LES LANGUES ANCIENNES
A Madame la màbqcise dd Deffànd.
A Colmar, le 19 mai 1754.
Saver-vous le latin, 'madame? Non ; voilà pourquoi vous me demandez si j'aime mieux Pope que Virgile. Ah ! madame, toutes nos langues modernes sont sèches, pauvres, et sans harmonie, en comparaison de celles qu'ont parlées nos premiers maîtres, les Grecs et les Romains. Nous ne sommes que des violons de village. Comment voulez-vous d'ailleurs que je compare des épîtres à un poème épique, aux amours de Didon, à l'embrasement de Troie, à la descente d'Énée aux enfers?
Je crois V Essai sur l'Homme, de Pope, le premier des poèmes didactiques, des poèmes philosophiques; mais ne mettons rien à côté de Virgile. Vous le connaissez pai les traductions; mais les poètes ne se traduisent point. Pecton traduire de la musique? Je vous plains, madame, avec le goût et la sensibilité éclairée que vous avez, de ne pouvoir lire Virgile. Je vous plaindrais bien davantage si vous lisiez des Annales*, quelque courtes qu'elles soient. L'Alle-
i. De l'académie de Berlin. 1 de la duchesse de Saxe-Gotha, pa-
8. Les Annales de l'Empire, \ rurcat à Bàle en 1753 (1** vol.) o c(>iii|)osées en un an à la demande | 17oi (2« vol.).
magne en miniature n'est pas faite pour plaire à une imagination française telle que la vôtre.
Je vais aux eaux de Plombières, non que j'espère y trouver la santé, à laquelle je renonce, mais parce que mes amis* y vont. J'ai resté six mois entiers à Colmar sans sortir de ma chambre, et je crois que j'en ferai autant à Paris, si Yous n'y êtes pas.
Je me suis aperçu, à la longue, que tout ce qu'on dit et tout ce qu'on fait ne vaut pas la peine de sortir de chez soi. La maladie ne laisse pas d'avoir de grands avantages; elle délivre de la société. Pour vous, madame, ce n'est pas de même; la société vous est nécessaire comme un violon à Guignon*, parce qu'il est le roi du violon.
Je vous écris rarement, madame, quoique, après le plaisir de lire vos lettres, celui d'y répondre soit le plus grand pour moi; mais je suis enfoncé dans des travaux pénib'»3s', qui partagent mon temps avec la colique. Je n'ai point de temps à moi, car je soulTre et je travaille sans cesse. Cela fait une vie pleine, pas tout à fait heureuse; mais où est le bonheur? Je n'en sais rien, madame, c'est un beau problème à résoudre.
22. - DÉFENSE DES ARTS ET DES LETTRES. A Monsieur J,-J. Rodsseab, a Paris.
30 août 1755.
J'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre îiU;iiain*; je vous en remercie. Vous plairez aux hommes, à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les
i. Les D'ArgeDlal.
S. Il y avait en effet à la cour un
loi (les violons, en tiln> (l^oflico.
Guignon so démit de l;i charge en 1773, cl elle l'ut su])|irimée.
5. Il travaillait à «on Etêat sur les mœurs, dont l'ensemble parut en 1756 à Genève.
i. Le Discours sur l'orif/iiie de t'inégnlifé parmi Us liomiiii's.
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korreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes; il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit voire outrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse celle allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada; premièrement, parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l'Europe' et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris ; secondement, parce que la guerre est portée dans ces pays-là », et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchans que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de voire patrie', où vous devriez être.
Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal*. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à soixante-dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre ;et, ce qu'il y a de plu5 honteux, c'est qu'ils l'obligèrent à se rétracter. Dès que vos amis » eurent commencé le Dictionnaire eticyclopédique, ceux qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de détsUs, d'athées, et même de jansénistes.
Si j'osais me compter parmi ceux dont les travaux n'ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir des gens acharnés à me perdre du jour que je donnai l;i tragédie d'Œdipe; une bibliothèque de calomnies ridicules
1. Tronchin (1709-1781), Genevois, élève de Boerhaave, fiuit par 5H, fiierà Paris.
'z. Les hostilités avaient recommencé entre les colonies anglaises