RÉFLEXIONS SUR L'ART DRAMATIQUE
A Mademoiselle Clairon*.
16 octobre 1760.
Belle Melpomêne, ma main ne répondra pas à la lettre dont vous m'honorez, parce qu'elle est un peu impotente ; mais mon cœur, qui ne l'est pas, y répondra.
Raisonnons ensemble, raisonnons.
Les monologues, qui ne sont pas des combats de passions, ne peuvent jamais remuer l'âme et la transporter. Un monologue, qui ne peut être que la continuation des mêmes idées et des mêmes sentimens, n'est qu'une pièce nécessaire à l'édifice: et tout ce qu'on lui demande, c'est de ne pas refroidir. Le mieux, sans contredit, dans votre monologue du second acte *, est qu'il soit court, mais pas trop court. On peut faire venir Fanie^, et finir par une situation attendrissante. Je tâcherai d'ailleurs de fortifier ce petit morceau, ainsi que bien d'autres. On a été forcé de donner Tancrède avant que j'y eusse pu mettre la dernière main. Cette pièce ne m'a jamais coûté un mois*. Vos talens ont sauvé mes défauts; il est temps de me rendre moins indigne de vous.
Je ne suis point du tout de votre avis, ma belle Melpomêne, sur le petit ornement de la Grève que vous me proposez».
1. Cf. p. 139, n. 2. Tancrède avait été joué le 5 septembre. M"» Clairon y créa le rôle d'Aménaide. Elle demandait des corrections à son rôle.
2. C'est la dernière scène du second acte. M'" Clairon la tronquail et y substituait un jeu muet.
3. Confidento d'Amcnaïde. Elle arrive, en eflet, dans le texte définitif de la pièce.
i. Voltaire corrigeait beaucoup mais il travaillait trop vite.
5. Il s'agissait, au troisième acte, de tendre le théâtre en noir, et d'y dresser un échafaud.
Gardez-vous, je vous en conjure, de rendre la scène française dégoûtante et horrible, et contentez-vous du terrible. N'imitons pas ce qui rend les Anglais odieux. Jamais les Grecs, qui entendaient si bien l'appareil du spectacle, no se sont avisés de cette invention de barbares. Quel mérite y a-t-il, s'il vous plaît, à faire construire un échafaud p;ir un menuisier? en quoi cet échafaud se lie-t-il à l'intriuiie?Il est beau, il est noble de suspendre des armes et dos devises. Il en résulte qu'Orbassan, voyant le bouclier (h' Tancrède sans armoiries, et sa cotte d'armes sans faveurs des belles, croit avoir bon marché de son adversaire; on jette le gage de bataille, on le relève; tout cela forme une action qui sert au nœud essentiel de la pièce. Mais faire paraître un échafaud, pour le seul plaisir d'y faire paraître ([iielques valets de bourreau, c'est déshonorer le seul art [.ar lequel les Français se distinguent, c'est immoler la (It'cence à la barbarie; croyez-en Boileau, qui dit :
Slais il est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille, et reculer des yeux.
L'Art poét., ch. III, v. 55,
Ce grand homme en savait plus que les beaux esprits de nos jours*.
J'ai crié, trente ou quarante ans, qu'on nous donnât du
1. ■ 11 ne faut jamais, écrivait | scène, des corps morls qu'on en-
Vullaire à Lekain le 16 décembre, s;icrifier l'éloculion et le style à l'appareil et aux altitudes. L'intérêt doit être dans les choses qu'on dit, et non pas dans de vaines décorations. L'appareil, la pompe, la position des acteurs, le jeu muet sont nécessaires; mais c'est quand il en résulte quelque beauté, c'est quand toutes ces choses ensemble redoublent le nœud et l'intérêt. Un tombeau, une chambre tendue de noir, une potence, une échelle, des per- •onnages qui se battent Aur la
lève, tout cela es t fort bon à monter sur le Pont-Neuf, avec la rareté, la curiosité Mais quand ces sublimes marionnettes ne sont pas essentiellement liées au sujet, quand on les fait venir hors de propos, et uniquement pour divertir les garçons perruquiers qui sont dans le parterre, on court un peu de risque d avilir la scène française et de ne ressembler aux bar- Ijares Anglais que par leur mauvais côté. » Que dirait Voltaire, s'il voyait le tbéAtre d'aujourd'hui?
spectacle dans nos conversations en vers, appelées trag^édies ; mais je crierais bien davantage si on changeait la scène en place de Grève. Je vous conjure de rejeter cette abominable tentation.
J'enverrai dans quelque temps Tancrède, quand j'aurai pu y travailler à loisir ; car figurez-vous que, dans ma retraite, c'est le loisir qui me manque. Fanime^ suivra de près; nous venons de l'essayer en présence de M. le duc de Villars*, de l'intendant de Bourgogne, et de celui de Languedoc. 11 y avait une assemblée très-choisie. Votre rôle est plus décent, et par conséquent plus attendrissant qu'il n'était; vous y mourez d'une manière qu'on ne peut prévoir, et qui a fait un effet terrible, à ce qu'on dit'. La pièce est prête. Je vais bientôt donner tous mes soins à Tancrède. Quand vous aurez donné la vie à ces deux pièces, je vous supplierai d'être malade, et de venir vous mettre entre les mains de Tronchin, afin que nous puissions être tous à vos pieds.