TRAVAUX PHILOSOPHIQUES
Au PniNCK ROTAL DK PaCSSE.
Versailles, 25 avril 1740.
Monseigneur,
J'envoie à Votre Altesse Royale mon Essai de métaphysùjue^; je souhaite et je crains presque également qu'elle ait le temps de le lire. Vous serez peut-être aussi étonné
(1732-1759), en Rus:>ie et en Sar- 1 1. Sfcs Institutions dephysiquê «iaigne. 1 (Paru. iTauU tils, in-8, 1740).
de le trouver imprimé que j'en suis honteuse; les circonstances qui l'ont rendu public seraient trop longues à expliquer à Votre Altesse Royale. J'attends pour savoir si je dois m'en repentir ou m'en applaudir, ce que Votre Altesse Royale en pensera. Je me souviens qu'elle a fait traduire sous ses yeux la Métaphysique de Wolfi*, et qu'elle en a même corrigé quelques-endroits de sa main; ainsi j'imagine que ces matières ne lui déplaisent point, puisqu'elle a daigné employer quelque partie de son temps à les lire.
Votre Altesse Royale verra par la préface que ce livre n'était destiné que pour l'éducation d'un fils unique que j'ai et que j'aime avec une tendresse extrême. J'ai cru que je ne pouvois lui en donner une plus grande preuve qu'en tâchant de le rendre un peu moins ignorant que ne l'est ordinairement notre jeunesse; et, voulant lui apprendre les élémens de la physique, j'ai été obligée d'en composer une, n'y ayant point en français de physique complète, ni qui soit à la portée de son âge. Mais comme je suis persuadée que la physique ne peut se passer de la métaphysique, sur laquelle elle est fondée, j'ai voulu lui donner une idée de la métaphysique de M. de Leibniz, que j'avoue être la seule qui m'ait satisfaite, quoiqu'il me reste encore bien des doutes.
L'ouvrage aura plusieurs tomes, dont il n'y a encore que le premier qui soit commencé à imprimer. Je crois qu'il paraîtra vers la Pentecôte, et je prendrai la liberté d'en présenter un exemplaire à Votre Altesse Royale, si elle est contente de ce que j'ai l'honneur de lui envoyer aujourd'hui.
Je m'aperçois que ma lettre est déjà très longue, et que je n'ai point encore parlé à Votre Altesse Royale de ma reconnaissance de la boite charmante qu'elle m'a fait la grâce de m'envoyer. Je n'ai rien vu de plus joli et de plus agréablement monté; mais Votre Altesse Royale me per-
1. Frédéric, entendant mal l'ai- | œuvres de Wolf en français. 11 n'en lemand, s'était fait traduire 1»# I adopta pas les doctrines.
MADAME DE GKAFFIGNY.
mettra de lui dire qu'il lui manque son plus bel ornonient', et que, quelque bien qu'elle m'ait traitée, je suis très jalouse du présent dont elle a honoré M. de Voltaire. Je crois qu'il a déjà envoyé à Votre Altesse Royale sa Meta physique de Newton, et vous serez peut-être étonné que nous soyons d'avis si diflérens"; mais je ne sais si Voire Altesse Royale a lu un rabâcheur français qu'on appelle Montaigne, qui, en parlant de deux hommes qu'une véritable amitié unissait, dit : « Ils avoient tout commun, hors le secret des autres et leurs opinions. » Il me semble même que notre amitié en est plus respectable et plus sûre, puisque même la diversité d'opinions ne l'a pu altérer; la liberté de philosophie est aussi nécessaire que la liberté de conscience. Votre Altesse Royale nous jugera, et l'envie de mériter son suffrage nous fera faire de nouveaux efforts. Votre Altesse Royale me permettra de la faire souvenir du Machiavel^; je m'intéresse à la publication d'un ouvrage qui •loit être si utile au genre humain avec le même zèle que j'ai l'honneur d'être, etc.
MADAME DE GRAFFIGNY
FRANÇOISE d'hAPPOMCOURT
D'une illustre maison allemande par son père, pclitc-niôce de Callot par sa mère, mariée à un vieux chambellan avare et brutal, dont elle dut se séparer, Mme de Graffigny passa sa vie h lutter contre la misère et à poursuivre la gloire. Elle quitta la Lori.me pour venir chercher fortune à Paris. Elle eut un salon, et