‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 174 sur 558 · LES RAPHAËL DU VATICAN · texte numérisé non relu

LES RAPHAËL DU VATICAN

A MONSIEDR DE QciîITiri *.

Le Vatican est un amas confus de cours et de corps de logis, sans ordre et sans fin. La principale cour appelée les Loges, formée par trois corps de logis, ayant, outre le rezde-chaussée, trois étages de loges ou tribunes à balustrades t't colonnes, est tout à fait belle ; les autres n'ont rien de 1' marquable. On ne sait par où y entrer, faute de façade ' xtérieure et de portail; il n'était pas possible, en effet, d'y • Il faire, l'espace se trouvant occupé par la colonnade de la place, qui vaut tous les portails du monde. Pour entrer •ians les cours du palais, on passe par-dessous le portique i-' cette colonnade; et, pour aller dans les appartemens, on Mifile tout droit l'escalier qui conduit à la chapelle Sixtine^. s appartemens étant inhabités n'ont aucun meuble ; on ne liait même pas trop où les placer dans le principal appari' iiKMit, dont les quatre murs, les voûtes* dessus de fenêtres et hauteurs d'appui, sont presque partout peints jusqu'au pavé par Raphaël' et par ses élèves. Ce sont ces peintures si Nuitées, et qui seraient en effet les plus belles de l'univers, -1 le peu de soin, l'humidité du lieu et quelques accidens lit', les avaient fort endommagées. Mais rien ne leur a fait plus de tort que la barbarie des soldats allemands de l'ariiiée du connétable de Bourbon, lorsqu'ils eurent pris Rome liassaut*; ils établirent un corps de garde dans ces appart.'inens, où, faute de cheminée, ils firent graild feu au milieu des salles; la fumée et Phumidité attirée des murs par le feu perdirent tout à fait ces fresques incomparables.

1. Louis QuaiTc de QuiDtin, pror tireur général au Parlement de Bourgogne.

2. La voûte en fut peinte à fresque par Michel-Ânge : c'est le fameux Jugement dernier.

3. Raphaël (1483-1520) fut appelé à Rome en 1508, par Jules II, et à la mort de Bramante (1514), lu:

mis par Léon X, à la tête de tous les travaux à exécuter dans Rom^.

L En 1527-

La pièce où est l'École d'Athènes est celle qui a le plus souffert.

Il n'y a point d'amateur en peinture qui ne coure au plus vile à ce palais comme à un lieu de délices. Le premier coup d'œil ne répond pas à l'attente : l'appartement n'est pas beau par lui-même; il est demi-gothique, triste et mal éclairé. Ce sont toujours des voûtes à angles et de petites fenêtres garnies de petites croisées, et de vieilles vitres infâmes et sombres. L'abondance des peintures y produit une espèce de monotonie. Il y en a de petites autour des grandes ; ce qui ôte toute la netteté et ne laisse aucun repos à l'œil. 11 y en a partout, même dans les endroits où elles sont le plus mal placées, dans des places et des formes très bizarres, dans un très mauvais jour, au-dessus et tout autour des fenêtres, par exemple. Ces peintures sont lout à fait ternies; le coloris en est perdu, et par conséquent l'efTet de perspective et la première grâce du coup d'œil le sont aussi. Arrivant ici la tête échauffée du mérite du prince des peintres, je ne pus m'empêcher de m'écrier à la première minute : Raphaël, ubi es? Mais après le premier moment, quand on a fait la part des accidens dont il n'est pas la cause, et qui ont déparé son ouvrage, on le retrouve, et le plus grand Raphaël qui se puisse,

La Bataille de Constantin contre le tyran Maxence, sur le Ponte-Molle, est le premier tableau de la première classe des grands ouvrages, comme la Transfiguration^ de Moniorio (ou, si l'on veut, la Nuit de Noël de Modène, par le Corrège*) est le premier de la première classe des tableaux de chevalet, soit que l'on examine la perfection du dessin, le nombre infini des figures, la force et la variété des attitudes, le feu de la composition et de l'exécution : soit que l'on considère la grandeur de l'invention et de tout l'ouvrage. On ne peut s'empêcher de lui accorder cette prééminence, même sur VHistoire de Psyché, la Galaiée et ïlncendie dd

1. Ce tableau de haphaël était placé sur le maître-autel de San Pietro in Montorio.

2. Ant. Aliegri, né à Corrcg'i fU9l-1534), fondaleur de l'école lotiiltarde.

rgOf du même auteur, et sur les Noces de Cana, du M ronèse'. La galerie Farnése d'Annibal Carrache* et le jtl.ifond Barberini, de Pierre de Cortone', sont les seuls ouvrages qui puissent, à mon gré, concourir avec celui-ci pour le premier rang. Antérieur à ces trois derniers, il a été peint en entier par Jules Romain*, sous la conduite de Raphaël, qui n'a fait que l'inventer et le dessiner. Je doute <|ue le coloris en ait jamais été beau; il y a peu de clair obscur, et peut-être serait-ce une faute s'il y en avait (liivantage, l'action se passant en pleine campagne, où Ir lumière est partout également répandue, sans distinctioide masse d'ombres. Votre Lebrun'' a pris de toute main dans ce tableau, quand il a peint sa Bataille d'Arbelles : autant en ont fait beaucoup d'autres ; car c'est ici le modèle i" tous les sujets de cette espèce. L'École d'Athènes est fort marquable par la science, l'invention, la belle ordonnance la bonne perspective que l'on devine aisément qui y lient avant qu'elle ne fût gâtée. Quoiqu'elle tienne encore iiu peu de la première manière sèche de Raphaël, et que I •' ne soit pas un de ses plus parfaits ouvrages, il n'y en a pt't;t-être aucun plus capable de faire honneur à l'ouvrier. Lt' style et les pensées sont merveilleux ; chaque philosophe, l»;ir son geste et son expression, caractérise son genre de «loctrineet d'opinions favorites : c'est le premier modèle • jui ait paru d'un grand sujet rendu d'une manière noble "f savante. Michel-Ange' n'avait fait que donner l'exemple

1 . Paul Caliari, né à Vérone (vers 1 >iS-t588), un des grands peintres \fniliens. Les Noces de Cana sont ai Louvre.

•. Annibal Carrache, frère d'Au-

;4in et cousin de Louis Carrache, le plus grand des trois. Né à

logne vers 1560, il mourut à

me en 1609.

■"). Pietro Berettini, né i Cortone (1596-1669), fut un grand peintre décorateur.

i. Giulio Pippi (U92-1546), né à

Rome, fut le principal élève de Raphaël.

5. Charles Lebrun (1619-1690), élève de Vouetet du Poussin, peintre de Louis XIV, directeur de l'Académie de peinture, fonda l'École française de Rome. Il lit les peintures de la grande galerie de Versailles.

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