C'est à Viucptil Viviani
1703), géomètre, qu'il faut, <lil-on, rapporter celle anecdote
•4. Bossuel et Féncloti, et au-<le»> sous d'eux, Huet, Fleury, etc.
Corneille, deux dans les troupes et [l'autre dans l'Église*; il excita le mérite naissant de Racine, par un présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien ; et, quand ce génie se fut perfectionné, ces talens, qui souvent sont l'exclusion de la fortune, tirent la sienne. Il eut plus que la faveur et quelquefois la familiarité d'un maître dont un regard était un bienfait; il était, en 1688 et 1689, de ces voyages de Marly tant brigués par les courtisans ; il couchait dans la chambre du roi pendant ses maladies, et lui lisait ces chefs-d'œuvre d'éloquence et de poésie qui décoraient ce beau règne.
Cette faveur, accordée avec discernement, est ce qui produit de l'émulation et qui échauffe les grands génies ; c'est beaucoup de faire des fondations, c'est quelque chose de les soutenir; mais s'en tenir à ces établissemens, c'est souvent préparer les mêmes asiles pour l'homme inutile et pour le grand homme ; c'est recevoir dans la même ruche l'abeille et le frelon.
Louis XIV songeait à tout; il protégeait les Académies, et distinguait ceux qui se signalaient. Il ne prodiguait point ses faveurs à un genre de mérite, à l'exclusion des autres, comme tant de princes qui favorisent, non ce qui est bon, mais ce qui leur plaît; la physique et l'étude de l'antiquité attirèrent son attention. Elle ne se ralentit pas même dans les guerres qu'il soutenait contre l'Europe; car en bâtissant trois cents citadelles, en faisant marcher quatre cent mille soldats, il faisait élever l'Observatoire, et tracer une méridienne d'un bout du royaume à l'autre, ouvrage unique dans le monde. 11 faisait imprimer dans son palais les traductions des bons auteurs grecs et latins; il envoyait des géomètres et des physiciens au fond de l'Afrique et de l'Amérique chercher de nouvelles connaissances. Songez, milord, que, sans le voyage et les expériences de ceux qu'il envoya à Cayenne, en 1672, et sans les mesures de M. Picard»,
1. L'un fut capitaine de cava- I Grave; le troisième fut abbé d'Ay- Icrie et genlilhomme ordinaire du I gues-Vives. roi; l'autre fut tué au siège de | S. L'aboé Jean Picard, astrt<
VOLTAIRE
lit
jamais Newton n'eût fait ses découvertes sur Tattraction. Regardez, je vous prie, un Cassini et un Huygens*, qui renoncent tous deux à leur patrie qu'ils honorent, pour venir en France jouir de l'estime et des bienfaits de Louis XIV. Et pensez-vous que les Anglais mêmes ne lui aient pas d'obligation? Dites-moi, je vous prie, dans quelle cour Charles II puisa tant de politesse et tant de goût. Les bons auteurs de Louis XIV n'ont-ils pas été vos modèles? N'est-ce pas d'eux que votre sage Addison, l'homme de votre nation qui avait le goût le plus sûr. a tiré souvent ses excellentes critiques? L'évêque Burnet avoue que ce goût, acquis en France par les courtisans de Charles II, réforma chez vous jusqu'à la chaire, malgré la différence de nos religions; tant la saine raison a partout d'empire! Dites-moi si les bons Uvres de ce temps n'ont pas servi à l'éducation de tous les princes de l'empire. Dans quelles cours de l'Allemagne n'at-on pas vu des théâtres français? Quel prince ne tachait pas d'imiter Louis XIV? Quelle nation ne suivait pas alors modes de la France?
Vous m'apportez, milord, l'exemple du czar Pierre le Grand, qui a fait naître les arts dans son pays, et qui est le créateur d'une nation nouvelle; vous me dites cependant que son siècle ne sera pas appelé dans l'Europe le Siècle du czar Pierre; vous en concluez que je ne dois pas appeler le siècle passé le Siècle de Louis XIV. 11 me semble que la différence est bien palpable. Le czar Pitîrre s'est introduit chez les autres peuples; il a porté leurs arts chez lui; mais Louis XIV a instruit les nations ; tout, jusqu'à ses fautes, 1 Mir a été utile. Des protestans, qui ont quitté ses États, ont porté chez vous-mêmes une industrie qui faisait la
-ne (1020-1083). Ce lut lui qui 'l'rmina la fondation de l'Obser- N'ire {UH^-l'i), et qui lit appeler France, en \6tYj, Dominique ^sini (16i5-17t2).
1. Christian Uuyghens (1029- .•o), liU lie M. de Znylichem (cf.
■/lies du xvii* s., u. 41, n. 2), dé-
couvrit un satellite et 1 anneau de SjUurnc. Appelé en France* en lOfio, il retourna en Hoilaiule à la IJévocatiun de i'Édit de Nant»'^.
2. GilOert lUiniet fl6S5-17i5), évoque de Salii-bury, auteur d'une Histoire de ta Réformation en Aiiqtcterre.
m LETTRES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLfc.
richesse de la France. Comptez-vous pour rien tant de manufactures de soie et de cristaux? Ces dernières surtout Turent perfectionnées chez vous par nos réfugiés, et nous avons perdu ce que vous avez acquis.
Enfin la langue française, milord, est devenue presque la langue universelle. A qui en est-on redevable? Était-elle aussi étendue du temps de Henri iV? Non, sans doute; on ne connaissait que l'italien et l'espagnol. Ce sont nos excellens écrivains qui ont fait ce changement. Mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellens écrivains? C'était M. Colbert, me direz-vous; je l'avoue, et je prétends bien que le ministre doit partager la gloire du maître. Mais qu'eût fait un Colbert sous un autre prince, sous votre roi Guillaume, qui n'aimait rien, sous le roi d'Espagne Charles II, sous tant d'autres souverain»;
Groiriez-vous bien, milord, que Louis XIV a réformé le goût de sa cour en plus d'un genre? Il choisit Lulli pour son musicien, et ôta le privilège à Cambert*, parce que Cambert était un homme médiocre, et Lulli un homme supérieur. Il savait distinguer l'esprit du génie; il donnait à Quinault les sujets de ses opéras; il dirigeait les peintures de Lebrun; il soutenait Boileau, Racine et Molière, contre leurs ennemis; il encourageait les arts utiles comme les beaux-arts, et toujours en connaissance de cause : il prêtait de l'argent à Van Robais pour établir ses manufactures^; il avançait des millions à la compagnie des" Indes, qu'il avait formée; il donnait des pensions aux savans et aux braves officiers. Non-seulement il s'est fait de grandes choses sous son règne, mais c'est lui qui les faisait. Souffrez donc, milord, que je tâche d'élever â sa gloire un monument que je consacre encore plus à l'utilité du genre humain.
Je ne considère pas seulement Louis XIV parce qu'il a fait
1. Gamberl (1628-1677) eut avec l'aJtbé Perrin le privilège de l'Académie de musique (1G69), et fil représenlcr en 1671 le premier opéra fr;m(;ais, l'otnoiw. Jcan-
Baplisle Lulli (1655-1687), qui le déposséda de son privilège éUU aussi (rrand intrigant que ;<i';in<i musicien.
t. bt drap».
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du bien aux Français, mais parce qu'il a fait du bien aux hommes; c'est comme' homme», et non comme sujet (jue j écris; je veux peindre le dernier siècle, et non pas seulement un prince. Je suis las des histoires où il n'est question que des aventures d'un roi, comme s'il existait seul, ou que rien n'existât que par rapport à lui; en un mot, c'est encore plus d'un grand siècle que d'un grand roi que j'écris l'histoire.
Pellissoneûtécrit plus éloquemment que moi; mais il était courtisan, et il était payé. Je ne suis ni l'un ni l'autre; c'est à moi qu'il appartient de dire la vérité.
J'espère que, dans cet ouvrage vous trouverez, milord, quelques-uns de vos sentimens; plus je penserai comme wus, plus j'aurai droit d'espérer l'approbation publique.