FAUT-IL INSTRUIRE LE PEUPLE
A MONSIEDR LlNGDET*.
V 45mars17G7.
Ne craignez pas que le bas peuple lise jamais Grotius et PufTendorf*; il n'aime pas à s'ennuyer. 11 lirait plutôt (s'il le pouvait) quelques chapitres de V Esprit des lois, qui sont à portée de tous les esprits, parce qu'ils sont très naturels et très agréables. Mais distinguons, dans ce que vous appelez peuple, les professions qui exigent une éducation honnête, et celles qui ne demandent que le travail des bras et une fatigue de tous les jours. Cette dernière classe est la plus nombreuse. Celle-là, pour tout délassement et pour tout plaisir, n'ira jamais qu'à la grand'messe et au cabaret, parce qu'on y chante, et qu'elle y chante elle-même; mais, pour les artisans plus relevés, qui sont forcés par leur^ professions mêmes à réfléchir beaucoup, à perfectionna leur goût, à étendre leurs lumières, ceux-là commencent P
1. Linguet (1756-1794), avocat et publicisle, se fit connaître à la fois jiar une éloquence véhémente, par une certaine originalité de vues, et par un caractère violent et caustique, qui le fit rayer en 1774 du tableau des avocats. L'ancien régime le mit à la Dastillc, la Révolution le guillotina. En 1767 il publia sa Théorie des lois civiles, essai de réfutation de l'Esprit des lois et de défense de la monarchie absolue : c'est à ce propo« que Vol-
taire lui écrit une lettre dont j^ donne la fin.
2. Hugo de Groot, ou Grotii (1583-1615), l'auteur du De jut belli et pacis, mais qui était ti chrétien pour être tout à fal estimé de Voltaire. — Le baron ( Pulfendorf (1632-1694), allemand professa le droit des gens à UeidcU herg, et fut conseiller intime da| l'électeur de Brandebourg ; son principal ouvrage a paru sous le titre de de Jure nalur» genliunt.
lire dans toute l'Europe. Vous ne connaissez guère, à Paris, les Suisses que par ceux qui sont aux portes des grands seigneurs, ou par ceux à qui Molière fait parler un patois inintelligible, dans quelques farces*; mais les Parisiens seraient étonnés s'ils voyaient dans plusieurs villes de Suisse, et surtout dans Genève, presque tous ceux qui sont employés aux manufactures passer à lire le temps qui ne peut être consacré au travail. Non, monsieur, tout n'est point perdu quand on met le peuple en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire quand on le traite comme une troupe de taureaux; car, tôt ou tard, ils vous frappent de leurs cornes. Croyez-vous que le peuple ait lu et raisonné dans les guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche en Angleterre, dans celle qui fit périr Charles I" sur un échafaud, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons, dans celles mêmes de la Ligue? Le peuple, ignorant et féroce, était mené par quelques docteurs fanatiques qui criaient : « Tuez tout, au nom de Dieu ». Je défierais aujourd'hui Cromwell de bouleverser l'Angleterre par son galimatias d'énergumène ; Jean de Leyde, de se faire roi de Munster; et le cardinal de Retz, de faire des barricades à Paris*. Enfin, monsieur, ce n'est pas à vous d'empêcher les hommes de lire, vous y perdriez trop, etc.