‹ Choix de lettres du 18e siecle, publiées avec une introd. des notices et des notesChapitre 59 sur 547 · SEMONCE A UN PARESSEUX · texte numérisé non relu

SEMONCE A UN PARESSEUX

A HONSIRDR ThIERIOT, A PaRIS*.

Liméville, le 12 juin 1735,

Oui, je vous injurierai jusqu'à ce que je vous aie guéri de votre paresse. Je ne vous reproche point de souper tous les soirs avec M. de La Popelinière ; je vous reproche de borner là toutes vos pensées et toutes vos espérances. Vous vivez comme si l'homme avait été créé uniquement pour souper, et vous n'avez d'existence que depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures après minuit. Il n'y a coupeur qui se couche, ni bégueule qui se lève plus tard que vous. Vous restez dans votre trou jusqu'à l'heure des spectacles', à dissiper les fumées du souper de la veille ; ainsi vous n'avez pas un moment pour penser à vous et à vos amis. Cela fait qu'une lettre à écrire devient un fardeau pour vous. Vous êtes un mois entier à répondre, et vous avez encore la bonté de vous faire illusion, au point d'imaginer que vous serez capable d'un emploi et de faire quelque fortune, vous qui n'êtes pas capable seulement de vous faire, dans votre cabinet, une occupation suivie, et qui n'avez jamais pu prendre sur vous d'écrire régulièrement à vos amis, même dans les affaires intéressantes pour vous et pour eux. Vous me rabâchez de teigneurs et de damtt

1. Conseiller au l^arleinent de Rouen, ami de Cideville, de Vollaire el(leM"du DulTand.

2. Tliieriot (1696-1772), ami de Voltaire, qui l'avait connu dans l'étude de M* Alain, n'est intére»suiil il uucim titre, il oxploita l'a- i' (iciic. initié de Voltaire, le vola, le lâcha, | 5, Vers cinq heures du soir

le flatta tour à tour, selon l'oeea son : il Tirait en parasite che»

M. de \i Popelinière, fermier général, ami des gens de lettres. Il fut quelque temps, grâce i Voltaire correspondant littéraire de Fré-

VOIJAIRB. t5

les plus titréi : qu'esl-ce que cela veut dire? Vous avei passé voire jeunesse, vous deviendrez bientôt vieux »^t inlirme ; voilà à quoi il faut que vous songiez. Jl faut vous préparer une arrière-saison tranquille, heureuse, indépendante. Que deviendrez-vous quand vous serez malade el abandonné? Sera-ce une consolation pour vous de dire : fl J'ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie? » Songez qu'une bouteille qui a été fêlée, quand elle était pleine d'eau des Barbades, est jetée dans un coin dès qu'elle est cassée, et qu'elle reste en morceaux dans la poussière; que voilà ce qui arrive à tous ceux qui n'ont songé qu'à être admis à quelques soupers, el que la (in d'un vieil inutile, infirme, estunechdse bien pitoyable. Si cela ne vous donne pa$ un peu de courage et ne vous excite pas à secouer l'engourdissement dans lequel vous laissez votre âme, rien ne vous guérira. Si je vous aimais moins, je vous plaisanterais sur voire paresse : mais je vous aime et je vous gronde beaucoup.

Cela posé, songez donc à vous, et puissongoe à vos amis; buvez du vin de Champagne avec des gens aimables, mais faites quelque chose qui vous mette en état de boire un jour du vin qui soit à vous. N'oubliez point vos amis, et ne passez pas des mois entiers sans leur écrire un mot. 11 n'est Ipoint question d'écrire des lettres pensées el réfléchies avec soin, qui peuvent un peu coûter à la paresse; il n'est question que de deux ou trois mots d'amitié, et quelques nouvelles, soit de littérature, soit des sottises humaines, le tout courant sur le papier, sans peine et sans attention. Il ne faut, pour cela, que se mettre un demiquart d'heure vis-à-vis son écriloire. Est-ce donc là un etlort si pénible? J'ai d'autant plus d'envie d'avoir avec vous un commerce régulier que votre lettre m'a fait un plaisir extrême. Je pourrai vous demander de temps en temps des anecdotes concernant le siècle de Louis XIV ^ Complei

1. Il coimiieiirail à |»ii;i>aref sou i Berlin, et il deiiiaïuiait des infor. Siiclc, qui ne parut qu'en 1752, à | roulions de tous les côtés.

qu'un jour cela peut vous être utile, et que cet ouvrage fous vaudrait vingt volumes de Lettres philosophique* *.

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