IDEES SUR L'HISTOIRE
À MOMSIBOR ThIERIOT.
15 juillet 4735.
Quand je vous ai demandé des anecdotes sur le siècle de Louis XIV *, c'est moins sur sa personne que sur les arts qui ont fleuri de son temps. J'a'merais mieux des détails sur Racine et Despréaux, sur Ouinaull, LuUi, Molière, Lebrun, Bossuet, Poussin, Descartes, etc., que sur la bataille de Steinkerque'. Il ne reste plus rien que le nom de ceux qui ont conduit des bataillons et des escadrons ; il ne revient rien au genre humain de cent batailles données ; mais les grands hommes dont je vous parle ont préparé des plaisirs purs et durables aux hommes qui ne sont point encore nés. Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte, sont des choses mille fois plus précieuses que toutes les annales de cour, que toutes les relations de campagne. Vous savez que chez moi les grands hommes vont les premiers, et les héros les derniers. J'appelle grand hommes tous ceux qui ont excellé dans l'utile ou dans' l'agréable. Les saccageurs de provinces ne sont que héros Voici une lettre d'un homme moitié héros, moitié gran homme*, que j'ai été bien étonné de recevoir, et que je vou envoie. Vous savez que je n'avais pas prétendu m'attire des remercîmens de personne, quand j'ai écrit VHistoire de Charles XII ; mais je vous avoue que je suis aussi sensible aux remercîmens du cardinal Âlberoni qu'il l'a pu
1. l)oiit il lui avait ab;iiulonné le 1 3. Gaf-iiéc en 1(]<J2 par lo maréchal profil. (le Luxojiiboiirg.
2. Cf. la fin de la IcUie pnicti- 4. Le eardiiial Alhnroiii, lirpuis dente. I qu'il iuait .-(i. .-i.m^s.. .iKspa^iie
VOLTAIRE
être à la petite louange très méritée que je lui ai donnée dans cette histoire. II a vu apparemment la traduction italienne qu'on en a faite à Venise. Je ne serais pas lâché que M. le garde d<'s sceaux* vit cette lettre, et qu'il sût que si je suis persécuté dans ma patrie, j'ai quelque considération dans les pays étrangers. Il fait tout ce qu'il peut pour que je ne sois pas prophète chez moi.
Continuez, je vous en prie, de faire ma cour aux gens de bien qui peuvent se souvenir de moi. Je voudrais bien que Pollion de La Popelinière' pensât de moi plutôt comme les étrangers que comme les Français.
Adieu ; je vous embrasse tendrement. Le temps ne détruira jamais mon amitié pour vous.