‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 270 sur 558 · IDÉES SUR L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

IDÉES SUR L'ÉDUCATION

A Madame de Graffigny*.

Madame, je ferai donc encore une fois auprès de vous le rôle de donneur d'avis : ce n'est pas sans rire un peu de

1. Les Lettre» Péruviennes i éclatant succès. Sur Taulcur, cf «valent paru en 1747, avec un | p. 187.

JACQUES Tl RGOT.

moi-même ; mais vous le voulez, et le plaisir de vous obéir passe de beaucoup le ridicule de vous conseiller....

Je réserve, suivant ce que vous m'avez fait l'honneur de Be dire, les critiques de détail pour les dernières, et je commence par vous communiquer les additions que j'imagine qu'on pourrait faire à l'ouvrage *. Vous m'avez paru goûter la principale, qui est de montrer Zilia Française, après nous l'avoir fait voir Péruvienne; Ziiia jugeant, non plus suivant ses préjugés, mais comparant ses préjugés et les nôtres; de lui faire envisager les objets sous un nouveau point de vue; de lui faire remarquer combien elle avait tort d'être étonnée de la plupart des choses; de lui faire détailler les causes de ces mesures tirées de l'antique constitution du gouvernement, et tenant à la distribution des conditions, ainsi qu'aux progrès des connaissances.

Cette distribution des conditions est un article bien important et bien facile à justifier, en montrant sa nécessité et son utilité : — sa nécessité, parce que les hommes ne sont pas nés égaux; parce que tous les hommes naissent dans un état de faiblesse qui les rend dépendans de leurs parens, et qui forme entre eux des liens indissolubles. Les familles inégales en capacité et en force ont redoublé les causes d'inégahté, les guerres des sauvages ont supposé un chef. — Que serait la société sans cette inégalité des conditions? Chacun serait réduit au nécessaire, ou plutôt il y aurait beaucoup de gens qui n'en seraient point assurés. On ne peut labourer sans avoir des instrumens et le moyen de vivre jusqu'à la récolte. Ceux qui n'ont pûs eu l'intelligence ou l'occasion d'en acquérir n'ont pas le droit d'en priver celui qui les a mérités, gagnés, obtenus par son travail. Si les paresseux et les ignorans dépouillaient les laborieux et les habiles, tous les travaux seraient découragés, la misère serait générale, il est plus juste et plus utile pour tous que ceux qui ont manqué ou d'esprit, ou de bonheur, prêtent

1. Il s'agit (l'une jeune Péru- usages et de nos institutions, qui tienne, Zilia, qui se trouve amcHée l'étonnent, se mêle aux tendresse» tn France : et la critique de nos i'un roman sentiraenlal.

leurs bras à ceux qui savent les employer, qui peuvent d'avance leur donner un salaire et leur garantir une part dans les produits futurs. Leur subsistance est alors assurée, mais leur dépendance aussi. Il n'est pas mjuste que celui qui a inventé un travail productif, et qui a fourni à ses coopérateurs les alimens et les outils nécessaires pour l'exécuter, qui n'a fait avec eux pour cela que des contrats libres, se réserve la meilleure part, que pour prix de ses avances il ait moins de peine et plus de loisir. Ce loisir le met à portée de réfléchir davantage, d'augmenter encore ses lumières; et ce qu'il peut économiser sur la part, équitablement meilleure qu'il doit avoir dans les produits, accroît ses capitaux, son pouvoir de faire d'autres entreprises.

Ainsi l'inégalité naîtrait et s'augmenterait même chez les peuples les plus vertueux et les plus moraux. Elle peut avoir, elle a eu le plus souvent beaucoup d'autres causes; et l'on y retomberait par tous les moyens qu'on voudrait employer pour en sortir. — Mais elle n'est point un mal; elle est un bonheur pour les hommes, un bienfait de celui qui a pesé avec autant de bonté que de sagesse tous les élémens qui entrent dans la composition du cœur humain. — Où en serait la société si la chose n'était pas ainsi, et si chacun labourait son petit champ? — Il faudrait que lui-même aussi bâtit sa maison, fît seul ses habits Chacun serait réduit à lui seul et aux productions du petit terrain qui l'environnerait. De quoi vivrait l'habitant des terres qui ne produisent point de blé? Qui est-ce qui transporterait les productions d'un pays à l'autre? Le moindre paysan jouit d'une foule de commodités rassemblées souvent de climats fort éloignés. Je prends le plus mal équipé : mille mains, peut-être cent mille, ont travaillé pour lui. — La distribution des professions amène nécessairement l'inégalité des conditions. Sans elle, qui perfectionnera les arts utiles? Qui secourra les infirmes? Qui étendra les lumières de l'esprit? Qui pourra donner aux hommes et aux nations cette éducation tant particulière que générale qui forme

les mœurs? Qui jugera paisiblement les querelles? Qui don-

iKTa un frein à la lérocité des uns, un appui à la faiblesse

i's autres? — Liberté!... je le dis en soupirant, les hom-

vs ne sont peut-être pas dignes de toi ! — Égalité ! Us te

mireraient, mais ils ne peuvent t'atleindre •.

Que Zilia pèse encore les avantages réciproques du sauvage et de l'homme policé. Préférer les sauvages est une déclamation ridicule*. Qu'elle la réfute; qu'elle montre que les vices que nous regardons comme amenés par la politesse sont l'apanage du cœur humain ; que celui qui n'a point d'or est aussi avare que celui qui en a, parce que partout les hommes ont le goût de la propriété, le droit de la conserver, l'avidité qui porte à en accumuler les produits.

Que Zilia ne soit point injuste; qu'elle déploie en même temps les compensations, inégales à la vérité, mais toujours réelles, qu'oll'rent les avantages des peuples barbares. Qu'elle montre que nos institutions trop arbitraires nous ont trop souvent fait oublier la nature; que nous avons été dupes de notre propre ouvrage; que le sauvage qui ne sait pas consulter la nature sait souvent la suivre. Qu'elle criti<jue surtout la marche de notre éducation; qu'elle critique notre pédanterie, car c'est en cela que l'éducation consiste aujourd'hui. On nous apprend tout à rebours de la nature. — Voyez le Rudiment; on commence par vouloir fourrer dans la tête des erifans une foule d'idées les plus abstraites. Eux que la nature tout entière appelle à elle par tous les objets, on les enchaîne dans une place; on les occupe de mots qui ne peuvent leur oflrir aucun sens, puisque le sens des mots ne peut se présenter qu'avec les idées, et puisque ces idées ne nous sont venues que par degrés, en partant des objets sensibles. Mais

1. La formule républicaine est presque trouvée. Mais il manque surtout ù Turgot l'illusion, qui fil que toute la nation crut pouvoir réaliser tout d'un coup cet idéal.

i. Turgot écrivait ces mots au

lendemain du premier triomphe de Rousseau, que l'académie de Dijon venait de couronner flotez pour apprécier la suite à sa juste valeur et en mesurer l'originalité, que Ytmile ne parut qu'en 1762.

encore on veut qu'ils les acquièrent sans avoir les secours que nous avons eus, nous que l'âge et l'expérience ont formés. On tient leur imagination captive; on leur dérobe 'a vue des objets par laquelle la nature donne au sauvage les premières ne tions de toutes les choses, de toutes les sciences même, de l'astronomie, de la géométrie, des commencemens de l'histoire naturelle. Un homme, après une très longue éducation, ignore le cours des saisons, ne sait pas s'orienter, ne connaît ni les animaux, ni les plantes les plus communes. Nous n'avons point le coup d'œil de la nature. Il en est de même de la morale, les idées générales gâtent tout encore. On a grand soin de dire à un enfant qu'il faut être juste, tempérant, vertueux: et a-t-il la moindre idée de la vertu? Ne dites pas à votre fils : soyez vertueux, mais faites-lui trouver du plaisir à l'être: Développez dans son cœur le germe des sentimens que la nature y a mis. Il faut souvent plus de barrières contre 1 éducation que contre la nature. Mettez-le dans les occasions d'être vrai, libéral, compatissant, comptez sur le cœur de l'homme, laissez ces semences précieuses de la vertu s'épanouir à l'air qui les environne, ne les étouffez pas sous une foule de paillassons et de châssis de bois. Je ne suis point de ceux qui veulent rejeter les idées abstraites et générales : elles sont nécessaires ; mais je ne pense nullement qu'elles soient à leur place dans notre manière d'enseigner. Je veux qu'elles viennent aux enfans comme elles sont venues aux hommes, par degrés, et en s'élevant depuis les idées sensibles jusqu'à elles.

Un autre article de notre éducation, qui me paraît mauvais et ridicule, est notre sévérité à l'égard de ces pauvres enfans.... Ils font une sottise, nous les reprenons comme si elle était bien importante. 11 y en a une multitude dont ils se corrigeront par l'âge seul, mais on n'examine point cela ; on veut que son fils soit bien élevé, et on l'accable de petites règles de civilité souvent frivoles, qui ne peuvent que le gêner, puisqu'il n'en sait pas les raisons. Je crois qu'il suffirait de l'empêcher d'être incommode aux per-

jonnes qu'il voit. Le reste viendra petit à petit. Inspirezlui le désir de plaire, il en saura bientôt plus que tous les maîtres ne pourraient lui en apprendre. On veut encore qu'un enfant soit grave, on met sa sagesse à ne point cou rir, on craint à chaque instant qu'il ne tombe. Qu'arrive-t-il? on l'ennuie et on Tairaiblit. — Nous avons surtout oublié que c'est une partie de l'éducation de former le corps, et j'en sais bien la raison, elle tient à nos anciennes mœurs, à notre ancien gouvernement. Notre noblesse ignorante ne connaissait que le corps; c'étaient les gens du peuple qui étudiaient; c'était uniquement pour faire des prêtres et même des moines; encore n'étaient-ce que des gens d'un certain âge et dont, par conséquent les études pouvaient être conduites d'une manière plus grave. De là, on ne s'avisait d'apprendre que le latin, ce fut alors toute l'éducation, parce que ce n'était pas dos hommes que l'on voulait former, mais des prêtres, des gens capables de répondre aux examens que l'on exigeait d'eux. Encore aujourd'hui on étudie en philosophie, non pour être philosophe, mais pour passer maître ès-arts.

Qu'est-il arrivé de là? C'est que quand la noblesse a voulu étudier, elle a étudié selon la forme des collèges établis: et elle n'a souvent fait que se dégoûter de l'élude.

J'en sais encore une seconde raison ; c'est que les règles générales sont commodes pour les sots et les paresseux ; c'est qu'il faudrait étudier la nature et suivre à la piste le développement d'un caractère pour l'éducation que je demande. — Que résulte-t-il encore de tout cela ? que, dans tous les genres, nous avons étouffé l'instinct, et que le sauvage le suit sans le connaître; il n'a pas assez d'esprit pour s'en écarter. Cependant l'éducation est nécessaire, et l'on s'en aperçoit avant qu'on ait pu apprendre l'art ; on se fait des règles sur de faux préjugés ; ce n'est qiwiprès bien du temps, qu'en consultant la nature, on acquiert sur le sauvage l'avantage de l'aider, et on se délivre de l'inconvénient de la contredire.

Sur cet article de l'abandon de la nature que nous

avons à nous reprocher, on peut rapporter mille préjugés, mille lois d'une fausse bienséance, d'un honneur faux, qui étouffe si souvent les plus tendres senlimens de notre cœur. Combien d'erreurs, combien de malheurs ne naissent-ils pas d'un principe aussi funeste en morale qu'en métaphysique! Je parle encore de ces idées générales dont les hommes sont les dupes, qui sont vraies parce qu'elles sont venues de la nature, mais qu'on embrasse avec une raideur qui les rend fausses, parce qu'on cesse de les combiner avec les circonstances. On prend pour absolu ce qui n'est que l'expression d'un rapport. Combien de fausses vertus, combien d'injustices et de malheurs, doivent leur origine aux préjugés orgueilleux introduits par l'inégalité des conditions! Et je dis combien de malheurs pour les gens de la condition la plus élevée. Combien, en général, les vertuiB factices n'ont-elles pas causé d'autres maux! Ces comparaisons de l'homme sauvage et de l'homme policé peuvent amener une foule d'idées moins désagréables, moins abstraites que celles-ci, sur lesquelles je me suis beaucoup trop étendu....

Il y a longtemps que je pense que notre nation a besoin qu'on lui prêche le mariage et le bon mariage. Nous faisons les nôtres avec bassesse, par des vues d'ambition ou d'intérêt ; et, comme par cette raison il y en a beaucoup de malheureux, nous voyons s'établir de jour en jour une façon de penser bien funeste aux États^ aux mœurs, à la durée des familles, au bonheur et aux vertus domestiques. On craint les hens du mariage, on craint les soins et la dépense des enfans. Il y a bien des causes de cette façon de penser, et ce n'est point ici le lieu de les détailler. Mais il serait utile à l'État et aux mœurs qu'on s'attachât à réformer la-dessus les opinions, moins par raisonnement qu par sentiment.

Zilia pourrait sans doute, s'étendre sur le bonheur qu'elle se promet avec Aza; elle pourrait avoir vu Céline jouant avec ses jeunes enfans, envier la douceur de ces plaisirs si peu goûtés par les gens du monde; elle pourrait, et ce

serait encore un arlide relatif à la comparaison de l'honnne policé et de l'homme sauvage, reprendre ce vice de nos mœurs. On rougit de ses enfans, on les regarde comme un embarras, on les éloigne de soi, on les envoie dans quelque collège ou au couvent pour en entendre parler le moins qu'on peut. C'est une réflexion vraie que les liens de la société naturelle des familles ont perdu leur force à mesure que la société générale s'est étendue : la société a gêné la nature, on a ôté à sa famille pour donner au public. Ce n'est pas que cette société générale ne soit précieuse à oien des égards, et qu'elle ne puisse même un jour détruire les préjugés qu'elle a établis : cela est tout simple; le premier effet de la société est de rendre les particuliers esclaves du public; le second est d'enhardir tout le monde à juger par soi-même; on se tâte, les plus courageux se hasardent à dire tout haut ce que d'autres pensent tout bas; et à la longue la voix du public devient la voix de la nature et de la vérité, parce qu'à la longue elle devient le jugement du plus grand nombre. Mais, d'abord, chacun déguise son avis par la crainte que les uns ont des autres.

Je voudrais aussi queZiha traitât un peu de l'abus dont je viens de parler; de la manière dont on fait les mariages sans que les époux qu'on engage se connaissent, uniquement sur l'autorité des parens, qui ne se déterminent que par la fortune de rang ou d'argent, ou de rang que l'on espère bien qui se traduira un jour en argent; au point qu'un propos qui se tient tous les jours : // a fait une soltise, un mariage d'inclination y a dû beaucoup surprendre Zilia. Ce qu'elle dit à l'occasion de la mère de Céline a bien quelque rapport à cette matière, mais je crois qu'on ne peut trop y revenir, et qu'on s'en occupera longtemps avant de corriger les hommes sur cet article.

Je sais que les mariages d'inclination môme ne réussissent pas toujours. Ainsi, de ce qu'en choisissant on se trompe, on conclut qu'il ne faut pas choisir. La conséquence est plaisante.

Cette réflexion me conduit à un autre article bien impor-

tant pour le bonheur des hommes, dont je souhaiterais que ZiHî. parlât. Je voudrais approfondir les causes de l'inconstance et des dégoûts entre les gens qui s'aiment. Je crois que, quand on a un peu vécu avec les hommes, on s'aperçoit que les tracasseries, les humeurs, les picoteries sur des riens, y mettent peut-être plus de trouble et de divisions que les choses sérieuses. Il est déplorable de voir tant de divisions et tant de personnes malheureuses précisément pour des riens. Combien d'aigreurs naissent sur un mot, sur l'oubli de quelques égards ! Si l'on pesait dans une balance exacte tant de petits torts, si l'on se mettait à la place de ceux qui les ont, si l'on pensait combien de fois on a eu soimême des mouvemens d'humeur, combien on a oublié de choses !

...Un mot dit au désavantage de notre esprit suffit pour nous rendre irréconciliables, et cependant combien de fois nous sommes-nous trompés en pareille matière ! Combien de gens d'esprit que nous avons pris pour des sots? et pourquoi d'autres n'auraient-ils pas le même droit que nous? — Mais leur amour-propre leur fait trouver du plaisir à se préférer à nous. — De bonne foi, sans notre amour-propre, en serions-nous si choqués? L'orgueil est le plus grand ennemi de l'orgueil ; ce sont deux ballons enflés qui se repoussent réciproquement : excusons celui d'autrui et craignons le nôtre. La nature, en formant les hommes si sujets à l'erreur, ne leur a donné que trop de droits à la tolérance. Eh! pourquoi ce qui nous regarde en sera-t-i! excepté? Voilà le mal, c'est qu'il est très rare de se juger équitablement, c'est que personne ne se pèse avec les autres. Nous sentons les moindres piqûres qu'on nous fait, cela doit être dans le premier mouvement et chacun pour soi; mais je voudrais qu'après ce premier mouvement, on convînt qu'on a tort, du moins qu'on n'exigeât pas que les autres convinssent du leur, s'ils l'ont. Et il est ^n^ commun que l'on ait tort des deux côtés, au moins celui de se fâcher.

Qu'il faut d'adresse pour vivre ensemble, pour être

complaisanl sans s'avilir, pour reprocher sans dureté, pour corriger sans empire, pour se plaindre sans humeur! — Les femmes surtout, qu'on instruit à croire que tout leur est dû, ne peuvent soulTrir la contradiction : c'est, de toutes les dispositions d'esprit, la plus propre à se rendre mallieureuï et tous ceux avec qui l'on vit. Rien au monde n'est plus triste que de songer toujours aux égards qu'on nous doit; c'est le vrai moyen d'être insupportable, c'est faire aux autres un fardeau de ces égards qu'on désire; on ne se plaît à les rendre que quand ils ne sont point exiges. Le meilleur conseil qu'on puisse donner aux gens qui vivent ensemble est de s'avertir toujours de tous les sujets de plaintes qu'ils se peuvent donner; cela arrête dans leur source toutes les tracasseries qui deviennent si souvent des haines. — Mais il faut le faire avec la confiance la plus entière, s'accoutumer à se condamner de bonne foi, à s'examiner et se juger avec une entière impartialité. Je ne parle pas d'assaisonner les plaintes par les tours les plus agréables, par un mélange de louanges et de tendresse. Que cet art est difficile ! Faute de se rendre propre à l'exercer, on n'ose jamais entrer en explication, on ne le fait que quand l'humeur retrace les défauts de son ami, et c'est le seul moment où l'on soit incapable d'y porter la grâce et la bonté qui permettent de tout dire, de tout supporter, qui aident à tout concilier. C'est, au contraire, se faire une arme dangereuse des instrumens inventés pour sauver et pour guérir : ce qu'il faut surtout éviter est de parler aux gens de ce qui nous blesse dans le moment où nous en sommes piqués, et il importe de commencer par laisser évanouir son humeur avant d'entrer en éclaircissement. Il est vrai que, de quelque adresse que l'on use pour adoucir les reproches, il y a des personnes qui ne savent pas les recevoir; des avis leur paraissent des gronderies; ils imaginent toujours voir dans celui qui les leur donne une affectation de supériorité et d'autorité que leur cœiu* repou.«se; et il faut avouer que c'est aussi un défaut des donneurs d'avis. J'ai souvent vu des personnes qui disaient

pour toute réponse : Je suis fait comme cela^ et je ne chan- (jcrai pas. Ce sont des gens dont l'amour-propre embrasse, leurs défauts même, qui se les incorporent et qui les chérissent autant qu'eux. Celte mauvaise disposition vient peut-être de la manière dont on nous a donné des avis dans l'enfance, toujours sous la forme de reproche, de correction, avec le ton d'autorité, souvent de menace.. De là, une jeune personne, en sortant de la main de ses maîtres ou de ses parens, met tout son honneur à n'avoir à rendre compte de sa conduite à personne; l'avis le plus amical lui parait un acte d'empire, un joug, une continuation d'enfance : eh! pourquoi ne pas accoutumer les enfans à écouter les avis avec douceur, en les donnant sans amertume? Pourquoi employer l'autorité? Je voudrais qu'on fit sentir réellement à un enfant que c'est par tendresse qu'on le reprend, et comment le lui faire sentir si ce n'est par la douceur? Que je veux de mal à Montaigne* d'avoir en quelques endroits blâmé les caresses que les mères font aux enfans! Qui peut en savoir plus qu'elles? C'est la loi que la nature a établie, c'est l'instinct que la Providence leur a donné elle-même; malheur à quiconque prétend en savoir plus qu'elles! C'est l'assaisonnement que la raison apprend à joindre aux instructions, quand on veut qu'elles améliorent. On ignore apparemment que les caresses d'une mère courageuse inspirent le courage, qu'elles sont le plus puissant véhicule pour faire passer dans une âme loules sortes de sentimens.

Bien loin de me plaindre des caresses qu'on fait aux enfans, je me plaindrai bien plus de ce qu'on en ignore toute la force, de ce qu'on laisse inutile un instrument si puissant: je me plaindrai surtout de ce que l'éducation n'est chez nous, la plupart du temps, qu'un amas de règles très frivoles pour enseigner des choses très frivoles. Combien ne serait-il pas à propos d'apprendre aux enfans cet

1. € Aussi bien, dit Montaigne de nourrir un enfant au giron de (1,23), est-ce une opinion receùe ses parens : cette amour inalerncll* d'un chacun, que ce n'est pas raison les attendrit trop et relâche. >

JACOLES TURGOT. 353

art de se juger eux-mêmes, de leur inspirer cette impartialité qui bannit de la société, sinon l'humeur, du moins les brouilleries qu'occasionne l'humeur! Combien les hommes ne seraient-ils pas plus heureux s'ils avaient acquis, dès l'enfance, cette adresse à donner des avis, cette docilité à les recevoir et à les suivre dont j'ai parlé! On croit que l'éducation est impuissante à donner cette attention perpétuelle sur soi-même, et surtout cette tranquille impartialité qui semble l'effet d'un don de la nature et de la proportion la plus heureuse entre les humeurs. On connaît bien peu la force de l'éducation, et j'en dirai une des raisons, c'est qu'on se contente de donner des règles quand il faudrait faire naître des habitudes. Voyez la puissance de réducation publique et de ce que le président de Montesquieu appelle les mœurs : combien elle l'emporte sur tous les préceptes, combien elle règne sur les rois; à quel point elle dicte les lois ! Qu'on voie Lacédémone et les mœurs que Lycurgue sut y faire observer; qu'on voie les hommes embrasser dans tous les temps de fausses vertus, les plus contraires à la nature, tant est puissant l'empire de l'opinion ! tant est solide la chaîne dont tous les hommes se lient les uns aux autres ! Quoi ! cet empire perdrait-il de sa force en appuyant le règne de la vertu? Quoi? on aura pu persuader aux femmes malabares de se brûler après la mort de leurs maris, et on ne persuadera point aux hommes d'être justes, doux, complaisans! Quoi! cette force qui lutte avec tant de violence, qui surmonte avec tant de supériorité la pente de notre cœur, ne pourra la seconder! Erreur et lâcheté ! Je crois que la nature a mis dans le cœur de tous la semence de toutes les vertus, qu'elles ne demandent qu'à éclore; que l'éducation, mais une éducation bien adroite, peut les développer et rendre vertueux le plus grand nombre des hommes. Je crois même qu'on peut l'espérer des progrès de la raison. Je sais que ces progrès ne peuvent être bien rapides ; je sais que le genre humain se traîne avec lenteur pour faire les moindres pas ; je sais qu'il faudrait commencer par apprendre aux parens à

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donner celte éducation et à en sentir la nécessité : chaqu*^ génération doit en apprendre un peu, et c'est aux livres à être ainsi les précepteurs des nations. Et vous, nriadame, qui êtes si zélée pour le bonheur de l'humanité, qui peut mieux travailler que vous à réj)andre ces maximes? Elles ne sont pas entièrement inconnues. On commence, dans notre siècle, à les entrevoir, à leur rendre justice, et même à les aimer. Oa ne sait point encore les inspirer. Quelle maladresse dans l'éducation sur cet article important, el combien il serait aisé de faire pénétrer les sentimens de compassion, de bienveillance dans le cœur des enfans! Mais les pères sont indifTérens, ou sans cesse occupés d'un petit détail d'intérêts. J'ai vu des parens qui enseignaient à leurs enfans que rien n'est si beau que de faire des heureux : je les ai vus rebuter leurs enfans qui leur recommandaient quelques personnes; ils en étaient importunés. Les sollicitations pouvaient être en faveur de gens peu dignes, mais il ne fallait pas songer à ce mal particulier; il fallait, bien loin d'intimider leur jeune sensibilité, les encourager, faire sentir la peine qu'on avait à les refuser, et la nécessité à laquelle on se trouvait réduit de le faire. Mais on ne songe qu'au moment présent. On leur reproche encore d'avoir été dupes dans leurs Hbéralités, comme s'ils ne s'en corrigeaient pas assez tôt. C'est l'avarice des parens qui fait ce reproche, et souvent celle des domestiques qui environnent un enfant, et qui, parce qu'ils sont avares, ne souffrent rien plus impatiemment que les libéralités qu'on ne leur fait pas, qui même ont souvent la bassesse de croire que ceux qui leur donnent sont leurs dupes. Ainsi l'on resserre le cœur et l'esprit d'un enfant. Je voudrais, et qu'on évitât d'exciter chez eux une mauvaise honte de faire le bien, et qu'on ne crût pas les y engager par les louanges : elles rebutent un enfant timide; elles lui font sentir qu'on l'observe, et le font rentrer en lui-même; c'est le comble de l'adresse de les placer à propos. Qu'on leur fasse chercher et saisir les occasions d'être secourables ; car c'est un art qui peut et doit s'apprendre, et faute duquel on en perd

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mille occasions. Je ne parle pas même de la délicatesse avec laquelle on doit ménager les malheureux qu'on soulage, et pour laquelle la bonté naturelle seule, indépendamment de l'usage du monde, ne suffit pas. Mais surtout le grand point de l'éducation, c'est de prêcher d'exemple. Le gros de la morale esl assez connu des hommes; mais toutes les déhcatesses de la vertu sont ij;norées du grand nombre; ainsi, la plupart des pères donnent, sans le savoir, et même sans le vouloir, de très mauvais exemples à leurs enfans. En général, je vois qu'ils leur prêchent leurs défauts comme des vertus ; je vois que partout la première leçon qu'on donne aux enlans, c'est d'être économes et de mépriser les domestiques, parce que les parens regardent cela comme une vertu.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Mme Du DefTand, âgée de cinquante-sept ans, se trouvant presque complètement aveugle, et incapable de supporter un seul moment de complète solitude, fit venir en 1754, pour lui faire la lecture et lui tenir compagnie, une jeune fille de vingtdeux ans, orpheline, et sans forlnrie, dont elle avait remarqué la grûce et l'esprit chez son frère. Mile de Lespinasse plut à toute la société qui se réunissait chez la marquise. On dit que le vieux président Uénault en fut si charmé qu'il songea à l'épouser. Mais il arriva que les amis qui venaient voir Mme Du Delfand prirent l'habitude insensiblement de venir pour la lectrice, et tandis que la maîtresse dormait encore, Turgot, Marmontcl, Dalembert luimême, l'académicien de ce salon, causaient avec Mlle de Lespinasse dans sa petite chambre. La chose finit par se découvrir; et la marquise chassa son amie et ne lui pardonna jamais (1764).

Mlle de Lespinasse alla s'établir rue Saint-Dominique, près de

1. Lettres ds M^^ de Lespi- j M"* de Lespinasse à Dalen»I)erl et vasse, par E. Asse, Paris, in-12, à Condorcet, par Ch. Uenry, Paris, KÏMrpealieT.— Lettres inédiles de I Charavay, in-8.

la rue Bellechasse : une partie des amis de Mme Du Deffand la suivirent, et bientôt le salon de cette demoiselle de compagnie fut un des plus célèbres et des plus fréquentés de Paris. Elle n'avait pas les moyens de donner à dîner, ni à souper; mais elle donnait à causer tous les jours : ses amis particuliers venaient d'abord, et les autres de cinq à dix. On y voyait, avec Dalembert et Marmontel, Turgot, Condorcet, le chevalier de Chastellux, le duc de La Rochefoucauld, Condillac, Mably, Thomas, Suard et sa femme, a des hommes choisis de tous les ordres de l'État, de l'Église et de la cour; des militaires; les étrangers et les gens de lettres les plus distingués* x». Cette assemblée, si nombreuse et si variée, avait pourtant son caractère : l'esprit philosophique y dominait, et il fallait, pour y briller et s'y plaire, être gagné aux idées nouvelles et enflammé de l'amour du progrès.

Mlle de Lespinasse avait un art admirable pour régler et diriger l'entretien, a Nulle part, a écrit Marmontel dans ses Mémoires, nulle part la conversation n'était plus vive, plus brillante, ni mieux réglée que chez elle. C'était un rare phénomène que ce degré de chaleur tempérée et toujours égale où elle savait l'entretenir, soit en la modérant, soit en l'animant tour à tour. La continuelle activité de son être se communiquait à son esprit, mais avec mesure : son imagination en était le mobile, sa raison le régulateur. Et remarquez bien que les têtes qu'elle remuait à son gré n'étaient ni faibles ni légères : les Condillac et les Turgol étaient du nombre; Dalembert était auprès d'elle comme un simple et docile enfant. Son talent de jeter en avant la pensée et de la donner à débattre à des hommes de cette classe, son talent de la discuter elle-même et, comme eux, avec précision, quelquefois avec éloqueoce; son talent d'amener de nouvelles idées et de varier l'entretien, toujours avec l'aisance et la facilité d'une fée qui d'un coup de baguette change à son gré la scène de ses enchantemens, ce talent, dis-je, n'était pas celui d'une feraino vulgaire^. » On mêlait souvent des lectures à la conversation : c'est chez elle que Bernardin de Saint-Pierre lut pour la première fois son Voyage à l'Ile de France.

La Correspondance de Mlle de Lespinasse ne nous la montre point telle que la foule assemblée dans son salon la voyait. On y aperçoit bien un goût fin, un esprit hardi et vaste, nul souci do8 règles et des théories littéraires : elle juge avec sa raison natu-

1. Griinm, Corr. lilt, IX, 81. | t. Mémoires, éd. iSl8, l. I,|).472.

MADEMOISELLE DE LESPINASSE. 357

relie, et sur son impression personnelle. Mais ce qui se révèle aans ses Lettres, c'est le fond de son âme, ce drame secret de son existence morale, dont ses plus cliers amis ont eu seuls la confidence. Il en fut de Mlle de Lespinasse comme de Mme Du Deffand, comme des plus distinguées et des plus spirituelles femmes qui -rnérent sur la société du xvni* siècle. Il faut qu'il y ait quelque lose de malsain dans cet excès d'activité intellectuelle, dans cette iiilinie curiosité qui pousse en tous les sens et remue toutes les idées: n'ayant pour but que la jouissance d'une conversation d'un moment et pour fruit qu'une légère satisfaction de vanité, un peu de gloire et d'éclat mondain, ne pouvant jamais tendre à l'action et se consolider pour ainsi dire en résultats effectifs, cette continuelle excitation finit par laisser une accablante impression de vide et d'inutilité. Plus on a de distinction dans l'esprit, d'élévation et de force dans l'âme, et plus la vanité de ces étincelantes conversations inspirera enfin de dégoût et d'ennui. Un triste a à quoi bon? i> doit monter aux lèvres à tout propos. C'est le cas de Mlle de Lespinasse. Mais elle ne sombre pas dans l'ennui morne où nous voyons Mme Du Delfand s'enfoncer. Sa nature énergique, ardente, se révolte et court aux remèdes. Il y en a deux qu'elle aperçoit, dont l'un n'est pas à Jon usage : ce serait d'être homme et Anglais. Dans un gouvernement libre, la volonté peut traduire en actes les pensées, et la vie intellectuelle prépare l'action et s'y prolonge. Hors de là, il n'y a de salut que dans la passion, dans l'enthousiasme : cette conclusion où Mme Du Defîand n'arrive que péniblement, dans l'extrême vieillesse, et par son amitié un peu ridicule pour Walpole, Mlle de Lespinasse, douée d'une âme de feu, et qui n'avait jamais laissé dessécher sa sensibihté au contact du inonde, qui au contraire avait tiré son charme et sa puissance lie cette flamme intérieure dont toutes ses pensées étaient chaudes, Mlle de Lespinasse l'atteignit et s'y réfugia de bonne heure. Il lui fallut pour remplir la lenteur accablante des heures, et trom- [ler la fade monotonie des jours, il lui fallut des sensations txtrêmes, des admirations effrénées : mais où trouver des hommes, des œuvres, des choses dignes de cet état d'âme et capables de les exciter en elle? Dans ce monde soumis à l'empire tyranniqup des convenances et de la poHtesse, tout était égal et décent : le subhme n'y avait pas de place ; la mesure était la loi et la science suprême, et elle ne voulait rien que de démesuré. Aussi tout lui paraissait bien petit, bien médiocre, bien ennuyeux : et quand elle eut perdu M. de Mora, quand elle eut mesuré M. de Guibort, l'uni-

vers n'offrit plus rien à son âme qui la contentât : elle ne senti' ■plus de riison de vivre, et elle aspira à la mort.

f. — LES DEBUTS DU REGNE DE LOUIS XVI.

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