BERNARD DE FONTENELLE
i:'eiitendons point les autres; car notre ignorance en ce sens-là devient une espèce de gloire. Par exemple, vous, Monsieur, vous savez très bien le français, vous l'écrivez très bien, et moi je ne sais pas un mot d'allemand. Cependant je ne crois pas que ce succès de notre langue vienne tant de quelque grande perfection réelle qu'elle ait pardessus les autres, que de ce qu'on s'est fort appliqué à la cultiver, et de ce qu'on y a fait d'excellens livres en tout genre, qui ont forcé les étrangers à la savoir, surtout des ouvrages agréables. A ce compte, vous n'avez qu'à cultiver autant votre langue; et c'est, à ce qu'il me paraît, le dessein que votre Société a conçu avec beaucoup de raison. Je ne sais si l'allemand est plus dur que le français; car je me délîe toujours un peu de cette dureté ou douceur prétendue; le chant pourrait peut-être en décider. Mais enfin ce plus de dureté fùt-il réel, il n'y aurait pas si grand mal, et vous en auriez plus de force dans les occasions où il en faut. Une chose plus considérable que j'entends reprocher à votre langue, quoique ce soit plutôt la faute des écrivains, c'est que vos phrases sont souvent extrêmement longues, que le tour en est fort embarrassé, le sens longtemps suspendu et confus. Il est vrai que le grec et le latin ont assez souvent aussi ces défauts, et même dans les bons auteurs; mais tout Grecs et Latins qu'ils sont, ils ont tort*. Le français serait bien de môme si nous voulions; mais nous n'avons pas voulu, et c'est peut-être ce que nous avons fait de mieux. Que les ouvrages qui partiront de votre Société donnent l'exemple d'un meilleur arrangement dans les phrases, d'une plus grande clarté, etc. Ce sera un grand bien qu'elle procurera à votre langue. Je vous demande pardon, Monsieur, de tout ce verbiage inutile; je me suis trop laissé aller au plaisir de vous entretenir. Ma grande affaire ne doit être que de voys bien remercier, si je puis, de l'honneur que vous m'avez fait, en daignant traduire les ouvrages de ma jeunesse. Je suis
1. Ud reconnaît là Fontenelle, toujours enclin à blâmer les anciens.
bien fâché d'être privé du plaisir de les voir tels qu'ils se trouvent présentement au sortir de vos mains. Je vous rends très humbles grâces encore une fois de m'avoir fait connaître à une grande nation, qui a produit beaucoup de grands hommes, et des génies du premier ordre, tel qu'était Leibniz, de votre ville de Leipzig.
HENRI-FRANÇOIS DAGUESSEÂU
Voici l'un des plus grands et des plus respectables magistrats de l'ancien régime. Quelques noms comme celui-là sufllsent à l'honneur d'un corps. Jurisconsulte éminent, magistrat intègre, serviteur loyal de la monarchie, également éloigné de l'indépendance frondeuse et de la servilité du courtisan, janséniste et gallican sans intempérance, orateur solide et vigoureux, ami fervent des lettres, qui furent sa consolation dans l'exil, excellent humaniste et bon philosophe, il eut de plus toutes les vertus privées : père prudent et tendre, imposant le respect sans resserrer l'affection, le meilleur aussi des maris et des amis. Indifférent à la fortune, il n'estima dans le pouvoir que la facilité de se dévouer au bien public ; il supporta la disgrâce et l'exil avoc sérénité, sans avoir besoin même d'un effort pour vivre heureux dans sa terre de Fresnes, où il était relégué. Ses lettres, sérieuses ou badines, ont toujours un caractère de gravité paisible : le style en est excellent, sans éclat, sans rien qui surprenne ou qui transporte, mais sans que jamais rien aussi se fasse désirer ou regretter. C'est le style où peuvent atteindre tous ceux qui ne sont pas artistes ni écrivains de race. Outre l'intérêt que donnent à ces lettres les excellents conseils et les hautes moralités qu'elles renferment, elles contiennent d'utiles renseignements sur l'histoire ecclésiastique et parlementaire du xvni» siècle.
1. Œuvres complètes, \159-il90, l publiées par Rives, Paris, 1823, in-4. t. XII. — Lettret inédites, \ 2 vol. Jn-8.
DAGTJESSEAD.