I. — LOUIS RACINE
A Monsieur de Valincourt
Je vous félicite, Monsieur, d'avoir trouvé une occasion favorable de vous défaire de votre charge de secrétaire du Cabinet. Votre oracle approuve fort que l'on rompe tous les liens qui vous attachent à la cour, et elle ne fait grâce qu'à celle d'Astrée; cela n'est pas surprenant, depuis que sur votre parole elle croit être elle-même Astrée-. Que dites-vous du jeune poète* que nous avons ici depuis plus de quinze jours, et qui n'a jamais voulu lui prêter sa muse pour vous répondre? Peut-être faut-il louer en cela sa prudence; mais la prudence n'est guère une vertu de poète; plus j'étudie son caractère, plus il me parait singulier; à le voir, à l'entendre parler, on ne se défierait jamais qu'il pût sortir de sa tête d'aussi beaux vers que les siens. Adeo ut plerique viso eo quœrani famam, pauci interprelentur. Cela me ferait presque croire qu'il y a effectivement une espèced'inspiralion etd'enthousiasme dans les compositions, (jui élève l'âme au-dessus d'elle-même, par un eflet à peu près semblable à cette musique des anciens, qui donnait du courage et de la valeur aux âmes les plus timides; l'harmonie des vers me paraît faire la même impression sur M. Racine. Dès qu'il a la trompette à la main, il devient un homme différent.
Majorque videri, Nec mort aie sonans, afflata est numtne quando Jam propiore Dei ♦.
1. J.-D. du Troussct, sieur de Valincourl (1653-1730), secrétaire des commandements du comte de Toulouse, membre de l'Académie française et historiographe du roi. Il fut l'ami de Racine, de Boilcau et de Saint-Simon.
2. M"* la Chancelière, à qui le eorrespoudaut de Daguesseau avait
envoyé récemment une idylle sur l'âge d'or et sur la déesse Asircc.
3. Louis Racine, né en 1092. mort en 1763. Son poème de la Religion parut en 1712.
4. Virgile. £n. VI. V. 49: «Sa taille paraît plus grande, sa voix n'a piUs rien d'humain, quand l'influencp du dieu qui s'approche i'iaspire. •
Je ne sais s'il vous a lu le commencement d'un poème qu'il médite sur les preuves de la vérité de la religion; je n'ai guère rien lu de plus noble en vers français, et je l'ai fort exhorté à suivre ce dessein qui me parait susceptible de toute la magnificence et de tout le sublime de la poésie sacrée; au reste, c'est un caractère d'esprit qui ne réussira jamais bien que dans le genre sérieux; je l'ai tàté sur l'idée de faire des Géorgiques en vers français, mais cela ne le saisit point et je doute même qu'il y fût propre ; je ne trouve point en lui ce molle atqtie facetum^ que les muses champêtres avaient inspiré à Virgile. Il s'est essayé sur un sujet qui est presque du même genre, c'est sur l'àme des bêles; mais je n'en suis point content; il y a jeté un tragique et un sérieux qui ne conviennent point à la matière, et au lieu d'y badiner légèrement comme La Fontaine, ou d'y attraper le propre et le gracieux du cardinal de PoHgnac'', il y parle en prédicateunet en théologien; son génie ne le porte point à l'invention ; il a peine à convenir que la fiction soit l'àme de la poésie; et je crois qu'il faut l'attacher à des ouvrages où il n'ait rien à produire de lui-même, si ce n'est le ton et l'expression ; au surplus, c'est le meilleur enfant et la plus douce nature que j'ai jamais connue; il mérite par là que tous ses amis l'aident et le soutiennent, mais surtout qu'ils l'affermissent dans la bonne résolution où il est de renoncer <à la tentation de faire des pièces de théâtre ; je le tiendrais malheureux quand même il y^ réussirait; mais ce ne serait pas là, suivant toutes les apparences, le genre de malheur dont il serait menacé s'il entrait dans cette carrière; je suis persuadé qu'il n'y réussirait point. Voilà ce que je pense, en général, sur le caraclèredujeune poète; c'està vous. Monsieur, de redresser mon jugement, si je m'égare. Je suis, etc.
1 . Expression d'Horace : « ... Molle atqiie l'acctum || Virgilio aunuerunt gaudenles rure GanicnaB. »
2. L'auleur do rci Anli-Lurrf^cc qui a été irop admiré autrefois^ —
La Fontaine a traité ce sujet en maître, et dans le ton que veut Daguesseau : c'est le discours k M" de la Sablière, qui fait la Fable 1 du Livre X.