Il accusa plus tard Voltaire d
vouloir corrompre Genève, par if tlic&tre établi dans sa maison.
Vous voyez que je n'aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup, pour ma part, le peu que j'en ai perdu. A votre égard, monsieur, ce retour serait un miracle si grand à la fois et si nuisible, qu'il n'appartiendrait qu'à Dieu de le faire et qu'au diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes ; personne -'Il monde n'y réussirait moins que vous. Vous nous redres-
'. trop bien sur nos deux pieds, pour cesser de vous tenir >ar les vôtres.
Je conviens de toutes les disgrâces qui poursuivent les hommes célèbres dans les lettres, je conviens même de tous les maux attachés à l'humanité, et qui semblent indé-
iidans de nos vaines connaissances. Les hommes ont
ivert sur eux-mêmes tant de sources de misères que, ijuand le hasard en détourne quelqu'une, ils n'en sont guère moins inondés. D'ailleurs, il y a dans le progrès des choses des liaisons cachées que le vulgaire n'aperçoit pas, mais qui n'échapperont point à l'œil du sage, quand il y voudra réfléchir. Ce n'est ni Térence, ni Cicéron, ni Virgile, ni Sénèque, ni Tacite ; ce ne sont ni les savans, ni les poètes, qui ont produit les malheurs de Rome et les crimes des Romains : mais sans le poison lent et secret qui corrompit peu à peu le plus vigoureux gouvernement dont l'histoire ait fait mention, Cicéron, ni Lucrèce, ni Salluste n'eussent point existé ou n'eussent point écrit. Le siècle aimable de Leiius, et de Térence, amenait de loin le siècle brillant d'Auguste et d'Horace, et enfin les siècles horribles de Sénèque et de Néron, de Domitien et de Martial *. Le goût des
1. Est-il vrai que la corruption des mœurs soit un antécédent constant, et une cause nécessaire de la perfection littéraire? Si les lettres naissent de la corruption, comment Commode et Caracalla n'ont-ils point eu leur Sénèque ou même leur Martial? Et comment les plus grands poètes de la' Grèce sont-ils antérieurs à la décadence des mœurs? Et d'autre part, est-il
vrai qu'il n'y ait pas eu de propres moral, du siècle de Caton au siècle de César et du siècle de César au siècle de Domitien, à qui succède si vite le siècle de Trajan st Marc- Aurèle? Quelques crimes, quelques infamies, quelques meurtres dans une partie de l'aristocratie romaine ne permettent pas de conclure à la décadence de la moralité dans toute l'humanité.
lettres et des arts naît chez un peuple d'un vice intérieur qu'il augmente *, et, s'il est vrai que tous les progrès humains soient pernicieux à l'espèce 2, ceux de l'esprit et des connaissances qui augmentent notre orgueil ^ et multiphent nos égaremens accélèrent bientôt nos malheurs. Mais il vient un temps où le mal est tel que les causes mêmes qui l'ont lait naître sont nécessaires pour l'empêcher d'augmenter; c'est le fer qu'il faut laisser dans la plaie, de peur que le blessé n'expire en l'arrachant.
Quant à moi, si j'avais suivi ma première vocation, et que je n'eusse ni lu ni écrit, j'en aurais sans doute été plus heureux*. Cependant, si les lettres étaient maintenant anéanties, je serais privé du seul plaisir qui me reste. C'est dans leur sein que je me console de tous mes maux, c'est parmi ceux qui les cultivent que je goûte les douceurs de l'amitié, et que j'apprends à jouir de la vie sans craindre la mort. Je leur dois le peu que je suis ; je leur dois même l'honneur d'être connu de vous. Mais consultons l'intérêt dans nos affaires et la vérité dans nos écrits. Quoiqu'il faille des philosophes, des historiens, des savans, pour éclairer le monde et conduire ses aveugles habitans, si le sage Memnon ^ m'a dit vrai, je ne connais rien de si fou qu'un peuple de sages.
Convenez-en, monsieur, s'il est bon que les grands génies instruisent les hommes, il faut que le vulgaire reçoive leurs instructions : si chacun se mêle d'en donner, qui les voudra recevoir? « Les boiteux, dit Montaigne, sont mal propres aux exercices du corps; et aux exercices de l'esprit, les âmes boiteuses. » Mais, en ce siècle savant, on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres.