses yeux pleins de bienveillance étaient fixés sur elle, et le p\\\> aimable sourire sur sa bouche*. Dès que M. Poissonnier eut asseï parlé de lui, il voulut bien céder sa place. Pressée par un vif désir, par une sorte de passion qui surmonta toute ma timidité, j'allai m'en emparer : j'avais été un peu encouragée par une chose aimable qu'il avait dite sur moi; son air, ses regards, sa politesse avaient banni toutes mes agitations, et me laissaient tout entière à mon doux enthousiasme. Jamais je n'avais rien éprouvé de semblable ; c'était un sentiment nourri, accru pendant quinze ans, dont, pour la première fois, je pouvais parler à celui qui en était l'objet : je l'exprimai dans tout le désordre qu'inspire un si grand bonheur. M. de Voltaire en parut jouir ; il arrêtait de temps en temps ce torrent par des paroles aimables : Vom me gâtez, vous voulez me tourner la tête : et quand il put me parler de tous ses amis, ce fut avec le plus grand intérêt. Il me parla beaucoup de vous, de sa reconnaissance pour vos bonhés», c'est le mot dont il se servit; du inaré chai de Richelieu. «Combien, me dit-il» sa conduite m'a surpris et affligé»! » Il parla beaucoupdeM. Turgot* : i II a, ditil, trois choses terribles contre lui, les financiew, les fripons et la fr^utte. » .lo lui (li?(|u'(ui pouvait y ofipospr srs vcrius, ticourageet l'estime publique*. «Mais, madame, on iii'é- 1 1 que vous êtes (le nos ennemis. — Eh bien, nionsienr, vous ( roi rez pas ce qu'on vous écrit, mais vous me croirez peut- ! t^. .le ne suis Tennemie de personne. Je rends justice aux V. itus et aux lumières de M. Turgot ; mais je connais aussi a M. Necker* de grandes vertus et de grandes lumières que

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