‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 245 sur 558 · GEORGES-LOUIS LECLERC · texte numérisé non relu

GEORGES-LOUIS LECLERC

La correspondance de Buffon n'a pas les mérites qui ont inimortalisé celles de Cicéron, de Mme de Sévigné ou de Voltaire, Elle n'a pas le charme de l'esprit et l'éclat du style, elle n'a pas l'inlérêt historique et ne reflète pas les mœurs du monde où vivait l'auteur. Elle ne vaut que parce qu'elle aide à connaître l'homme qui l'a écrite. Encore n'est-ce pas par les parties les plus hautes de son intelligence qu'eBe nous le présente : elle n'a pas non plus d'intérêt philosophique, moral ou scientifique, et il n'y est presque rien passé de toutes ces grandes idées dont la méditation incessante fut la. vie même de Buffon. Mais elle nous explique l'esprit qui forma ces idées : il suffit de les lire pour être saisi de cette sérénité imperturbable, de cette absence de vanité, de cette indifférence aux polémiques et aux passions du temps, de cette énergie laborieuse et de cet amour do l'ordre, qui permirent à BufTon de suivre pendant quarante années et de mener à fin le dessein du grand ouvrage qu'il avait conçu. Ce sont des lettres d'affaires, et des lettres toutes famihères, que le besoin journalier arrache à Hulfon; car il épargne son temps, il n'est pas causeur la plume à la main. Il ne se dépense pas, et met à part toute coquetterie d'esprit. Mais dans le terre-à-terre et la simplicité unie de sa correspondance, il n'y a rien de bas ni de vulgaire : si la grandeur de son esprit n'y apparaît pas tout entière, on y devine à chaque page la noblesse de son âme, à qui les passions mesqumes

1. Correspondance inédite de 1 de BufTon, Paris, Haclielte, 2 voL £«/fon,recueillieparM. U. Nadault J in-8.

LE COMTE DE BUFFON

les petits sentiments sont plus étrangers encore que les eçrands enthousiasmes. C'est un vrai philosophe, plus philosophe que tous ceui qui, en ce temps-là, arborent ce nom, si n'avoir ni ambition, ni jalousie, ni haine, n'être dupe ni enivré de rien, c'est être vraiment philosophe. Les lettres de Buffon achèvent de détruire la légende qui s'est formée autour de son nom : on n'y aperçoit pas trace de cette emphase orgueilleuse, de cette affectation pompeuse de majesté, que certaines anecdotes ont rendues populaires, mais au contraire une véritable dignité, celle qui est dans i'àme et non dans l'attitude, et qui dépend de l'élévation ordinaire des pensées, une absence complète de prétention et de pose, dans le langage comme dans les sentiments, aucun souci de l'effet, le naturel le plus franc et le plus authentique : beaucoup de bon sens, de sérieux, de solidité, d'honnêteté, de bonté, de tendresse même, mais de tendresse intime qui ne s'épanche pas, et s'indique d'un mot : de l'économie, de l'attention et de l'habileté pour administrer et augmenter son bien, mais sans avarice, et parce que cela fait partie des devoirs de son état, parce que cela est dans l'ordre; enfin par-dessus tout dominent le dévouement à la science et à l'œuvre commencée, et l'honneur à la fois le plus fort et le plus délicat.

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