Le comte de Caylus
176d), antiquaire et artiste, fut plus qu'un amateur de beaux-arls et un [«-otecleur des artistes. Il lut vraiment le précurseur de Winckclniann et prépara les voies à David.
•i. Bouchaixion (16^8-1762] tut un grand ami de Caylus. Artiste savant et correct, bon dessinateur et connaissant l'anlique, il est Iroid, et niamiue le grand en courant après l'esprit et le joli.
il y a bien du génie dans son idée de l'Amour qui fait un arc de la massue d'Hercule*; mais alors cet Amour sera bien grand ; il sera nécessairement dans l'attitude d'un garçon charpentier; il faudra que la massue et lui soient à peu près de même hauteur. Car Hercule avait, dit-on, neuf pieds de hauteur, et sa massue environ six. Si le sculpteur observe cesdimensions, comment reconnaîtrons-nous l'Amour enfant, tel qu'on doit toujours le figurer? Pensez-vous que l'Amour faisant tomber des copeaux à ses pieds à coups de ciseau soit un objet bien agréable? De plus, en voyant une partie de cet arc qui sort de la massue, devinera-t-on que c'est l'arc de l'Amour? L'épéeaux pieds dira-t-eUe que c'est l'épée de Mars? et pourquoi de Mars plutôt que d'Hercule? Il y a longtemps qu'on a peint l'Amour jouant avec les armes de Mars, et cela est en effet pittoresque; mais j'ai peur que la pensée de Bouchardon ne soit qu'ingénieuse. Il en est, ce me semble, de la sculpture et de la peinture comme de h) musique; eUes n'expriment point l'esprit. Un madrigal ingénieux ne peut être rendu par un musicien ; et une allégorie tine, et qui n'est que pour l'esprit, ne peui être exprimée ni par le sculpteur ni par le peintre. Il faut, je crois, pour rendre une pensée fine, que cette pensée soit animée de quelque passion ; qu'elle soit caractérisée d'une manière non équivoque, et surtout que l'expression de cette pensée soit aussi gracieuse à l'œil que l'idée est riante pour l'esprit. Sans cela on uira : « Un sculpteur a voulu caractériser l'Amour, et il a fait l'Amour sculpteur ». Si un pâtissier devenait peintre, il peindrait l'Amour tirant de son four des petits pâtés. Ce serait à mes yeux un mérite, si cela était gracieux, mais la seule idée des calus que l'exercice de la sculpture donne souvent aux mains peut défigurer l'amant de Psyché. Enfin ma grande objection est que, si M. Bouchardon peut faire de son marbre deux figures, il est fort triste qu'une grande vilaine massue ou uno petite massue sans proportion gale son ouvrage. J'ai peut-
t. CetU œuvre ettau musée du LottTff*.
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Atre lort, je l'ai sûrement, s? vous me condamnez, mais je vous demande, Monsieur, ce qui fera la beauté de son ouvrage? C'est l'attitude de l'Amour, c'est la noblesse et le charme de sa figure, le reste n'est pas fait pour les yeux N'est-il pas vrai qu'une main bien faite, un œil animé vaut «nieux que toutes les allégories? Je voudrais que notre grand sculpteur fit quel(}ue chose de passionné. Puget • a si bien exprimé la douleur ! Un Apollon qui vient de tuer Hyacinthe; un Amour qui voit Psyché évanouie; une Vénus auprès d'Adonis expirant, ce sont là, à mon gré, de ces sujets qui peuvent faire briller toutes les parties de la sculpture. Je suis bien hardi de parler ainsi devant vous ; je vous supplie, Monsieur, d'excuser tant de témérité.
Je n'ai rien à dire sur la belle fontaine qui va embellir notre capitale, sinon qu'il faudrait que M. Turgot» fût notre édile et notre préteur perpétuel. Les Parisiens devraient contribuer davantage à embellir leur ville', à détruire les fnonumens de la barbarie gothique, et particulièrement ces ridicules fontaines de village qui défigurent notre ville. Je ne doute pas que Bouchardon fasse de celte fontaine un beau morceau d'architecture; mais qu'est-ce qu'une fontaine adossée à un mur, dans une rue, et cachée à moitié l>ar une maison? Qu'est-ce qu'une fontaine qui n'aura que deux robinets, où les porteurs d'eaux viendront remplir leurs seaux? Ce n'est pas ainsi qu'on a construit les fontaines dont Rome est embellie. Nous avons bien de la peine à nous tirer du goût mesquin et grossier. Il faut que les fontaines soient élevées dans les places publiques, et que les beaux monumens soient vus de toutes les portes. Il n'y a pas une seule place publique dans le vaste faubourg Saint- Germain; cela fait saigner le cœur. Paris est comme les statues de Nabuchodonosor, en partie or, et en partie fange.
1. Pierre Puget (1622-1691) fut à fa fojs peintre, architecte et sculpteur. Voiez au Louvre son Milon de Crotone, à Versailles son Andromède.