‹ Choix de lettres du 18e siècle, publiées avec une introduction, des notices et des notesChapitre 274 sur 558 · SUR LE BONHEUR · texte numérisé non relu

SUR LE BONHEUR

Au MÊME.

Vendredi au soir, 14 octobre 1774.

Je vous écrivis un billet à la hâte au moment où je venais d'apprendre que je n'avais pas de lettre de vous; j'en étais aussi irritée qu'efi'rayée, et je ne sais si je vous l'ai exprimé; car j'étais si pressée que je ne pouvais former mes lettres. Le duc de La Rochefoucauld* m'attendait pour aller dîner chez lui ; j'y trouvai le comte de *** et son premier mot fut : Vous avez fait ma commission : je viens de recevoir une lettre de M. de Guibert en réponse à la vôtre. Je fus charmée, c'était savoir de vos nouvelles; mais ma lettre était à la poste; ainsi vous aurez vu tout mon ressentiment. Le comte de *** était ce soir à l'Opéra; il vint me voir dans ma loge, il me parla beaucoup dé ses affaires. Une grande fortune est une grande charge : il a des procès, le voilà occupé sans relâche à une foule d'objets dont il résulte pour lui plus de profit que de gloire. Eh! non, le bonheur n'est pas dans les grandes richesses. Oîi donc est-il ? Chez quelques érudits bien lourds et bien solitaires ; chez de bons artisans bien occupés d'un travail lucratif et peu pénible; chez de bons fermiers qui ont de nombreuses familles bien agissantes, et qui vivent dans une aisance honnête. Tout le reste de la terre fourmille de sots, de stu-

MADEMOISELLE DE LESPINASSE

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pides ou de fous; dans cette dernière classe sont tous les malheureux, et je n'y comprends point ceux deCharenton, car le genre de folie qui fait qu'on se croit le Père éternel vaut peut-être mieux que la sagesse et le bonheur.

Je vous envoie l'extrait d'une lettre écrite à l'ambassal 'ur de Suède * ; vous verrez avec quelle élégance les étrangers parlent français; croyez qu'il n'y a pas une virgule de changée. — Je Hs un mauvais livre sur le théâtre*, où il y a une quantité de bonnes choses; je vous le garde. — Tout le monde 'est à Fontainebleau, et j'en suis bien aise : j'écrirais souvent sur ma porte comme ce savant ; Ceux qui viennent me voir me font honneur ; ceux qui n'y viennent pas me fontplaisir. — M. Marmontel me proposa samedi de me lire un nouvel opéra-comique; il vint, il y avait douze personnes. Les voilà en cercle, et moi dans le dessein d'écouter le Vieux Garçon, c'est le titre de l'ouvrage. Le commencement de la première scène me parut embrouillé, embarrassé. Savez-vous ce que je fis, sans que ma volonté y eût la moindre part? C'est que je n'en entendis pas un mot : mais cela est si exact, que j'aurais été pendue, plutôt que de dire le nom d'un personnage, ni le sujet de la pièce, et je m'en tirai en disant la vérité : c'est que le temps m'avait paru bien court. Et, en effet, je fus réellement étonnée quand j'entendis parler tout le monde. Eh bien, depuis qu'il m'est impossible d'accorder de l'attention à rien, j'aime les lectures à la folie; cela me laisse libre; au lieu que dans la conversation, malgré qu'on en ait, on est trop souvent rappelé par les autres. Ah! ce sont surtout les gens qui donnent des préférences qui sont assommans. 11 y a deux hommes qui ont la bonté de faire assez de cas de moi, pour me dire à l'oreille ce qui me serait indifférent tout haut; il me faut vraiment de la vertu pour écouter et répondre. Mon ami, vous avez beau dire, je n'aime la conversation que lorsque c'est vous ou le chevalier de Chas-

dramatique, par Mercier (La Haye, 1771).

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